Délivrer du malheur : la politique impossible, par Anne Waeles. [Journée Simone Weil]

Ce texte est la trace de l’intervention d’Anne Waeles lors de la journée Simone Weil numéro 2 qui a eu lieu au Simone, à Lyon, 45, rue Vaubecour.

Introduction :

> L’an dernier j’avais analysé ce qu’est l’attention chez Weil et la dimension politique de cette vertu. Vertu politique en ce que l’attention aux malheureux est un des plus haut degré de l’attention, et que c’est aussi le sommet de la politique que de savoir percevoir le malheur de quelqu’un, de lui demander « quel est ton tourment ? », et de prendre en charge ce malheur.

> Simone Weil dit que prêter attention aux personnes qui sont dans le malheur est une chose quasi-impossible, car elle est impossible pour ceux qui ne connaissent pas le malheur (notre âme fuit le malheur, y répugne), et que ceux qui traversent le malheur sont rendus incapables d’aimer et de prêter attention aux autres. Mais Simone Weil dit aussi que prêter attention aux malheureux, et prendre en charge leur malheur est la seule véritable question politique. Donc il semble que la politique soit impossible !

> Ce qui redouble le paradoxe c’est que l’attention aux malheureux est possible à la limite pour des individus. Un individu peut être attentif aux malheur des autres si c’est le Christ qui aime à travers lui. Il semble donc que la mission politique véritable ne puisse être accomplie que par des saints, et jamais par des collectifs. Peut-on encore parler de politique ?

Toute action collective semble condamnée à ne pas pouvoir prendre en charge ceux qui souffrent du malheur, et même peut-être à accroitre le malheur ou à en causer de nouveaux…

 

 

  1. Le paradoxe de la politique impossible

 

  1. Prêter attention aux personnes qui sont dans le malheur : la seule véritable politique

 

Savoir quel est le malheur des hommes est la question politique par excellence pour Simone Weil. Question politique par excellence : « Quel est ton tourment ? »

Parce que les fins de la politique sont de répondre aux besoins des hommes, les besoins de l’âme et du corps. C’est le début de L’Enracinement : nous avons des obligations envers les autres hommes, qui consistent à répondre à leurs besoins. Les obligations sont préalables à la question des droits.

Éthique et politique sont indissociables chez Simone Weil.

Pour cela il faut savoir prêter attention aux malheureux. Savoir quel est le malheur qui touche les gens autour de nous, et quel est le malheur de notre époque.

(Cette question est celle de L’Enracinement : Weil se demande quel est le tourment des hommes de son temps et comment y répondre. Le malheur, c’est le déracinement.)

 

L’attention au malheureux c’est être capable de prêter attention aux individus, aux personnes malheureuses, en tant que personnes, et non comme personne qui a été touchée par le malheur en général, pas comme exemplaire du malheur (ce que nous faisons la plupart du temps). Il faut savoir poser la question : Quel est ton tourment ?

Cette connaissance expérimentale est la seule à même de ne pas enfermer le politique dans une connaissance technique, instrumentale, déconnectée de ses fins qui sont les besoins de l’ho malheureux.

Le problème central de la politique : l’inversion des fins et des moyens. (l’économie, l’armée etc. tous les moyens matériels ont pour fin les besoins de l’homme). Pour ne pas perdre de vue les fins, il faut avoir cette attention constante aux personnes qui sont dans le malheur.

Très difficile :

– la plupart du temps on n’a pas conscience de l’existence des malheureux. Quelque chose en nous répugne à les voir.

– si on perçoit les malheureux on ne les perçoit que comme des exemplaires du malheur.

Idée que le malheur est loin de nous, frappe des personnes qui sont comme différentes de nous par nature, qui appartiennent à une autre espèce d’hommes, et qu’ils sont comme responsables de leur malheur. Ce qui permet à tous de garder une bonne conscience, et de se déresponsabiliser. (« Suis-je la gardien de mon frère ? »)

L’attention aux malheureux est très difficile sauf que si nous n’avons pas cette attention nous n’accomplissons jamais aucune action politique, mais nous nous mettons au service des moyens de la politique, ce qui est totalement absurde.

Enracinement : « L’esprit exprimé par les mots : « Politique d’abord » s’était étendu beaucoup plus loin que l’influence même de Maurras. Or ces mots expriment une absurdité car la politique n’est qu’une technique, un recueil de procédés. C’est comme si l’on disait : « mécanique d’abord ». La question qui se pose immédiatement est : Politique en vue de quoi ? (…) La politique réaliste n’a de sens que si cette question n’est pas posée. »

Ici « politique » prend le sens des moyens de la politique, non de ses fins. La politique : l’organisation des moyens au service des besoins de tout homme.

