Micro-manifeste pour un combat contre les valeurs.

Et si on arrêtait de combattre pour des valeurs ?

« Allons, que dis-tu ! S’opposer au mariage pour tous a bien consisté à défendre des valeurs ! »

       Non, les combats qui m’occupent ne consistent pas à « défendre des valeurs », mais à lutter contre des scandales bien réels. Lorsque je suis descendu dans la rue l’an passé, ce n’était pas pour « défendre la Famille », c’était pour lutter contre un fait, bien réel, qu’on pourrait appeler le trafic de filiation. Lorsque j’ose quelques paroles contre l’euthanasie, ce n’est pas au nom de la « défense de la vie »[1], mais parce qu’il existe dans ce fait un scandale criant : l’hypocrisie qui consiste à éliminer ceux que d’abord on n’a pas bien soigné. Le combat pour les valeurs est perdu, il faut en prendre la mesure. Il n’est pas perdu parce que « nos valeurs » ne passeront plus ou parce qu’elles seraient « fausses », mais parce que tout le monde se fout des « valeurs ». Les valeurs ne valent rien. Du moins, comme l’a montré Nietzsche, elles ne valent que par celui qui les « valorise ». Or je ne crois pas à la capacité des catholiques à valoriser leurs valeurs. Car s’il faut attendre que les catholiques soient des modèles de famille irréprochable, d’intégrité morale, de désintéressement, alors autant arrêter le combat politique tout de suite. Parce que nous sommes des pécheurs, nos valeurs ne sont pas crédibles[2]. Par contre nous croyons à la justice, et nous voyons les scandales. Pas besoin de valeur pour cela, il suffit de mettre les faits en lumière. Il est évident, pour autant qu’on arrive à bien montrer les choses, que produire des enfants privés de père ou de mère est une injustice. Cette évidence des faits a besoin d’être mise en lumière par notre discours. Or le discours sur les valeurs cache ces faits : plus nous parlions de la « défense de la famille » l’an passé, plus la réalité brutale du trafic de filiation disparaissait aux yeux de tous ; et plus se produisait une opposition binaire stérile entre les défenseurs de la famille et les défenseurs de l’égalité. Je pense même que nous devons combattre les valeurs. D’abord celles du monde, ces valeurs avariées dont parle François. Je discutais du sujet si difficile de l’avortement avec un ami communiste italien hier midi.

            « Si seulement, dis-je, ceux qui font la promotion de l’avortement au nom des droits de la femme s’intéressaient à toutes ces femmes forcées d’avorter explicitement par leur conjoint, ou implicitement par leur précarité matérielle…

–       …beaucoup de gens éclairés seraient d’accord avec ça ».

       Ce n’est pas parce que les combats pour les valeurs sont perdus que tout combat est perdu. Nous devons faire un pas de côté, et parler des faits, rien que des faits, sans nous embarrasser du blabla des militants classiques. Ensuite, nous devons combattre les valeurs de ceux qui croient être de notre camp. La technique qui consiste à se poser en maître ou en maîtresse de vertu pour lutter contre la destruction de la filiation, par exemple, est la pire posture. Elle ne suscite que méfiance, elle ne peut être qu’hypocrisie, surtout quand soi-même on n’est pas au clair sur la filiation qu’on a donné à ses enfants. Telle est la profonde signification du « qui suis-je pour juger » de François : non pas « tout se vaut », ni « lâchons tout », mais « combattons l’injustice, en tant que pêcheurs ». Or le pêcheur qui défend des « valeurs », c’est ce qu’on appelle un hypocrite.  

Laissons donc l’indignation aux nihilistes, et choisissons de tenir un point : seule la révolte contre une injustice importe. Seul le difficile travail de mise en évidence de l’injustice compte. Car c’est ainsi qu’on dépasse la particularité des valeurs pour l’universalité du combat pour la justice.

 


[1] Note pour un nietzschéen qui passerait par là : n’est-il pas complètement fou que la Vie elle-même soit devenue une valeur ? [2] Ce qui ne veut bien évidemment pas dire que nous ne devons pas tendre à former des familles aimantes et structurantes.  


