Peinture, christianisme et politique : à propos de l’oeuvre de Georges Rouault

Du 2 octobre au 5 janvier 2013, le musée d’art religieux de Fourvière accueille, pour la première fois à Lyon, une exposition consacrée au peintre Georges Rouault. Sont notamment exposés l’intégralité de son chef d’œuvre – le Miserere (58 planches)-, le cycle de La Passion – 17 eaux-forte- et une trentaine d’autres œuvres – toiles, vitraux et dessins. 


georges_rouault_georges_rouault_18711958paysage_biblique_vers-90-1Paysage biblique, vers 1940-1948, huile sur toile 30,5 x 40,8 cm
 

 


Au premier abord, Georges Rouault (1871 – 1958) pourrait être classé avec facilité dans la catégorie bien commode des « peintres chrétiens », regroupant l’ensemble des artistes ayant traité de sujets religieux et ayant trouvé leur inspiration dans des scènes bibliques (Christ et disciples, 1905) ou des portraits de saints (Véronique, Marthe, …). Le christianisme de Rouault est pourtant bien plus qu’un simple christianisme de représentation. Il est évangélique et éminemment politique.

Cet ami de Léon Bloy, dont il partageait la révolte, grandit dans un contexte marqué par la montée du catholicisme social, porté par des figures comme Lamenais. Son œuvre aux accents réalistes et satiriques peut être vue comme la fresque vivante de la société de son temps : les rues exsangues de la banlieue industrielle, les ouvriers ployant sous le poids de leur charge et les soldats de la Grande Guerre y croisent la folie meurtrière des officiers, la morgue des idéologues et la suffisance glaciale des bourgeois, assistant distraitement du haut de leur balcon au concert de l’Histoire. Et c’est dans ce décor que prend place l’Évangile, que le Christ s’incarne. Georges Rouault le situe parmi les opprimés, souffrant la tête basse ; il montre la noirceur de l’homme écrasant son semblable, portant la tête haute et voulant être Dieu. Et dès lors, l’Evangile se met à dire le monde, à prendre tout son sens. Le monde nous dit le Christ. Car iI est au faubourg, il est dans la banlieue (Christ au faubourg, 1935 ; Christ dans la banlieue, 1920-24), il porte sa croix comme l’ouvrier son fardeau (Passion, 1939), souffre aux côtés du soldat contre qui se déchaîne la violence de la guerre (Miserere et guerre, 1917-1948).

L’univers de Rouault, baignant dans un jeu de clairs-obscurs, affirme la présence de Dieu au cœur du monde et en rappelle la dimension sacrée. Face aux visages de l’humanité méprisée et souffrante, qui sont autant de visages du Christ crucifié, le peintre nous invite à une conversion du regard, à une véritable conversion politique. En effet, il convient de remarquer à quel point sa peinture est dirigée vers celui qui la regarde, offerte comme un écho de l’Evangile, et les phrases placées par l’artiste en légende des planches du Miserere sont autant d’interpellations pour une mise en dialogue de la parole du Christ et des réalités du monde. Ce n’est pas un hasard non plus si l’œuvre est inspirée par le psaume 50, prière du pécheur aspirant à un retour vers Dieu (« Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour/
selon ta grande miséricorde, efface mon péché. […] / Seigneur, ouvre mes lèvres, / et ma bouche annoncera ta louange […] »). En manifestant la présence de Dieu dans le monde et en affichant sa négation par les hommes, Georges Rouault pose la responsabilité de la personne et de la société face aux dérives de l’ordre socio-politique.

Le christianisme de Rouault est donc bien à resituer dans son acte de peindre en lui-même, dans la révolte qu’il incarne ainsi que dans sa vocation à transformer le regard porté sur le monde et la cité des hommes (polis). C’est en cela que l’œuvre du peintre peut être qualifiée à la fois de chrétienne et de politique. Il n’a nullement besoin de peindre des sujets religieux pour que ses œuvres soient empreintes d’un caractère sacré, et sa devise pourrait bien être celle qu’il attribuait aux peintres du Moyen-Âge : faire de l’art sacré, sans qu’il soit nécessaire qu’on le manifeste ( Sur l’art sacré. Réponse à une enquête, 1952 )

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