Renversement des fins et des moyens : la politique devient service des moyens, simple lutte pour l’obtention et la conservation du pouvoir.

 

 

  1. Cette attention est impossible

 

Amour de Dieu et le malheur (ADM)  :

Ceux qui ont bcp souffert mais n’ont jamais eu contact avec le malheur n’ont aucune idée de ce que c’est. Et ceux qui ont été mutilés par le malheur sont hors d’état de porter secours à qui que ce soit, et presque incapables de le désirer. « Ainsi la compassion à l’égard des malheureux est une impossibilité. Quand elle se produit vraiment, c’est un miracle. »

 

  1. à ceux qui ne connaissent pas le malheur  :

car quelque chose en nous répugne au malheur, par nature nous fuyons le malheur, notre sensibilité y répugne.

ADM :

Tout le mépris, la haine, la répulsion que notre raison attache au crime, notre sensibilité l’attache au malheur. « Excepté ceux dont le Christ occupe toute l’âme, tout le monde méprise plus ou moins les malheureux, quoique presque personne n’en ait conscience. »

– car on ne peut pas connaître le malheur par la pensée

ADM :

« Il est impossible de connaître le malheur sans l’avoir traversé, car la pensée répugne au malheur. »

– conséquence : ceux qui ne connaissent pas le malheur ne voient pas le malheur des hommes mais remarquent seulement qu’ils ont un comportement étrange.

 ADM :

« On passe à côté des malheureux sans s’en apercevoir. L’homme n’est pas capable de les discerner, (sauf si le Christ regarde par ses yeux). On remarque seulement qu’ils ont un comportement étrange et on blâme ce comportement. »

Ainsi ceux qui ne connaissent pas le malheur blâment le malheureux pour les conséquences du malheur, ce qui le désengage tout à fait, le déresponsabilise entièrement de sa mission politique.

– Il est impossible de prêter attention aux malheureux comme personnes. On les perçoit toujours comme des exemplaires du malheur, car le malheur a cet effet de dépersonnalisation des individus. Ainsi le malheur n’est qu’une abstraction. Quelque chose qui ne nous concerne pas mais concerne une autre classe d’hommes.

ADM :

« Le malheur est essentiellement destruction de la personnalité, passage dans l’anonymat. Le malheureux est vidé de son humanité par mauvaise fortune, il est entièrement défini par sa relation au malheur, aux yeux d’autrui et à ses propres yeux. »

 

  1. à ceux qui connaissent le malheur :

Ils ne peuvent pas non plus prêter attention aux autres personnes dans le malheur.

– un des 1er effet du malheur est de briser notre capacité d’attention, et l’ensemble de nos facultés spirituelles, dont la capacité d’aimer.

ADM :

« Le malheur plonge l’âme dans des ténèbres où il n’y a rien à aimer : si l’âme alors cesse d’aimer, l’absence de Dieu devient définitive. L’âme tombe dans quelque chose ici-bas équivalent à l’enfer.

C’est pourquoi ceux qui précipitent des hommes dans le malheur non préparés à le recevoir tuent des âmes. »

2 effets du malheur (ADM) : Le 1er est haine de soi, mépris de soi, culpabilité (comme si le malheureux ressentait la culpabilité et la souillure qui devraient habiter l’âme du criminel : c’est celui qui subit le mal qui ressent tous ses effets et non celui qui le commet). Le malheureux éprouve une haine de soi, perd la capacité de s’aimer. 2e effet : cette coloration gagne l’univers entier, et le malheureux ne peut plus rien aimer. (Le 1er effet est l’essence du malheur, il est incontournable. Le 2nd peut être empêché par l’amour surnaturel s’il a survécu.)

– un des effets du malheur est de chercher une consolation dans le mépris des autres personnes touchées par le malheur.

ADM :

> On ressemble au mauvais larron quand on cherche une consolation dans le mépris et la haine des compagnons d’infortune. C’est l’effet le plus commun du véritable malheur.

> La grande tentation du malheur : c’est que le malheureux a toujours la possibilité de souffrir moins en consentant à devenir mauvais.

Le malheur subi empoisonne l’âme du malheureux. C’est comme s’il y avait une solidarité entre le mal subi (que l’on appelle « mal physique », le malheur) et le mal commis (« mal moral ») : le mal dont on est victime nous rend solidaire de lui et nous entraîne vers le mal moral.