 

paulArticle de Paul, Président des Alternatives Catholiques :

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20 réflexions sur “ Micro-manifeste pour un combat contre les valeurs. ”

  1. Hm ! Je comprends l’idée, mais ça me gêne un brin.
    D’un point de vue méthodologique, il serait déjà facile de faire remarquer qu’il y a ici un présupposé: considérer la justice comme un absolu, non négociable. Lui accorder de la… valeur.
    D’autre part, les points qui sont cités ici comme exemples d’injustice (ce à quoi, personnellement, je souscris) ont le malheur de n’être pas du tout considérés comme tels par tout le monde, et c’est un peu le noeud de l’histoire. Ce n’est pas une affaire de « valeurs », mais de visions du juste et de l’injuste qui diffèrent, tout en plaçant toutes deux le juste – de leur point de vue – au-dessus de tout. La fabrication d’enfant sans père ou sans mère est censée, dans l’esprit des promoteurs de la loi, réparer une injustice: donner des enfants à ceux qui ne peuvent pas en avoir. L’euthanasie, de même: offrir une mort sans douleur à ceux qui entrent dans une agonie pénible; ou, pour les plus cyniques: ne pas payer pour des soins à l’autre, surtout si la guérison n’est pas certaine.
    Pour déterminer laquelle de ces propositions est juste ou injuste, il n’y a qu’un mètre étalon qui se trouve en arrière-plan du fléau de toutes les balances, et qui est la valeur qu’on accorde à la dignité de l’homme. Pas de l’individu: de l’homme, de l’humanité. En ce sens, par exemple, qu’on ne supprimera pas un individu pour faire bénéficier un autre d’avantages simplement matériels.
    A mon avis, la vraie question n’est pas tant, en tant que catholiques, de savoir si le terme de valeurs est bon ou mauvais, il est plutôt d’oser l’absolu. L’absolu: un mot qui terrifie dans un monde de relativisme où chacun rejette tout ce qui lui est extérieur, dans l’espoir de devenir son propre alpha et oméga, voire, si tout se passe bien, le nouveau centre de l’univers (tant qu’à faire, si MoiJe suis ma référence, autant que les autres m’adoptent aussi comme référence, ça me garantira d’avoir toujours raison). Pourtant, si nous ne voulons pas que la dignité humaine (alias « la Vie ») soit cotée en bourse et vendue aux enchères, il va falloir en passer par là.
    Sinon, on trouvera toujours un investisseur pour nous expliquer d’un ton pénétré que la fabrication-vente de bébés ou le marché aux esclaves n’a rien d’injuste et que c’est même le contraire: il suffit de se placer au niveau du nombril des bénéficiaires.

    1. @Philloscopus.

      Je partage de moins en moins l’idée que nous serions à une époque relativiste. Je crois au contraire que vivons à une époque de plus en plus tyrannique du point de vue des valeurs. Il suffit d’allumer sa télé pour voir que toutes les valeurs ne sont pas admises.

      La justice n’est pas une valeur, elle est une notion commune. Elle est évidente à qui prend la peine d’y réfléchir suffisamment. Votre dernière phrase est éloquente de ce point de vue : « il suffit de se placer au niveau du nombril des bénéficiaires ». Donc si on se place au niveau de l’enfant qui sera arbitrairement privé de son père ou de sa mère, il est évident (je dis bien évident) qu’il y a là une injustice.

      Peut-être faut-il dire (je mets de l’eau dans mon vin) que c’est l’injustice qui est une notion commune, plutôt que la justice. Comme disait Ricoeur, nous entrons dans la réflexion sur la justice face au scandale (donc à l’évidence) de l’injustice.

      Tout le paradoxe, c’est que l’évidence n’est pas forcément visible. Il y a des scandales cachés, des scandales qu’on tait ou qu’on ne veut pas voir. Notre travail est de donner la parole à ces scandales. C’est un vrai travail. C’est un travail qui est gâché par le discours sur les valeurs : sitôt qu’on a dit qu’on « défendait la famille » on nous rétorque « mais quelle famille », et la discussion s’enlise, et l’évidence du trafic de filiation est masqué par le blabla du discours sur les valeurs.

