Sept remarques sur le malheur chez Simone Weil, par Pascal David. [Journée Simone Weil]

Le texte ci-dessous est la trace de l’introduction de Pascal David à la deuxième journée Simone Weil que nous avons organisé au Simone, 45 rue Vaubecour à Lyon, le 25 mai 2019.

Bonjour à toutes et à tous !

Je suis heureux que cette journée de réflexion ait lieu ; heureux de cette habitude prise d’une journée de réflexion sur Simone Weil, chaque année, au « Simone ». Une journée comme celle-ci (1) stimule la recherche, (2) crée une communauté, une communauté de lecteurs, à l’écoute de l’œuvre de Simone Weil.

Merci à Paul Colrat pour son invitation et, surtout, pour la création de ce lieu, de ce milieu, le « Simone ». Heureux de retrouver les intervenants, Ludivine Bénard, Anne Waeles, Camille Rhonat, Martin Dumont, qui est à l’origine de la journée d’étude sur Simone Weil et le malheur, qui s’est tenue rue d’Ulm en 2017, vous tous.

 

 

Prolégomènes à la lecture de Simone Weil. L’approche du malheur

 

 

            Je voudrais faire sept remarques, pour commencer cette journée :          

 

  • Simone Weil pense à partir de son expérience vécue. La pensée (la philosophie, l’écriture philosophique) ne vaut pas par elle-même mais en tant qu’elle éclaire l’expérience. Autrement dit, c’est vivre qui importe, et non pas construire une philosophie, un système philosophique qui vaudrait pour lui-même, voire une métaphysique. C’est le monde vécue qui est l’objet de la philosophie. La philosophie éclaire l’expérience, et permet de la transformer. Faire de la philosophie, c’est transformer le monde et se transformer soi-même, c’est agir. Simone Weil n’a jamais publié de livre, mais des articles, dans des revues et des journaux, afin d’agir dans le monde.

 

  • L’expérience en usine est un moment décisif, charnière de son parcours philosophique. Simone Weil est entrée en philosophie en 1925, à l’école d’Alain. La philosophie d’Alain est une philosophie de la volonté et de la maîtrise de soi. Les philosophes stoïciens découverts à l’adolescence (Marc Aurèle), Alain, Descartes, Kant, Platon, puis Marx, voici l’horizon philosophique de Simone Weil alors qu’elle s’apprête à entrer à l’usine, le 4 décembre 1934. Un an après, fin décembre 1935, elle écrit à son amie Albertine Thévenon cette phrase qui est la phrase décisive : « Pour moi, moi personnellement, voici ce que ça a voulu dire, travailler en usine. ça a voulu dire que toutes les raisons extérieures (je les avais crues intérieures, auparavant) sur lesquelles s’appuyaient pour moi le sentiment de ma dignité, le respect de moi-même, ont été en deux ou trois semaines radicalement brisées sous le coup d’une contrainte brutale et quotidienne » (CO 59). C’est l’expérience de la nécessité.

 

  • Le lexique du « malheur » est très présent dans les écrits de Simone Weil. Toutefois « malheur » n’est pas un concept avant 1938-1939, voire même avant la période de Marseille (1940-1942).

 

  • Du malheur, il est question dans les « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme » (1939), déjà dans « L’Iliade ou le poème de la force », composé en 1938-1939. C’est dans les premières pages du Cahier II (début 1941) que Simone Weil se penche sur le « mot » malheur et en fait un concept. Elle ne cessera plus de le méditer ; il suffit de se reporter aux index des Cahiers pour s’en rendre compte. Avant 1939, on trouve le « malheur des temps », « les malheurs de l’économie », etc., mais jamais le concept de malheur tel qu’il est élaboré ensuite. [Dans les lettres de 1936 à Victor Bernard (dans La Condition ouvrière) : « …le malheur d’avoir été jugé par vous… » ; et même « les malheurs humains » ; ou l’adjectif : « Ce qui peut au contraire aviver l’esprit de classe, ce sont les phrases malheureuses », « Une guerre malheureuse », « Malheureusement il faut reculer l’entrevue de 3 semaines », « je serais tout aussi malheureuse que vous qu’une tentative pour alléger leur sort aboutisse à l’aggraver », « Mais je serais malheureuse si quelqu’un subissait une engueulade à cause de moi » ; et, certes, l’expression « les malheureux » revient très souvent, mais il me semble que l’écart est grand avec « Expérience de la vie d’usine » (1941), où « malheur » est thématisé.]