 

  1. Sortie du malheur ne peut pas être accomplie par le malheureux lui-même :

– L’expérience du malheur nous rend aussi incapable de le penser

ADM :

Mais quand on est dans le malheur on ne croit pas davantage à cette vérité car la pensée placée par la contrainte des circonstances dans le malheur fuit dans le mensonge.

– La haine de soi et du monde pénètrent tellement en profondeur que l’individu malheureux n’a plus les forces pour en sortir, le malheur détruit en lui toutes ses forces spirituelles.

L’Illiade ou le poème de la force (IPF) :

Les malheurs intolérables durent toujours par leur propre poids et semblent ainsi du dehors facile à porter, qu’il s’agisse de servitude ou de guerre : ils durent parce qu’ils ôtent les ressources nécessaires pour s’en sortir.

– Le malheureux devient complice du malheur

ADM :

L’autre effet du malheur est de rendre l’âme sa complice, par un poison d’inertie. Complicité qui peut pousser à éviter, à fuir les moyens de délivrance. Même chez celui qui est sorti du malheur, il subsiste quelque chose qui le pousse à s’y précipiter à nouveau.

 

  1. Cette attention n’est possible qu’aux saints

 

Traversée du malheur dans l’union au Christ permet seule de prêter attention aux malheureux, car c’est alors le Christ qui aime à travers nous.

ADM :

Celui dont l’âme reste orientée vers Dieu dans le malheur est cloué sur la croix même du Christ. Il ne faut pas désirer le malheur car cela est contre-nature, et surtout le malheur est par essence ce qu’on subit malgré soi. Mais on peut seulement désirer, au cas où cela nous arrive, qu’il constitue une participation à la croix du Christ.

Alors le malheur permet d’aimer comme le Christ. Et le malheur est même la seule voie d’accès à cet amour véritable. Puisque seul le Christ peut aimer les malheureux, en vertu de la Croix.

 

L’union au Christ permet de continuer à aimer à travers le malheur (on n’évite pas le 1er effet du malheur, qui est haine de soi, et qui est incontournable, mais on évite le 2e effet, qui est haine du monde. Ce 2e effet ne peut être évité que par grâce surnaturelle).

ADM :

L’homme à qui cela arrive ne prend aucune part à cette opération, il se débat co un papillon que l’on épingle vivant sur un album. Mais il peut à travers l’horreur continuer à aimer : aucune impossibilité à cela car la douleur la plus grande ne touche pas à ce point de l’âme qui consent à une bonne orientation. L’amour est une orientation et non pas un état d’âme. Si on ignore cela on tombe dans le désespoir à la première atteinte du malheur.

Le malheureux peut continuer à aimer dans le malheur : pas lui mais Dieu à travers lui. Le malheur détruit le soi, l’orgueil. On n’aime plus par soi mais Dieu à travers nous.

 

Pour cela la foi déjà doit être ancrée :

ADM :

Seul Dieu a cette connaissance de l’ho, et ceux qui ont été engendrés d’en haut : car on ne peut pas accepter cette mort de l’âme si on n’a pas en plus de cette vie illusoire de l’âme une autre vie. Si on n’a pas son trésor et son coeur hors de soi, aux mains de notre Père qui est dans le secret.

 

Permet alors d’aimer comme le Christ, qui seul peut voir et aimer les malheureux.

Aimer à la manière du Christ, c’est aimer tout autrement. C’est le seul amour qui peut sauver du malheur, sans le nier.

ADM :

> Ceux que le Christ reconnaît comme ses bienfaiteurs : ceux dont la compassion repose sur la connaissance du malheur.

> Le bienfaiteur du Christ, en présence du malheureux, ne sent aucune distance entre lui et soi-même, il donne de manière instinctive, comme s’il répondait à son propre besoin de nourriture, et il l’oublie aussitôt, co tombent dans l’oubli les repas des jours passés. Un tel homme ne songerait pas à dire qu’il s’occupe des malheureux pour le Seigneur, cela lui serait aussi absurde que de dire qu’il mange pour le Seigneur. Ceux que le Christ remerciera donnent comme il mangent.

> Et ils donnent bien autre chose que de la nourriture, des vêtements ou des soins : en transportant leur âme même dans ceux qu’ils secourent, ils lui donnent pour un instant cette existence propre dont il est privé par le malheur.

Seule la présence du Christ dans une âme peut y mettre la vraie compassion. Et celui qui donne par véritable compassion donne le Christ lui-même.

 

Les autres formes de secours des malheureux passent à côté de ce qui fait le malheur des hommes, et passent à côté de l’individualité des personnes malheureuses. Ce sont même des formes de « blessures », d’offenses faites aux personnes malheureuses. Elles participent de cette recherche de compensations dans le malheur qui sont des mensonges, qui ne peuvent jamais sauver du malheur.