  2. On doit d’autant plus se décharger du combat des « valeurs », que celle-ci sont relatives à un groupe social. On ne peut se réclamer des valeurs de la « France bien élevée », comme l’on fait certains anti-mariage pour tous, et évangéliser ou parler de façon universelle. La France « bien élevée », c’est en gros la France bourgeoise de droite (terme hérité du XIXe siècle qui qualifie justement cette classe). Et entièrement d’accord sur l’imposture des « maîtres de vertu », c’est d’ailleurs un argument des pro-mariage pour tous que de dire : « il vaut mieux deux papas ou deux mamans qui s’entendent, que un papa et une maman en conflit »… « dans les familles hétéros, il y a des problèmes relationnels, il y a même parfois pédophiles, donc en quoi un père et une mère seraient mieux que deux pères ou deux mères… ». Les faits, rien que les faits, et pas les idoles de milieux sociaux. De même pour les scandales de pédophiles dans l’Eglise, la volonté, qu’on eu de masquer certains ces scandales pour préserver la « pureté » de l’Eglise et des milieux cathos, est gravement anti-évangélique, et ajoute un scandale au scandale. Ils ne comprennent pas que l’Eglise est faite pour les pêcheurs et pas pour les anges (ce qui n’en rend pas moins scandaleux les abus pédophiles), et préfèrent l’image et la respectabilité de leur milieux. Et sus à la « chrétienté », quand celle-ci est une idole, pour faire place au Christ !

  3. Je suis assez d’accord parler de valeurs c’est dangereux car finalement relativiste. Vous avez vos valeurs, j’ai les miennes. « Nous n’avons pas les mêmes valeurs » comme disait la grande bourgeoise de la publicité.
    C’est d’ailleurs tout le problème de la démocratie moderne : il n’y a plus de référentiel commun supérieur et intangible. Les droits de l’homme auraient dûs servir à cela, mais tout le monde les interprètent dans son sens.
    La « justice » que vous citez comme base morale commune est aussi une « valeur » et peut-être hélas devenue la pire de toute. Comme avec les enfants, toute limite même naturelle à ma volonté de puissance est désormais considérée comme « injuste ». C’est le règne du « droit à ». Et la société est en permanence sommée de faire réparation à ces nouveaux « droits opposables » au nom de la Justice. Peu importe si ce faisant elle ne crée pas des injustices plus grande encore, elle sera sommée de les réparer plus tard. Et ainsi de suite.
    Alors sur quel socle bâtir une sociabilité dans un siècle relativiste? Franchement, au niveau de la société je ne sais pas.

    À ma mesure en tout cas, dans l’éducation donnée à mes enfants (car je pense qu’en fait tout vient de là), je cherche d’abord à les éduquer au Bien, au Vrai et au Beau plutôt que d’abord à la Justice, qui est trop relative. Est-ce que je perçois comme injuste, l’est vraiment? Ne suis-je pas parfois complice de l’injustice ?

    1. @Laurent
      J’essaie de démontrer un peu plus haut (@Phylloscopus) que la justice n’est pas une valeur, si on la comprend comme une réponse au scandale de l’injustice.

      Je suis parfaitement d’accord avec vous sur le fait d’élever ses enfants. C’est le premier acte politique des laïcs. Je pense même qu’on ne devrait pas s’engager en politique avant d’avoir fini d’élever ses enfants (du moins avant leur majorité).

