Éloge politique du foot

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Publié le 26 juin 2014 Aucun commentaire

Le football, spectacle populaire par excellence, est un divertissement et c’est en tant que tel qu’il est adoré par les uns et haï par les autres. Je vois deux manières, en philosophie, de comprendre cette notion de divertissement.

 

Qu’est-ce que le divertissement ?

 

Se divertir, c’est d’abord faire diversion. Pascal remarque que dans nos moments de divertissement — la chasse ou la conversation des femmes dit-il — nous mettons une certaine obstination à nous détourner de l’essentiel. Si les hommes « aiment tant le bruit et le remuement », c’est tout simplement qu’ils n’aiment pas être seuls. Pascal remarque qu’il y a un certain héroïsme dans l’attitude de celui qui se tient « en repos dans une chambre ». Porte close et lumière éteinte, il doit se confronter au risque de la pensée, il doit accepter de soupeser froidement son existence, sans personne à qui mentir. Se divertir alors, c’est tromper l’ennui, où surgit l’angoisse des grandes questions : Dieu, la mort, le salut. En disciple bâtarde de Pascal et mieux qu’aucun philosophe, l’industrie du divertissement a su tirer les conséquences de cet enseignement. En effet, que demande TF1 à Arthur le 31 décembre au soir ? Pas grand chose, me direz-vous ; mais quand même : une émission capable de délivrer temporairement le spectateur de son désespoir légitime. Fort subtilement, la télévision crée le désespoir dont elle nous détourne : vous êtes seul, un soir de Nouvel An, devant Les Enfants de la télé, mais vous en riez. On le voit, tout est bon pour nous divertir, même Arthur. Mais pour combien de temps ? Imaginez un instant l’animateur après sa performance. Solitaire, transpirant et triste, il est de retour dans sa luxueuse chambre d’hôtel. Rituellement, il sort le whisky en pestant contre ses foutues crampes aux joues : une fois de plus il regrette d’avoir mis trop de zèle dans l’orchestration de son célèbre rire de phoque ; c’est le moment de prendre un cachet et de penser à dormir. Il désespère déjà du moment où il se tordra d’angoisse dans son lit et prend un deuxième cachet, puis un troisième. Ivre et légèrement drogué, remuant stérilement les pieds sous son drap de satin, le malheureux roseau pensant s’agite jusqu’à l’épuisement et finit par se briser de sommeil sur la pointe bien réelle de ce petit doute : « suis-je vraiment aimé ? ». Arrive le matin et Arthur se lève joyeux à l’idée de commencer sa journée très tôt. Rituellement, il allume la radio, sifflote un coup, s’habille, sort le traitement anti-cerne et prépare ses blagues. Une nouvelle journée de divertissement commence : comment finira-t-elle ?

 

Chronique de la haine anti-foot

 

Voilà bien la logique de misère du divertissement et c’est sur sa critique que se fondent les opposants à la coupe du monde dans toute leur diversité, des favelas jusqu’au plateau de Canal+. Pour eux, cela ne fait aucun doute, la coupe du monde est une diversion politique  qui vise à détourner le peuple des questions sérieuses. L’argument est simple : dans le contexte de crise sociale brésilienne, le mondial permet au gouvernement d’étouffer la clameur de la rue dans la moiteur des stades. Et en effet, comment justifier autrement qu’au moment même où le niveau de vie des Brésiliens s’effondre, l’État investisse aussi lourdement dans une fête inutile, simplement pour vendre aux touristes du monde entier la carte postale d’un Brésil de rêve, à grands coups de foot, de samba et de paresseuses en string ? Comment justifier autrement qu’au moment où les Brésiliens manquent d’hôpitaux et d’écoles, l’État investisse huit milliards d’euros dans des stades ? Comment justifier autrement qu’en pleine crise du logement, l’État exproprie pour faire de la place aux amateurs de ballon rond ? L’argument du divertissement ne manque pas de pertinence, comme on le voit. À condition toutefois de faire cette nuance. Pour le Brésilien qui s’engage dans la lutte contre le mondial, ces aberrations budgétaires fondent un combat politique contre Dilma Rousseff ou, à plus forte mesure, un combat anticapitaliste ou antilibéral. Mais bien souvent, pour le Français qui s’indigne de loin, ces contradictions ne fondent pas une lutte politique mais, comme toujours avec l’« indignation », une morale du confort : plus que jamais, avec cette coupe du monde au Brésil, haïr le foot est devenu un gage de vertu. Chez la bourgeoise cultivée, surtout, on constate que la haine instinctive du foot a trouvé dans le conflit social brésilien ses conditions idéales d’épanouissement. Depuis le mois de juin, une véritable armée de petits Marx à frange et en jupons se fait les dents sur un sport, le foot, qu’il convient de dénoncer comme un « fait social total » révélateur de toutes les inégalités, de tous les excès, de toutes les oppressions. Et en plus (quelle aubaine !) c’est beauf et macho. Dans leur lutte à mort contre le capitalo-beaufisme patriarcal que symbolise le foot, nos glabres révolutionnaires peuvent compter sur le soutien sans réserve des journalistes maigrichons de Canal+, véritable cinquième colonne de la Révolution, comme le démontre par exemple cette chronique lourdement complice d’un autoproclamé « sale con », où se dévoile sans honte l’alliance redoutable du « social-traître » et du « bon pote pédé ». Attention, nous prévient en substance ce manœuvrier de l’industrie du divertissement : le football divertit les foules ! Alors il n’y a pas de doute : la nouvelle critique sociale, la vraie, la sérieuse, c’est la critique du spectacle, la critique de l’aliénation par le divertissement ; et tout le fruit de ce beau génie analytique se condense en une formule épatante, lancée avec délice comme un cri pour effrayer le bourgeois : « le football c’est l’opium du peuple ».