Seule le Christ sauve du malheur, donc il faut se rendre capable d’aimer comme le Christ, de laisser le Christ aimer à travers nous, et pour cela il n’y a qu’une voie : la Croix ; accepter de traverser le malheur, quand il nous est donné, dans la foi et l’union au Christ.

 

 

  1. Ceux qui exercent un pouvoir politique sont encore plus incapables de prêter attention aux malheureux que les autres

(si c’est possible d’être encore moins capable que pour ceux pour qui c’est impossible!)

 

– Exercice du pouvoir est l’exercice d’une force. Quand il y a force, il y a ceux qui l’exercent et ceux qui la subissent. Deux versants d’une réalité. Ceux qui exercent la force ne peuvent pas voir le malheur de ceux qui la subissent car la force fait croire à une puissance de ceux qui l’exercent, comme si la force leur appartenait, et ainsi ils croient avancer dans un milieu sans résistance.

C’est l’effet même de la force que de rendre aveugle au fait qu’elle s’exerce au détriment d’autres.

Soumission à la force des deux côtés : ceux qui la subissent et ceux qui l’exercent.

IPF :

> Tous sont destinés à souffrir la violence mais c’est une vérité que les hommes ne voient pas à cause de l’empire des circonstances. Le fort n’est jamais absolument fort, et le faible absolument faible, mais l’un et l’autre l’ignorent.

> « Celui qui possède la force marche dans un milieu non résistant, sans que rien, dans la matière humaine autour de lui, soit de nature à susciter entre l’élan et l’acte ce bref intervalle où se loge la pensée. Où la pensée n’a pas de place, la justice ni la prudence n’en ont. »

La violence écrase ceux qu’elle touche.

 

– L’exercice du pouvoir pousse naturellement à chercher son profit, même si on avait l’intention de servir ceux qui sont touchés par le malheur.

Simone Weil cite souvent l’exemple des syndicats, comme exemple même de la déception : l’organe qui a pour vocation de défendre les malheureux, et qui n’accomplit pas cette mission.

Enracinement :

> « La carence des syndicats ouvriers est tt aussi scandaleuse d’un autre point de vue. Eux n’avaient pas à s’occuper de l’avenir de la production mais ayant pour unique raison d’être la défense de la justice, ils auraient dû être touchés par la détresse morale de la partie la plus misérable des ouvriers (adolescents, femmes, immigrés…) Rien ne montre plus cbien il est difficile qu’un mouvement collectif soit réellement orienté vers la justice et que les malheureux soient réellement défendus. »

> « Les syndicats ouvriers ont trahi leur mission de protection des misérables pour se tourner vers la protection de leurs intérêts. »

 

– Surtout la dimension collective de la politique semble condamner la possibilité de l’attention aux malheureux :

Enracinement :

« L’État n’est pas particulièrement qualifié pour prendre la défense des malheureux : il en est même incapable. »

L’attention est une vertu individuelle, qui ne peut être exercée que par des individus. Les collectivités sont aveugles, et dessaisissent même les individus de leurs capacités individuelles. Il n’y a pas d’attention ni de pensées collectives.

 

La politique véritable correspond donc à la vocation politique de chaque individu =

La mission politique véritable qui est de porter secours aux malheureux car on sait les voir, est une mission individuelle. Nous sommes chacun appelé à cette vocation politique, puisque la politique n’est affaire que d’individus rendus capable d’attention pour les malheureux.

 

 

 

  1. Purifier nos désirs politiques : distinguer le malheur et l’oppression sociale

 

  1. N’est-ce pas une espérance mal placée que de désirer que la politique nous délivre du malheur ?

 

Aspiration à supprimer le malheur est juste.

Mais désir à purifier pour 2 raisons : parce qu’elle peut être la cause des pires oppressions, et parce que l’existence du malheur est inévitable. Existence d’un malheur métaphysique, conséquence de la nécessité, qui est distinct de l’oppression sociale. (même si oppression sociale est une partie du malheur)

 

  1. Cette aspiration peut être la cause des pires oppressions.

 

* Exemple dans Grèves et joies pures (GJP)

Conséquence des revendications des grèves :

> revendication du salaire minimum est obtenue. Mais le travail aux pièces est maintenu. Risque que l’on renvoie ceux qui ne sont pas assez rentables, dont on a dû relever le salaire pour atteindre le salaire minimum.