  4. « sitôt qu’on a dit qu’on « défendait la famille » on nous rétorque « mais quelle famille », »
    Ben oui. Mais ça marche aussi avec le mot « justice ». Exemple: pour nous, priver un enfant de son père ou de sa mère est une injustice. Mais l’adulte qui ne peut devenir parent naturellement répond que l’injustice, ce n’est pas ça, c’est que LUI, il soit privé d’enfant. Et le dilemme est impossible à trancher dans le système actuel,
    Parce que celui-ci est bien « relativiste » non pas au sens où « tout se vaut, tout est respecté à égalité » mais où chacun revendique la première place pour son intérêt, ses avantages, ses droits, que rien (et surtout pas l’émanation d’un collectif ou d’un intérêt commun ou supérieur) ne vienne le tempérer; ce qui aboutit à une espèce d’égalité de fiction où tout le monde est classé premier en même temps, pour ne léser personne. (Du coup, bien sûr, toutes les « valeurs », idées, croyances, relatives à quoi que ce soit qui puisse se placer au-dessus de l’intérêt de la personne qui s’exprime sont rejetées avec horreur.)
    Du coup, si la justice est en effet une notion commune, chacun a sa notion à lui du juste et de l’injuste, alignée sur sa personne et avançant et reculant avec celle-ci, à l’instar de la ligne d’avantage au rugby, ligne parallèle à la largeur du terrain et passant par le ballon… Ce qui donne des personnes s’opposant entre elles avec d’autant plus de violence que chacune croit défendre la justice contre l’injustice et être victime d’un scandale. Aux yeux d’un couple homosexuel désireux d’avoir un enfant par voie de PMA ou de GPA, un opposant à la loi Taubira est un monstre qui cherche à le priver arbitrairement de cet enfant, en perpétuant ce qu’il considère comme une odieuse injustice. On lui rétorque que cet état de fait est naturel et donc que la notion de juste ou d’injuste ne s’applique pas, il répond que dans la mesure où la main de l’homme est en mesure d’y remédier, le faire ou non est un choix humain conscient et relève donc du domaine du discernement juste/injuste et qu’il y a donc bien injustice, et à SES dépens. Là où l’opposant voit une injustice en préparation à l’égard de l’enfant qui va se retrouver chez ce couple (et de sa mère biologique en cas de GPA, etc.)
    Nous voilà donc bien avancés si nous ne sommes pas en mesure de régler notre distinction juste/injuste autrement qu’en la laissant coulisser à l’échelle de chaque individu !
    C’est en ce sens qu’il s’agit bien d’un combat contre le « relativisme » compris comme « le fait que toute valeur, toute vérité, toute notion du juste et de l’injuste ne soit plus commune ou transcendante mais relative à chaque individu, lequel revendique ensuite que tout l’Univers les respecte pour ce qui le concerne, et tant pis pour les injonctions contradictoires qui peuvent en résulter ».
    Bien entendu, ces injonctions se règlent à l’ancienne par la loi du plus fort: l’adulte qui revendique a donc beau jeu face à l’enfant à naître, d’autant plus que le système susdécrit interdit par principe à quelqu’un de défendre autre chose que lui-même (en fait, il est surtout incapable de comprendre et d’admettre la sincérité d’une démarche autre que nombriliste). C’est le plus vieux, le plus stupide aussi des absolus, mais il faut toujours qu’il y en ait un quelque part, comme une colonne vertébrale dans un mammifère. Dans ce cas, « le scandale, c’est ce qui s’oppose à mes envies ».
    C’est là que nous avons la possibilité de fonder un absolu en Christ: l’amour inconditionnel du prochain, découlant de l’amour inconditionnel de Dieu pour l’homme, fonde une dignité de l’homme qui ne varie pas d’un individu à l’autre. Et c’est elle qui va faire primer l’être sur l’avoir et donc, par exemple, rétrograder d’une case le droit à AVOIR un enfant, exprimé comme une espèce de volonté de possession. Naturellement, l’absolu de la dignité de l’homme impose une infinité d’autres combats de par le monde, mon propos n’est ni de les lister ni de les hiérarchiser. Mais à chacun de ces combats on pourra appliquer ce raisonnement. Parler de justice ou d’injustice reste à jamais inopérant si on ne s’affranchit pas du système du Oui Mais Moi Je.

    J’avais un peu abordé ça ici: http://phylloscopus.wordpress.com/2013/04/25/au-nom-du-droit-mais-de-quel-droit/

  5. Votre répugnance pour le terme de « valeurs » est parfaitement compréhensible, agité qu’il est, à tout bout de champ. Néanmoins, prenez garde à ce qui peut se révéler comme un glissement marxisant : c’est-à-dire penser qu’il existe une neutralité anthropologique qui évacue toute dimension morale, et que le seul combat naîtrait d’un rapport de force déjà donné et perpétuel.
    La morale chrétienne est principalement une morale de l’intention : c’est de ce que j’ai dans le coeur que découlera la justice ou la bonté de mes actes (sans supprimer évidemment la réalité de ces actes eux-mêmes).
    « Le pécheur qui défend des valeurs est un hypocrite », dites-vous. Certes, mais nous avons intégré cette hypocrisie parmi notre être pécheur justement : « Je fais le mal que je ne veux pas, etc. », dit St Paul. L’incapacité à se porter à la hauteur que l’on souhaite n’annule pas la bonté de cette hauteur.

  6. @Jacques de Guillebon

    Je suis d’accord avec votre second point. Nous sommes forcément hypocrite quand nous prétendons chercher la justice. Cela ne condamne pas le juste, mais cela condamne le discours des valeurs. Parce que la valeur ne vaut que si elle est valorisée.