 

Retournement : le vrai sens du foot comme divertissement

 

Voyons maintenant comme cette critique manque l’essentiel. On peut certes critiquer un spectacle parce qu’il nous détourne de la réalité en nous proposant de prendre plaisir à l’apparence, à la fiction. C’était la triste position de Platon et il est toujours possible de se réclamer de son autorité pour exiger aujourd’hui le bannissement hors de la Cité de nos poètes modernes, les footballeurs. Or je tiens que ce serait une double méprise : sur le sens du divertissement, sur le sens du foot. En effet, tout le monde a déjà pu expérimenter qu’un spectacle n’est pas toujours un obstacle à la réalité. Au contraire, mieux qu’aucun discours abstrait, il peut nous en faire découvrir les aspects les plus cachés et les plus essentiels. Que saurait-on de la fourberie sans Scapin, de l’avarice sans Harpagon, de la bourgeoisie sans Jourdain ? C’est pourquoi on peut comprendre le divertissement d’une tout autre manière : non pas comme une manière de se détourner de l’essentiel, mais comme une manière d’accéder à l’essentiel par un détour. Et comment le foot nous fait-il découvrir cette part secrète de la réalité ?C’est tout simple. En démontrant constamment la possibilité d’une action collective, le football nous montre une société à l’œuvre et dévoile à chaque match l’essence de la politique : on ne se bat pas seul.

 

Benzema le philosophe-roi : le foot et la Cité idéale

 

J’entends l’objection : si le foot nous montre quelque chose de la politique, me direz-vous, c’est ce qu’elle a de pire. Et c’est vrai que ce sport exhibe tous les excès du capitalisme libéral : c’est devenu un marché aberrant et scandaleux. Pire encore que le scandale des salaires, il y a le scandale absolu du Qatargate où, par un jeu de pression mafieuse et de corruption sans précédent, la FIFA a attribué l’organisation du mondial de 2022 à un pays sans histoire, sans culture et surtout sans peuple, c’est-à-dire à un pays dans lequel le football est par principe impossible. Mais si le football reste le sport le plus populaire du monde, il doit bien y avoir une raison. Camus, dans une phrase célèbre, dit que ce qu’il a appris de la morale des hommes, c’est au football qu’il le doit. Et il est classique de dire que le football est une école du caractère : on y apprend, par exemple, à gagner sans se prendre pour dieu, à perdre sans se trouver nul. Mais c’est aussi et surtout une école du citoyen : on a, au stade, l’intuition de la constitution politique parfaite ; on y apprend à admirer la Cité idéale. Dans une équipe, l’unité est la seule règle : malgré les rivalités, chacun doit faire confiance à ses coéquipiers et jouer pour les autres autant que pour lui. Au livre V de la République de Platon, il y a un passage choc où Socrate explique que la Cité idéale, c’est la Cité dans laquelle il n’y a pas du tout de propriété privée : tout est mis en commun, jusqu’aux femmes et aux enfants. La raison d’une telle rigueur est simple : la Cité parfaite, c’est l’unité parfaite. Personne ne doit avoir l’occasion de se dissocier du corps social en disant : « c’est à moi ». Dans la Cité idéale, tout ce qui a de la valeur résulte d’une action collective et fait signe vers un partage : personne n’est heureux seul, personne n’est triste seul. À l’inverse, qu’est-ce qu’une Cité menacée de déclin ? C’est celle dans laquelle les succès et les échecs deviennent des affaires individuelles. Au lendemain de la victoire sur le Honduras, pendant la conférence de presse, un journaliste a demandé à Benzema de commenter son doublé (triplé ?) de la veille. Le héros du jour a sobrement répondu : « la star, c’est l’équipe de France ». À cet instant, il donnait une idée assez exacte de ce que Platon appelle le philosophe-roi.