« Il est à craindre qu’à l’amélioration des salaires corresponde une nouvelle aggravation des conditions morales du travail, une terreur accrue dans la vie quotidienne de l’atelier, une aggravation de cette cadence du travail qui déjà brise le corps, le coeur et la pensée. Une loi impitoyable, depuis une vingtaine d’années, semble faire tout pour servir à l’aggravation de la cadence. »

Désir de supprimer le malheur est ici contre-productif faute d’une véritable connaissance des causes et conditions du malheur. Politique court-termiste. C’est la loi de l’augmentation de la cadence qu’il aurait fallu comprendre et contre laquelle il aurait fallu lutter.

 

* Exemple aussi des révolutions. Les révolutions sont un désir de supprimer le malheur qui est mal orienté. Faute d’une véritable connaissance des mécanismes du malheur.

Critique de S. Weil de l’imagination : l’imagination c’est quand l’action politique est aveuglée par des désirs, qui n’ont pas été purifiés. Le désir qui guide la révolution est juste, mais il n’a pas de contenu.

Désir de révolution : désir de supprimer l’oppression, en renversant ceux qui exercent l’oppression. Mais ne parvient qu’à remplacer une oppression par une autre. Faute de méconnaître les mécanismes de l’oppression.

Réflexion sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (RCLOS) :

Question neuve : pendant des siècles des âmes généreuses on considéré la puissance des oppresseurs comme une usurpation pure et simple. Pensant qu’il suffisait de s’y opposer par la réprobation ou la force armée. L’échec à toujours été complet : on n’a toujours fait que remplacer une forme d’oppression par une autre.

Échec le plus significatif quand il prend un moment l’apparence de la victoire, comme ce fut le cas pour la Révolution française.

Ce qui accroit le malheur : les compensations que l’on cherche dans le malheur. Fausses solutions que l’on croit apporter au malheur faute d’une connaissance des véritables causes.

 

Le désir de supprimer le malheur, s’il ne va pas de pair avec une véritable connaissance des causes du malheur, remplace une oppression par une autre et risque donc d’être contre-productif, d’empirer ce qu’il veut guérir.

L’imagination, les mirages auxquels on croit en politique, ce sont les idéologies, les révolutions et au final le règne de la force.

 

* En raison de la nature même du pouvoir : le pouvoir ne peut s’exercer sans chercher à s’étendre sur ceux sur qui il s’exerce. Le pouvoir est constamment un rapport de forces, donc une conquête. Et celui qui pense agir pour le bien, ou délivrer les hommes du malheur, est poussé encore davantage à accroître son pouvoir. C’est le fondement des totalitarismes.

RCLOS :

Ceux qui possèdent un pouvoir ne peuvent travailler à affaiblir leur pouvoir, sans se condamner à en être dépossédés  : + ils se sentiront animés de bonnes intentions, + ils seront amenés même malgré eux à tenter d’étendre leur pouvoir pour étendre leur capacité à faire le bien. Ce qui revient à opprimer dans l’espoir de libérer. Cf Staline.

 

  1. L’existence du malheur est inévitable : parce qu’il y a un malheur métaphysique, effet de la nécessité aveugle, impossible à supprimer.

 

Le malheur est un effet de la nécessité. Impossible à éradiquer.

ADM : « mécanisme aveugle ».

C’est justement parce que ce mécanisme est aveugle qu’il constitue le malheur :

> « Si le mécanisme n’était pas aveugle, il n’y aurait pas du tout de malheur. Le malheur est avant tout anonyme, il prive ceux qu’il prend de leur personnalité et en fait des choses. » C’est le froid de cette indifférence qui glace l’âme de manière irréversible.

> Le malheur n’aurait pas cette vertu sans la part de hasard qu’il renferme. Les martyrs ne sont pas malheureux. Le Christ était malheureux, il n’est pas mort comme un martyr mais comme un criminel de droit commun. Le malheur est ridicule.

 

Les causes humaines du malheur, la responsabilité des uns et des autres n’est pas la cause 1ère du malheur. Les actions humaines relèvent de causes secondes, sont elles-aussi soumises à la nécessité. La cause du malheur n’est pas dans l’action des criminels, qui ne font que suivre les impulsions de la nature.

ADM :

> Il n’y a q la nécessité aveugle qui puisse jeter les hommes au pied de la croix, à l’extrême distance, et les crimes humains qui sont la cause de la plupart des malheurs font partie de cette nécessité, car les criminels ne savent pas ce qu’ils font.

> Le pourquoi du malheureux ne comporte aucune réponse, parce que nous vivons dans la nécessité et non dans la finalité. S’il y avait de la finalité dans ce monde, le lieu du bien ne serait pas l’autre monde.