    Je me défends par contre du « glissement » dont vous parlez au début. Je ne crois absolument pas à une neutralité anthropologique, s’il faut entendre par là un accès direct à la vérité morale ou politique. Mais en revanche je crois à ce que l’on appelle la « conscience » ou la « loi naturelle », que j’interprète comme suit : il y a des injustices évidentes, que chacun peut percevoir pour autant qu’il s’en donne la peine et qu’on veuille bien lui montrer.
    S’il y a un glissement dans mon propos, il est phénoménologique : l’effort politique doit consister avant tout à retrouver la chose même, c’est-à-dire à mettre en évidence les injustices. Et ce n’est pas facile.

  7. @Phylloscopus

    Non, la justice n’est pas une valeur puisque personne n’est pour l’injustice. Tout le monde est pour la justice : c’est une notion commune. Ce qui n’est pas le cas pour « la Famille » ou « l’égalité entre couples ».

    Et je ne crois toujours pas que nous vivions dans un « système relativiste » (drôle d’oxymore) surtout si on le définit comme toi par la lutte pour de chacun pour la primauté de son intérêt. Car alors ce n’est rien dire : il n’y a pas tellement de société où personne n’aspirait à défendre son intérêt…

    Tu décris bien le fonctionnement du discours LGBT. Et tu montres bien par là qu’à aucun moment le fait concret de l’enfant privé d’un père ou d’une mère n’entre en ligne de compte. C’est bien pour cela que je pense que notre tâche est avant tout « poétique » ou « phénoménologique » : nous devons rendre visible ce fait, occulté par leur discours… et par le nôtre quand nous parlons de « défense de la Famille ».

    Cela dit, je suis d’accord avec toi pour dire que le mot « justice » peut être invoqué dans le cadre d’un discours de valeurs. Mais alors c’est le mot, et non la chose qui est défendue.

    1. J’ai la nette impression que nous n’arrivons pas à nous comprendre.
      A la base, je suis d’accord avec toi sur ton rejet du vocable « valeurs ». Seulement, je trouve que pour les remplacer dans l’argumentaire, dans la charpente des raisonnements, le concept de justice/injustice tel que tu le définis est lui aussi insuffisant et presque pour les mêmes raisons :

      Tu notes que « tout le monde est contre l’injustice » et qu’il y a des « injustices évidentes » en quoi tu sous-entends que ces injustices seraient universellement reconnues, de l’ordre du manifeste, du factuel (de même qu’il serait injuste de reprocher à quelqu’un de défendre l’idée que la terre est ronde). Point a: OK. Point b: non, car ces injustices que nous reconnaissons comme évidentes ne le sont pas du tout pour nos contradicteurs, et eux voient au contraire des injustices évidentes, factuelles, manifestes, là où nous n’en reconnaissons pas. Le discours LGBT n’occulte pas l’existence d’enfants se retrouvant sans père ou sans mère parce qu’avec deux mères ou deux pères: il sait le fait, mais n’y voit aucune injustice. Du coup, par rapport à un discours faisant appel à des valeurs, tu as peut-être progressé d’une case, mais tu te retrouves pour finir dans une impasse très similaire: un même mot, deux sens, et impossible de donner davantage de valeur à l’un de ces deux sens, parce que chacun choisit le sien et revendique ensuite pour lui une valeur universelle. Et il l’obtient. Tout le monde l’obtient à la fois.

      Et c’est ça que j’appelle un système relativiste.
      Je ne dis pas que le système est relativiste parce que chacun y défend la primauté de son intérêt, mais parce que chacun, ayant défini ses intérêts, mais aussi sa vérité, sa justice, son injustice et ses valeurs (autrement dit ayant défini par et pour lui des concepts qui sont, normalement, de portée universelle), revendique ensuite pour cette petite tambouille personnelle une valeur universelle et non propre à sa personne; et qu’ensuite, par terreur de « discriminer » – de commettre un certain type d’injustice – le débat public actuel refuse de trancher entre tous ces prétendants à la première place, et la leur donne simultanément à tous. En sorte que ta vision de ce qui est juste ou injuste est à la fois vu comme prétendant à l’universalité MAIS propre seulement à toi, comme si ce n’était que ton intérêt privé et non un appel au bien commun. Et donc, face au militant LGBT qui fait de même avec sa propre vision, tu te retrouves comme deux concurrents à pierre-ciseaux-papier condamnés à faire éternellement le même geste tous les deux. « Injustice ! » « Injustice ! » Paf. Le système respecte tout le monde et personne à la fois et nous cadenasse à un blocage indéfini.
      D’autant plus que, postulant que chacun pense à sa gueule, il te dénie le droit à défendre l’intérêt d’un autre, cet autre fût-il privé de parole (l’enfant). Il te répond que ça ne te regarde pas.

