L’homme le plus charismatique du monde

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Publié le 7 mai 2016 Aucun commentaire

J’assistais, il y a quelques semaines, à un séminaire sur le charisme et le leadership politique en Europe à la Maison française d’Oxford. Lors d’un atelier de réflexion en petit groupe, on m’a demandé quel était, pour moi, le dirigeant le plus charismatique dans le monde d’aujourd’hui. Sans hésitation, j’ai répondu : le Pape. L’attribution du prix Charlemagne au Pape François ce vendredi 6 mai confirme ma réponse car ce choix révèle une reconnaissance quasi unanime, au moins en Europe, de son charisme, qualité qui semble cruellement faire défaut à nos dirigeants politiques.

Arrêtons-nous quelques instants sur ce concept vague et fourre-tout qu’est le charisme.

 

Donner et recevoir

Revenons d’abord à l’étymologie. « Charisme » vient du grec ancien « charis » et désigne à la fois le don gratuit d’une qualité personnelle mais aussi l’idée de reconnaissance, d’action de grâce pour ce don. Il est proche du terme latin « gratia » qui a donné « grâce » en français. Le charisme entre donc dans une dynamique de don et de réception, dans une relation où l’on donne et l’on reçoit.[1]

Dans le Nouveau Testament, il s’agit du don de l’Esprit Saint, ou plus exactement, des sept dons de l’Esprit. C’est aussi le don des langues très présent dans ce que l’on appelle justement les communautés charismatiques. Ces dons sont gratuits et sont donnés inconditionnellement, de façon inattendue ou bien dans les sacrements. Nous avons le choix de coopérer ou non à ces sacrements pour faire fructifier ces dons. Dans l’Ancien Testament, les personnes charismatiques par excellence sont les prophètes puis les rois : les uns ont reçu un pouvoir particulier (entendre la voix de Dieu), les autres ont été oints par Dieu, mais tous ont reçu une mission particulière qui leur est reconnue par le peuple.

Cependant, cette compréhension du charisme comme don reçu de Dieu n’est plus vraiment d’actualité. Il s’agirait d’une qualité personnelle[2], plus ou moins authentique, qui conférerait une certaine autorité (tout en sachant que l’autorité n’est pas forcément liée au charisme). Bref, le terme est flou et apparaît comme étant très subjectif, répondant à des critères très variés et changeant selon les contextes.

 

La manufacture du charisme

C’est la sécularisation du pouvoir qui a entraîné cette évolution sémantique. La subjectivité a pris le dessus : le charisme est une qualité attribuée par le peuple à son chef, par les partisans à leur représentant, etc. Le charisme est devenu une projection qui répond à des besoins et à des attentes. Selon le contexte socio-économique, nous cherchons telle ou telle figure charismatique. L’ère de l’image, des écrans et de la com’ exige un charisme de manufacture. Les politiques doivent maîtriser leur discours, leur gestuelle, leur image, en composant avec les qualités qu’ils ont – ou pas. A ce titre, le documentaire « Propagande et manipulation : le charisme politique » est très instructif. Le charisme en politique aujourd’hui, loin de l’attitude d’humilité requise par son sens étymologique, est devenu un populisme. Dans ces conditions, on peut remettre en question l’idée d’un besoin de dirigeants charismatiques. Peut-être vaudrait-il mieux que les dirigeants politiques tirent simplement leur autorité de leurs compétences intellectuelles et techniques. Pourtant, nous ne cessons de nous plaindre que la technocratie a pris le pas sur la démocratie. Pour éviter ces deux écueils, il faut des dirigeants politiques qui soient charismatiques au sens noble du terme, c’est-à-dire, dont le charisme est authentique et non médiatique.

 

Le bon pasteur

Le bon dirigeant charismatique serait donc celui qui est conscient et reconnaissant d’avoir reçu un don, ou même des dons, et qui les a fait fructifier pour servir le groupe qu’il guide. Il est celui qui a su discerner, avec humilité, les dons qu’il a reçus – l’humilité étant cette vertu qui sait reconnaître les forces et les faiblesses sans tomber ni dans l’orgueil, ni dans le découragement. Ainsi, toute personne peut être charismatique, quel que soit son rôle dans la société. Il s’agit pour chacun d’entre nous de reconnaître que nous avons un charisme, de l’identifier et de coopérer avec Celui qui nous l’a donné afin de devenir charismatique. C’est, tout simplement, la parabole des talents. Le dirigeant charismatique est celui qui a su reconnaître son charisme de dirigeant, c’est-à-dire qu’il a reconnu en lui les qualités nécessaires pour guider un groupe. Le charisme apparaît alors comme une vocation.

Ainsi, celui qui s’engage en politique répond à cette vocation, à cet appel : se faire la voix de ceux qu’il représente, prendre des décisions en étant attentif à ces derniers, les guider vers un idéal de bien commun, etc. Sur le plan spirituel, les prêtres sont aussi des leaders, ou plutôt des pasteurs, des bergers qui guident leur troupeau vers le Royaume de Dieu. Au-dessus des curés, des évêques et des cardinaux, même s’il est un prêtre comme les autres, le Pape est le berger de l’Eglise universelle sur la terre. Il est peut-être le seul à pouvoir réconcilier, de manière positive, les différents sens que l’on peut donner au charisme. Son charisme de prêtre (serviteur et de pasteur) est personnel, don et appel reçu de Dieu, mais il lui est aussi conféré par ses frères cardinaux qui l’ont élu et lui ont donc reconnu le charisme de berger de l’Eglise. Le Pape François, en particulier, a su jouer la carte de la communication : il a un vrai talent, un vrai charisme dans ce domaine. On ne peut néanmoins pas tout à fait parler de charisme de manufacture à son égard : l’enjeu n’est pas de faire de la propagande pour être réélu, mais de diffuser le message de la Miséricorde du Christ pour évangéliser.

Finalement, au-delà du Pape, le leader ultime, universel et intemporel, c’est le Bon Pasteur : Jésus.

 


 

[1] Analyse de Rev. Liz Carmichael, docteur en théologie à l’université Oxford et pasteur de l’Eglise d’Angleterre.

[2] Voir la fameuse définition de Weber, dans Economie et société : « Nous appellerons charisme la qualité extraordinaire […] d’un personnage, qui est, pour ainsi dire, doué de forces ou de caractères surnaturels ou surhumains, ou tout au moins en dehors de la vie quotidienne, inaccessibles au commun des mortels ; ou encore qui est considéré comme envoyé par Dieu ou comme un exemple, et en conséquence considéré comme un ‘chef’. »

Myriam
Auteur : Myriam

Agrégée d’anglais et doctorante.
Vice-présidente des Altercathos, responsable du programme culturel.

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