 

→ C’est donc une prétention absurde et dangereuse que de prétendre supprimer le malheur par l’action politique.

 

  1. Une ambition politique juste : Réduire l’oppression sociale comme partie du malheur

 

Cependant la politique elle-même est cause de malheur : elle est cause d’une partie du malheur, qui est l’oppression sociale. Il faut distinguer le malheur métaphysique et l’oppression sociale.  Ambition politique plus adaptée que de supprimer le malheur : réduire au maximum l’oppression sociale, partie du malheur qui est la conséquence de l’organisation sociale.

 

  1. distinguer l’oppression sociale / la contrainte naturelle

– Pour agir sur les causes sociales du malheur, il faut distinguer le malheur qui est la conséquence de l’organisation sociale et la contrainte de la nature. On ne peut pas lutter contre la nécessité naturelle, mais contre l’oppression sociale. (La soumission à la nécessité naturelle est même une libération).

Oppression sociale ≠ la nature comme contrainte

 

RCLOS :

« En dépit du progrès l’ho n’est pas sorti de la condition servile dans laquelle il se trouvait quand il était livré faible et nu à toutes les forces aveugles qui composent l’univers ; simplement la puissance qui le maintient sur les genoux a été comme transférée de la matière inerte à la société qu’il forme lui-même avec ses semblables. » Il faut examiner le mécanisme de ce transfert : pourquoi l’homme a dû payer à ce prix sa puissance sur la nature ? Et en quoi peut consister la situation la moins malheureuse, c’est à dire celle où il serait le moins asservi à la double domination de la nature et de la société ?

 

– La contrainte sociale elle-même est en partie inévitable. Toute collectivité suppose une part de contrainte. Il faut donc se demander quelle contrainte sociale est inévitable, et quelle contrainte peut-être supprimée.

RCLOS :

Ce que nous demanderions à la révolution : l’abolition de l’oppression sociale.

Mais pour que cela ait du sens il faut distinguer entre oppression et subordination des caprices individuels à un ordre social.

Toute société enferme la vie des individus dans des limites et des règles : contrainte inévitable.

Cette contrainte n’est une oppression que dans la mesure où, du fait de la séparation entre ceux qui l’exercent et ceux qui la subissent, elle met les 2nds à la discrétion des 1ers et fait peser sur une pression jusqu’à l’écrasement physique et moral.

Même ainsi, rien ne permet de garantir que la suppression de l’oppression soit possible ou même concevable à titre de limite.

Le problème est clair : peut-on concevoir une organisation de la production qui, bien qu’impuissante à éliminer les nécessités naturelles et la contrainte sociale qui en résulte, leur permettrait de s’exercer sans écraser sous l’oppression les esprits et les corps ?

 

 

  1. Analyse de l’oppression

 

Weil se livre dans la suite de RCLOS à une analyse de ce qui constitue l’oppression. Analyse nécessaire pour savoir quelle part de malheur est créée par l’ordre politique, et comment diminuer au maximum cette part de malheur.

Comment faire pour atténuer le malheur qui est une conséquence de notre organisation collective.

Question que nous devons nous poser car sinon nous sommes coupables d’une « indifférence criminelle. »

ADM :

Il y a des choses tellement atroces dans nos institutions et nos meurs que personne ne peut s’en croire irresponsable : nous sommes coupables au moins d’une indifférence criminelle.

 

Analyse que livre Weil dans RCLOS :

– la politique comme lutte pour le pouvoir est nécessairement oppressive.

Comment et peut-on faire que la politique ne soit pas lutte pour le pouvoir, rapport de forces ?

RCLOS :

Conserver la puissance est pour les puissants une nécessité vitale, puisque c’est leur puissance qui les nourrit. Or ils sont à la conserver à la fois contre leurs rivaux et contre leurs inférieurs.

Donc tout pouvoir est instable. Il n’y a donc jamais pouvoir mais course au pouvoir, et cette course est donc sans terme, sans limite, sans mesure.

l’oppression propre au régime capitaliste : la division entre travail manuel et intellectuel

La nécessite de la coopération pour la production se traduit dans notre civilisation par une division du travail entre ceux qui commandent et ceux qui exécutent. Ceux qui commandent ne sentent jamais les conséquences de leurs décisions.

RCLOS :

L’oppression sociale fournit une solution immédiate (à la question de la coordination de la production) en créant deux catégories d’hommes : ceux qui commandent et ceux qui obéissent.

Résultats prodigieux lorsque la division sociale des catégories est assez profonde pour que ceux qui décident des travaux ne soient jamais exposés à en connaître les peines, les douleurs, les dangers, cependant que ceux qui les exécutent n’ont pas le choix, étant perpétuellement sous le coup d’une menace de mort + ou – déguisée.