      Tu n’avanceras pas d’un pas en alignant des faits, si irréfutables soient-ils, si ton interlocuteur ne partage pas avec toi une grille de lecture de ces faits en termes d’injustice ou de justice, de bien ou de mal. On ne te répondra peut-être plus que tu défends les valeurs de la bourgeoisie légitimiste du XIXe, mais on te répondra « tu parles d’injustices mais je n’en vois aucune, moi, dans tous ces faits. »

      Et c’est là qu’au-delà de « valeurs » qui ne sont jamais que celles d’un groupe, d’un clan, d’une classe, au-delà ensuite de « l’injustice », qui ne désigne plus la même chose chez tout le monde (elle est redéfinie par chacun qui d’ailleurs la confond allègrement avec son intérêt à court terme), il faut encore arriver à monter d’une case.

  8. Parfaitement d’accord avec Jacques de Guillebon. Les valeurs sont nécessaires parce que structurantes. On ne bâtit pas une personnalité uniquement sur des interdits, mais aussi et surtout sur du positif, des buts spirituels à atteindre, un gouvernail, une recherche de vérité… ce qu’on appelle des valeurs.
    Dire « de quel droit imposons-nous nos valeurs, nous autres pécheurs », c’est baisser les bras, c’est se résigner au péché – le sien et celui des autres – et renoncer à défendre quoi que ce soit. On pourrait pousser la logique jusqu’à son terme inévitable, dire que dans ces conditions, seule la Grâce peut nous tirer de cette fange… et tomber du même coup dans les bras de Martin Luther.
    Le fait que tout humain soit faillible ne peut et ne doit en aucun cas être une excuse ou un prétexte à la démission. C’est aussi pour ça que nous avons aussi été dotés d’ambition et de volonté. Pour essayer de faire mieux, quitte à ne pas atteindre nos buts.
    Si nous n’arrivons pas à nous faire entendre, ce n’est pas parce que notre message est inaudible ou déplacé, mais parce que les puissances d’argent n’en veulent pas. Nous nous battons contre un monstre, le marché. Tant que les homosexuels dépenseront deux à trois fois plus que le citoyen moyen, ils seront choyés et leur ‘créneau marketing’ sera l’objet de tentatives de développement tous azimuts. D’où l’adhésion de la droite capitaliste de type UMP au mariage de même sexe. La volonté non affichée de tous ces pseudo-bien-pensants est de détruire tout lien social et toute identité pour que les personnes se raccrochent au seul repère qui leur restera, la consommation.
    L’expérience est une réussite totale en Suède, qui possède la population la plus individualiste d’Europe ET la plus dépensière. Le coût humain en est énorme : effondrement de la santé mentale collective, taux de suicides en forte augmentation chez les jeunes… mais ça, ils s’en contrefichent.
    Alors, vous pensez bien que face à cette menace, discuter du bien-fondé de valeurs uiverselles dont chacun, dans son for intérieur, est convaincu de la justesse est dérisoire. La vérité, c’est que nous sommes en guerre.

    1. Chère Isa, je ne propose aucune démission. Au contraire ! Je pense même que tout reste à faire, que le combat a pris un nouveau tour l’an passé, précisément parce que nous avons cessé de défendre des valeurs, mais parce que nous avons essayé de mettre en lumière un fait simple : « tous né d’un homme et d’une femme ». C’est grâce à ça principalement que la mobilisation a pu être si grande, parce que les gens n’avaient pas l’impression de participer à une énième marche pour la défense des valeurs traditionnelles.
      Avant, il y avait ceux qui se battaient pour des valeurs et qui perdaient tout. Maintenant, il y a ceux qui s’efforcent de mettre en lumière les faits, les injustices, et qui ont montré la fécondité de cette méthode. C’est ça pour moi l’essentiel de ce qui s’est passé l’an passé dans la « manif pour tous ».