 

  • Une remarque de méthode alors. Simone Weil a écrit, en 1942, un essai qui reprend et donne à lire ce qu’elle pense sous ce mot de « malheur » : « L’amour de Dieu et le malheur ». Mais c’est dans les notes des Cahiers que sa réflexion se forge. Entrer dans la pensée weilienne du malheur suppose donc d’aller lire les Cahiers. Les Cahiers – déjà le « Journal d’usine » –, c’est le lieu où l’acte de penser de Simone Weil se donne à lire dans son émergence, là où l’écriture est une expérience philosophique au contact du réel, une expérience d’éclaircissement de l’expérience et de transformation de soi. La philosophie n’est pas dans la page écrite mais elle est dans le travail de soi sur soi et de transformation de soi que permet la lecture, la traduction, l’écriture. L’expérience, toute expérience, le quotidien est le lieu d’une expérimentation et d’une transformation de soi dont les Cahiers sont la chambre d’écho et le lieu réflexif d’un tel travail de soi sur soi (pas psychologie ou biographie, mais métapsychologie et anthropologie fondamentale). L’expérience et l’intervention publique, la manière d’écrire fonction du support et des destinataires (lettre, article de presse, cahiers) est le lieu où s’élabore la pensée reprise dans les grands essais.

 

  • Lire Simone Weil, entrer dans sa pensée, c’est alors (cinquième remarque) avoir devant soi les volumes des Œuvres complètes, et naviguer de l’un à l’autre, des Cahiers aux essais plus construits des Ecrits de Marseille, des articles de presse aux lettres ou aux brouillons, en tenant compte à chaque fois de la chronologie et du destinataire du texte. En effet, Simone Weil ne pense et n’écrit pas la même chose à l’ENS en 1930, à Bourges en 1936 ou à Marseille en 1942 ; elle n’écrit pas de la même manière dans un article pour un journal d’extrême-gauche, ou alors qu’elle dialogue avec des intellectuels dans une revue, ou dans une lettre destinée au seul père Perrin, religieux dominicain, ou dans des notes de ses Cahiers. Lire Simone Weil, c’est relire, souvent, méditer, contempler, et se laisser transformer peu à peu par une pensée qui conduit à penser et à vivre autrement.

 

  • Sixième remarque : ce qu’écrit Simone Weil sur le malheur est déconcertant, voire choquant, et inaudible. Il ne faut pas minimiser, je crois, cette étrangeté du propos de Simone Weil. Ceux qui n’ont pas l’habitude de lire ces textes peuvent être tentés de passer à autre chose dès les premières lignes. Certains des auteurs du collectif Penser le soin avec Simone Weil (PUF) l’ont vivement signalé.

 

  • Enfin, septième et dernière remarque. C’est avec crainte et tremblement que je parle du malheur – dont nous devons, à mon sens, parler du malheur. Ce n’est pas un objet d’étude comme un autre. Je voudrais citer ce passage des Cahiers: « Malheur : le temps emporte l’être pensant malgré lui vers ce qu’il ne peut supporter et qui viendra pourtant. (…) (Chaque seconde qui s’écoule entraîne un être dans le monde vers quelque chose qu’il ne peut supporter.) » (K3, 298) Cela nous rappelle que le malheur est en ce moment en train de détruire des vies humaines.
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Auteur : Anonyme
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