 

 

III. La politique à la limite : une communauté de saints ?

 

  1. Favoriser la possibilité d’attention aux malheureux : quelles structures ?

 

Puisque l’attention aux malheureux ne peut être qu’individuelle (Elle est à la fois une vertu qui ne peut être qu’individuelle mais aussi une vocation individuelle c’est à dire l’appel de chaque homme. Chacun est appelé à développer son attention et à secourir les malheureux) : il faut des structures sociales qui permettent aux individus de développer leur attention aux malheureux.

Des structures sociales favorables au surgissement de saints !

Cf Dorothy Day : créer des lieux où il soit plus facile d’être bon. 

> La communauté comme lieu de réalisation de la vocation politique de chaque individu

Les structures sociales doivent être au service de la vocation politique qui ne peut se réaliser que par des individus.

 

Les hommes ont besoin de servir. Ont besoin d’agir pour quelque chose de grand. (Besoin de grandeur fait partie des besoins de l’âme).

Ce qui sauve du malheur, du désespoir, c’est aussi de prendre en charge le malheur des autres hommes.

 

En tout cas l’Etat semble être ce qui pousse au désengagement politique des individus. Logique de l’État, et du capitalisme : accentue l’impossibilité de l’attention aux malheureux.

Enracinement :

– À toutes les causes particulières de désaffection s’en est ajoutée une générale qui est comme le rebours de l’idolâtrie : l’État a cessé d’être, sous le nom de patrie ou de nation, un bien infini, dans le sens d’un bien à servir par le dévouement. En revanche il est devenu un bien illimité à consommer.

RCLOS :

« Jamais l’individu n’a été aussi complètement livré à une collectivité aveugle, et jamais les hommes n’ont été plus incapables non seulement de soumettre leurs actions à leurs pensées, mais même de penser. »

 

→ redonner la capacité de penser et d’agir aux individus, de prêter attention et de prendre soin des malheureux

 

  1. La politique sans la Croix ? : quelle articulation du politique et du religieux ?

 

Le Christ seul donne la capacité d’aimer les malheureux… Comment penser à partir de cela l’articulation de la foi et de la politique ? Seule sortie du malheur : par la Croix.

Les autre solutions apportées au malheur sont des mensonges.

 

ADM :

En raison du lien essentiel entre la Croix et le malheur, un État n’a le droit de se séparer de toute religion que dans l’hypothèse absurde où il serait parvenu à supprimer le malheur. À plus forte raison il n’en a pas le droit quand il fabrique lui-même des malheureux.

 

Dimension centrale pour la justice pénale : sauver les criminels du mal moral, commis ne serait possible que si on aimait les criminels. Or cela n’est possible que si l’on aime comme le Christ.

ADM :

La justice pénale coupée de tt lien avec Dieu a une couleur infernale. Elle se salit au contact de toutes les souillures, et n’ayant rien pour les purifier elle devient elle-même si souillée que les pires criminels peuvent encore être dégradés par elle. Rien n’est assez pur q le Christ pour mettre de la pureté dans les lieux réservés aux crimes.

 

Amour pour le criminel : politique ou sainteté ?

Pardon et crimes : cf Forgiveness Project.

 

  1. La politique comme attention, discernement des malheurs du temps: s’enracine dans des individus vertueux.

 

La politique comme réponse aux malheur du temps et réponse à ceux-ci. Quels sont les besoins de l’âme et du corps de nos contemporains ?

 

C’est ce que Weil fait dans L’Enracinement : analyse de ce qu’est le malheur des hommes de son temps pour pouvoir y répondre. Elle donne la méthode pour cela dans l’Enracinement. Nécessite un très haut degré d’attention qui est le fruit d’un long travail sur soi, travail spirituel.

 

L’Enracinement : « La liste concrète des douleurs des ouvriers fournit celle des choses à modifier. »

 

Politique comme art de sonder les malheurs du temps puis de susciter les mobiles de l’action pour que les individus y répondent. Toujours une politique qui se base sur l’action individuelle.

Malheur du peuple > attention qui le discerne puis l’exprime (sens profond du malheur mais aussi les aspirations profondes du peuple qui sont les réponses à ce malheur)  > susciter des motifs pour l’action pour que le peuple lui-même réponde à ce malheur.

Comme si la politique véritable était l’entrainement vers la sainteté.

 

L’Enracinement :

Quand la situation ou le drame public l’emporte sur la vie personnelle, beaucoup de pensées et besoins sourds se retrouvent chez presque tous ceux qui constituent le peuple.