  9. Cet article me parait être d’une incohérence !

    Comment par exemple -voulez-vous vous révolter contre une injustice = s’indigner = estimer que cela ne devrait pas être et se produire, si ce n’est à partir d’une valeur que vous portez et qui se révèle au moment où vous vous indignez ? Or tout cet article est de dire : « par contre nous croyons à la justice, et nous voyons les scandales. Pas besoin de valeur pour cela, il suffit de mettre les faits en lumière…… ».

    Mais bon, de toute manière il ne s’agit pas pour un catholique -de défendre des valeurs.

    Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie »

    Jésus (en personne de la Trinité) est en personne : le chemin, la Vérité, la vie [en personne] l il ne s’agit pas de valeurs avant tout, mais d’un cheminement, d’un processus, d’une procession d’hommes (de personnes) qui nous dispose à accueillir notre salut et à faire don de soi pour le salut de nos frères, cela en accueillant par amour et dans l’humilité » notre Sauveur -tôt ou tard, que ce soit ici-bas déjà ou à l’heure de notre mort dans ma mesure où le Désir du Père et que tous soient sauvés par son Fils : « Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi »

    Et, dans cette perspective que sont les fins dernières, dans ce processus, cette procession : la famille (aimante est structurante) par exemple, se trouve être la mise en procession du petit d’homme la plus heureuse, souhaitable, en vue du salut de ce petit d’homme.

    1. « Mais bon, de toute manière il ne s’agit pas pour un catholique -de défendre des valeurs », dites-vous. Nous sommes d’accord !

  10. Aussi, par rapport à ce passage de l’article : « Parce que nous sommes des pécheurs, nos valeurs ne sont pas crédibles »

    Si le péché montre du doigt le pécheur. Le pécheur lui montre du doigt le « Pardonneur ». Autrement dit le péché ne désigne pas du doigt le pécheur, mais le Sauveur. C’est en ce sens que nous pouvons entendre : «Bienheureuse faute qui nous valut un tel rédempteur » (Augustin d’Hippone). Il ne s’agit dont pas, par le péché ou à cause du péché, de créditer l’homme pêcheur ou pas -afin le designer lui -comme étant digne de Foi, mais de désigner le Sauveur comme étant digne de Foi. Il ne s’agit donc pas de mes valeurs de pécheurs (d’ailleurs il ne s’agit pas de valeurs) mais il s’agit de « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » !

    Ce n’est donc pas en tant que « parfait » et digne de foi que nous témoignons, mais parce que nous avons mis notre orgueil dans la Croix du Seigneur :  » Je mets mon orgueil dans la Croix du Seigneur  » St Paul : Autrement dit : ce dont je témoigne, ce n’est pas tant l’œuvre que j’accomplis en Dieu, mais l’œuvre que Dieu accomplit en moi, en nous, en ce monde et qui est que le Christ attire tout a Lui par ce que le Désir du Père est que tous soient sauvés.

    Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Galates

    Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste mon seul orgueil. Par elle, le monde est à jamais crucifié pour moi, et moi, pour le monde. Ce qui compte, ce n’est pas d’avoir ou de ne pas avoir la circoncision, c’est la création nouvelle. Pour tous ceux qui suivent cette règle de vie et pour le véritable Israël de Dieu, paix et miséricorde. Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter. Car moi, je porte dans mon corps la marque des souffrances de Jésus. Frères, que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ soit avec votre esprit. Amen.

    Saint Paul attend tout de la croix de Jésus, même si cette croix est une folie pour les païens et une malédiction pour les Juifs. Par son expérience sur le chemin de Damas, saint Paul sait que seule la croix de Jésus apporte la victoire sur le péché, sur la création ancienne. Saint Paul souhaite donc que les Galates retrouvent la voie du bon sens et redeviennent des « frères » qui ne compromettent pas la vie de l’Église, en retournant vers des pratiques anciennes incapables d’apporter le salut de Dieu.

  11. Question de sémantique : pourquoi parler de « valeurs » ( de la république par exemple ) alors qu’on pense plutôt à des principes (de la loi naturelle ) ? Valeurs / Principes sont des mots différents parce qu’ils ne nous permettent pas de saisir la réalité avec la même précision, non ?