 

Albert Camus, qui a longtemps été gardien au Racing Universitaire Algérois, a dû connaître ce beau sentiment d’unité et de solidarité. C’est sans doute ce qui lui a fait dire cette chose étrange : « un stade de football est le seul endroit où je me sente innocent ». C’est une phrase particulièrement juste. Elle nous rappelle que nous vivons dans un monde individualiste particulièrement stérile et culpabilisant. Un monde individualiste, c’est un monde dans lequel l’action collective est dévalorisée, c’est un monde dans lequel tout le poids du succès et de l’échec repose sur l’individu. On le voit bien, c’est un monde désespérant : sans innocence et sans grandeur. Or que nous montre le foot ? Qu’un autre monde est possible, où l’on ne se battrait pas tout seul. C’est l’image la plus éclairante de la Cité dont rêvait Platon : sur le terrain, sauf catastrophe, on quitte le domaine du « chacun pour soi » pour mettre en œuvre la plus noble des devises politiques : « un pour tous, tous pour un ». Le football n’est pas un divertissement qui nous détourne de la politique ; au contraire : c’est un spectacle qui nous donne à voir la politique en train de se faire, là sous nos yeux, dans tout son sérieux.

 

De Socrate à Socratès : la politique émancipatrice du ballon rond

 

Une question se pose alors : le football, laboratoire de la politique, implique-t-il une politique particulière ? C’est la question que se pose le philosophe Jean-Claude Michéa dans le petit essai qu’il vient de publier, Le plus beau but était une passe. Michéa commence par se poser la question philosophique du « beau jeu ». Qu’est-ce que le beau jeu ? Tout le monde semble d’accord pour dire que c’est un jeu offensif, collectif et audacieux : le beau jeu c’est quand toute l’équipe s’engage dans un risque qui sera assumé jusqu’au bout. Pour le dire en un mot, le beau jeu, c’est ce qui fait dire à Zlatan qu’il ne veut pas simplement marquer mais être heureux de marquer. Cette définition permet à Michéa d’établir une belle distinction politique entre le « football libéral » et le « football socialiste ». Le football « libéral » est le style de jeu qui correspond au marché du foot et à ses exigences de rentabilité immédiate : c’est un football du « moindre mal » où l’on cherche la victoire à moindre coût. L’équipe est regroupée en défense, la star marque par un exploit individuel et on cherche à tenir le 1-0. Le football « socialiste », ou social disons, c’est le football qui porte dans son jeu le credo de la politique socialiste : il n’y a de liberté que dans l’action collective. C’est le beau jeu, c’est le « football total » magnifié par Cruyff : tout le monde attaque, tout le monde défend. L’équipe est toujours en mouvement, le jeu se réoriente en permanence, le nombre de passes possibles semble infini, il y a sans cesse une décision à prendre, un risque à assumer et, comme dans la République de Platon, celui qui marque un but, même s’il est exceptionnel, ne peut pas dire « c’est à moi ». C’est le football où, comme dit l’illustre Cantona, « le plus beau but est une passe ».

 

C’est sur le « sens du collectif » que Socrate voulait fonder sa Cité idéale et c’est précisément ce que le brésilien Socratès a su rendre visible par son jeu, en incarnant la liberté de son peuple. Socratès était un génial milieu de terrain des Corinthians de Sao Paulo au début des années 1980, quand le Brésil était soumis à une dictature militaire. C’était l’exemple même du joueur dont on dit qu’il a « du cœur », c’est-à-dire qu’il était un joueur généreux : capable de courir beaucoup mais aussi de donner beaucoup de lui-même et aux autres. Révolté par les conditions de vie des joueurs et par la situation politique de son pays, il a pris le contrôle de son club pour créer le premier club autogéré de l’histoire du foot : ce que les Brésiliens ont appelé, en pleine dictature, la « Démocratie corinthienne ». Les joueurs décidaient ensemble de tout : des salaires, de la tactique, et même de savoir si le bus devait s’arrêter pour qu’un coéquipier puisse aller aux toilettes. De tout, donc. Résultat, ils ont gagné deux fois de suite le championnat en déployant un style de jeu flamboyant. Est-ce que le football majestueux de Socratès a détourné son peuple de sa tâche politique ? C’est bien le contraire : c’est en regardant jouer Socratès que les Brésiliens ont pris conscience de la lutte qu’ils devaient mener contre la junte. En 1983, pour la finale du championnat brésilien, les joueurs de la Démocratie corinthienne sont entrés sur le terrain en tenant une banderole sur laquelle était écrit : « Gagner ou perdre mais toujours en démocratie ». Sur le dos de leur maillot, on pouvait lire : « allez voter ». La junte a connu alors son plus grand échec électoral et s’est écroulée deux ans plus tard.

 

Le football n’est pas l’opium du peuple : c’est la conscience du peuple en action pour sa liberté.

  Allez les Bleus et vive la France !

Camille RHONAT
Auteur : Camille RHONAT
Professeur de philosophie, membre des Alternatives Catholiques
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