Double mission du mouvement français de Londres : aider la France à trouver au fond de son malheur une inspiration conforme à son génie et aux besoins actuels des hommes en détresse, et répandre cette inspiration à travers le monde.

1ère tâche : il faut un organisme de réception en France, chargé de discerner les pensées et besoins sourds du peuple.

Il faut pour cette tâche un intérêt passionné pour les êtres humains, une capacité à se mettre à leur place et à faire attention aux signes des pensées non exprimées, un certain sens intuitif de l’histoire en cours et la faculté d’exprimer par écrit des nuances délicates et relations complexes.

 

 

  1. Une politique sans la force ? / Politique de la faiblesse (semble contradictoire dans les termes) : construire une civilisation fondée sur la conscience et l’amour de notre faiblesse

La force par nature est oppressive.

RCLOS : Ce n’est pas la manière dont on use d’une force qui détermine ou non si elle oppressive, mais sa nature même.

 

RCLOS :

L’unique possibilité de salut : une coopération méthodique de tous, puissants et faibles, en vue d’une décentralisation progressive de la vie sociale. Mais impossible que cela advienne dans une civilisation qui repose sur la rivalité.

 

Connaissance du malheur ou du moins expérience que tous peuvent y être soumis et que la force n’appartient pas à ceux qui l’exercent.

Civilisation fondée sur la conscience de notre faiblesse, et qu’elle est belle car c’est ce qui nous rend capable de comprendre que nous ne sommes pas les maitres de l’univers mais devons nous rendre obéissants à Dieu.

C’est ce qui nous rend capable d’aimer en vérité, en concevant véritablement les autres comme frères : base de la fraternité au sens fort c’est la conscience du malheur partagé.

> IPF :

Le sentiment de la misère humaine est une condition de la justice et de l’amour. Celui qui ignore à quel point la fortune variable et la nécessité tiennent toute âme humaine sous leur dépendance ne peut pas regarder ni aimer comme des semblables ceux que le hasard a séparé de lui par un abime.

La diversité des contraintes qui pèsent sur les hommes fait naitre l’illusion qu’il y a parmi eux des espèces distinctes. Il n’est possible d’aimer et d’être juste que si l’on connaît l’empire de la force et que l’on sait ne pas le respecter.

Retrouver le Génie épique contenu dans l’Iliade : savoir que rien n’est à l’abri de la force, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les ennemis et ne pas mépriser les malheureux.

 

Notre faiblesse (physique, psychique et sociale) est ce qui nous rend capable d’être exposé au malheur, et par là d’être rendu semblable à Dieu, d’aimer comme le Christ.

ADM :

Il ne faut pas désirer le malheur car cela est contre-nature, et surtout le malheur est par essence ce qu’on subit malgré soi. Mais on peut seulement désirer, au cas où cela nous arrive, qu’il constitue une participation à la croix du Christ.

Mais ce qu’il est permit d’aimer et qui est perpétuellement présent, c’est la possibilité du malheur. Triple fragilité en nous qui nous expose au malheur : notre chair est fragile, notre âme est vulnérable et sujette à des dépressions sans causes, et à d’autres êtres fragiles et capricieux, notre personne sociale est constamment exposée à tous les hasards.

Cette fragilité infinie, on peut continuellement la regarder et en remercier Dieu. Car cette faiblesse rend possible, éventuellement, l’opération qui nous clouerait au centre de la croix.

Nous pouvons penser à cette fragilité, avec reconnaissance, dans n’importe quelle souffrance, dans les moments indifférents et à l’occasion de toutes les joies, car cette pensée ne trouble pas la joie, elle en devient seulement d’une douceur plus poignante et pénétrante, co la fragilité des fleurs de cerisiers en accroit la beauté.

 

CCL :

> politique véritable comme réponse au malheur des hommes. Pour cela il faut être capable de répondre à l’appel, répondre à notre vocation politique. À la fois travail personnel, de se rendre capable de l’attention aux malheureux, par l’union à Dieu, et si le malheur nous est donné par la fidélité à la croix du Christ. Être saint pour que Dieu aime à travers nous, puisque lui seul peut aimer les malheureux.

> Ensuite travailler à ce que d’autres hommes soient rendus capable de cela, par la suppression des collectivités aveugles (ou le contournement?), en redonnant le pouvoir d’agir, de penser aux individus : recréer des communautés. Et en répandant le sens et la valeur de la fragilité humaine. En permettant aux hommes de répondre à leur désir de grandeur, d’accomplir leur vocation politique.

 

 

 

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