    1. Oui, le mot de valeur, et surtout la manière de penser qu’il induit, nous éloigne de la réalité des injustices que nous combattons, et nous rend inaudibles.
      Peut-être que cette manière d’envisager la politique, à partir de la défense des valeurs, est issu de la Révolution Française, du moins de ce que Burke appelait la « métaphysique » de certains révolutionnaires français. 😉

  12. Le problème avec l’agitation des valeurs, est que cela se produit avec des milieux qui ne veulent pas voir qu’ils ne parviennent pas à faire le bien qu’ils voudraient faire. Ensuite, parmi les valeurs en question, certaines sont purement et simplement nocive comme la « France bien élevée », marque d’un groupe social particulier (donc leur discours ne peut être reçu en dehors de leur cercle). Enfin, ces « valeurs » sont réduites à une peau de chagrin : des milieux dénoncent haut et fort la manipulation du mariage par la loi Taubira, les dangers de l’idéologie du « genre », mais se tairont sur le chômage, la crise économique, la puissance folle de la finance et de la spéculation, la crise écologique, pire, ils vont justifier le système, et leurs « valeurs » ne sont plus qu’un misérable cache-misère, qu’ils nomment « points non négociables ».

  13. Bonjour Paulux69.

    Merci pour cet article très intéressant. Étant pour ma part un hétéro favorable à l’extension du mariage civil aux personnes de même sexe, je m’étais posé la même question sur la notion d’égalité : N’est-il pas plus pertinent et concret de lutter contre les inégalités, pouvant être désignées et débattues, que défendre une « valeur » d’égalité difficile à décrire ?

    Je me permet de réagir sur le débat sur la notion de justice mené en commentaire, car mon avis rejoins (à quelques détails près) celui de Phylloscopus, même si mon regard est celui d’une personne « de l’autre camp ».

    Si je suis d’accord sur le fait qu’il est préférable de se focaliser sur les situations réelles qui nous semblent problématiques, je pense que c’est une erreur de considérer leur aspect problématique comme évident, car cela a pour effet de faire passer les gens qui ne partagent pas notre analyse pour des odieux personnages.

    De fait, quand vous qualifiez l’homoparentalité d’injustice évidente envers les enfants, vous considérez nécessairement (mais inconsciemment, j’en suis certain) ceux en désaccord avec vous comme ignorants, malveillants, ou fous. Évidemment, cet écueil, cette tentation à mettre la vérité, le réel, dans son camp se retrouve aussi de l’autre coté. Ainsi considérer les militants LMPT comme homophobes semblera aller de soi si l’on considère comme une injustice évidente le fait de réserver le mariage civil aux personnes de sexe opposés.

    En fait, si la justice n’est effectivement pas une valeur, le processus qui nous conduit à choisir si une situation est juste ou injuste repose, lui, sur des valeurs.
    Dans le cas présent une valeur déterminante pour ce choix est à mes yeux le principe d’une complémentarité fondamentale entre l’homme et la femme, et l’idée que cette complémentarité joue un rôle incontournable dans le développement d’un enfant.

    Si l’on souscrit à cette valeur, la nécessité d’un référentiel masculin et un autre féminin au sein de la cellule familiale pousse à considérer l’homoparentalité comme une injustice pour un enfant, tandis que le mariage, perçu comme la structuration sociale de cette complémentarité H/F, devient alors logiquement dédié aux couples la satisfaisant, c’est à dire de sexe opposés.

    A l’inverse, si l’on ne partage pas cette valeur, si l’on considère qu’une famille n’a pas besoin de complémentarité H/F pour fonctionner, alors il n’est pas problématique pour un enfant d’avoir deux parents de même sexe tant que ceux-ci l’aiment, le respectent, s’occupent de lui. Tandis que refuser le mariage, et donc la reconnaissance sociale qui lui est lié, à certaines familles à cause du sexe des parents devient alors absurde et injuste.

    En bref, chassez les valeurs, et elles reviennent au galop :p
    Malgré cela, je pense que remettre en cause ce que l’on perçoit comme des injustices avant de défendre nos valeurs respectives est une bonne idée. Déjà, parce qu’on est alors sur des bases concrètes, réelles, plus compréhensibles par l’autre et que l’on est aussi plus facilement dans l’action, le dialogue, la remise en cause, au lieu d’être chacun dans son coin à défendre notre monde idéal, notre utopie.

    En résumé, pour moi, partir sur la remise en cause des valeurs de l’autre et non la défense de ses propres valeurs, ce n’est pas la solution en soi, mais bien le début de la solution.

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