De l’art ou du cochon ?

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Publié le 15 janvier 2016 3 commentaires

Les Altercathos sont allés en décembre dernier passer une journée chez les dominicains de la Tourette pour voir l’exposition Anish Kapoor, occasion de découvrir cet artiste contemporain majeur dans un autre cadre qu’un musée. Un peu à l’écart du tapage autour du même artiste à Versailles, l’exposition s’intègre parfaitement au grand jeu lumineux du couvent du Corbusier. On a regardé, on a rigolé, on a discuté, et on n’a pas été tellement d’accord, ça a fini par nous échauffer le cerveau et nous galvaniser le clavier. Aperçu.

 

C. : – Euh… ben… hihihi.

P. : – Magnifique ! Vous ne trouvez pas ça magnifique ?

M. : – Beurk ! 

C. : – J’avoue, je sais pas trop quoi en penser. 

P. : – C’est tellement beau, cette présence brute de la chair, ce face à face avec le réel, cette manifestation de…

M. : – J’ai mal au cœur, je vais regarder ailleurs.

C. : – Je prends une photo, c’est marrant quand même ce truc.

P. : – On pourrait rester des heures à contempler, non ? C’est une image de l’Incarnation !

C. : – Mets toi devant, s’il te plaît. Ça va faire un contraste intéressant entre l’intello tout blanc et le machin sanguinolent.

P. : – Vraiment, j’adore, c’est la vie vivante, ça palpite ! Quelle beauté !

M. : – On change de salle ?

P. : – … Voilà une œuvre véritable, c’est la vérité qui surgit, l’être qui se dévoile…

C. : – Elle est géniale ma photo, je la mets sur facebook.

M. : – Mais qu’est-ce que ça signifie au fond, ce machin ? C’est de l’art ? J’essaie vraiment mais je crois que j’aime pas trop l’art contemporain.

P. : – Mais pourquoi est-ce que ça devrait signifier quelque chose ? Ce qui importe, c’est que ça te mette face au réel, de ce que tu es en réalité, à savoir un monceau de chair. C’est angoissant, ça nous réveille, bien sûr que c’est de l’art. 

C. : – On a déjà 10 likes sur Facebook ! C’est fait en quoi au fait ?

M. : – Aucune idée, mais c’est vraiment pas très beau.

P. : – Mais si, c’est très beau, parce que c’est laid.

C. et M., en chœur : – Nan mais ça veut rien dire ça !

P. : – Ça, c’est bien les filles, à toujours vouloir que ce soit joli…

M. : – Mais non, c’est pas la question, le beau ne doit pas forcément être joli, mais là est-ce que c’est vraiment une œuvre d’art, si ça ne provoque que du dégoût ? Est-ce que l’art ne doit pas nous initier à la beauté au sens de ce qui élève l’âme, nous parler du divin, nous inviter à nous tourner vers les réalités célestes ? Si l’art ne sert pas à rendre visible sur terre la beauté de Dieu, à quoi il sert ?

P. (essuie ses lunettes et lève l’index de la main droite) : – Non, l’art, ça consiste juste à nous mettre devant les yeux quelque chose qui nous interpelle, et qui par là nous révèle l’être, à travers un étant. On s’en fiche que ce soit harmonieux ou céleste ou divin. Au contraire, ça peut être affreux. Devant cette chair à l’état pur, je suis ému, parce que c’est la beauté du vivant montrée à vif, c’est magnifique.

M. (triture nerveusement sa médaille de baptême) : – Oui, mais ça c’est juste des mots, une émotion d’intellectuel, mais est-ce que tu éprouves vraiment quelque chose, un frisson ? Est-ce que ça te remues vraiment, physiquement ? Ce qui m’énerve, c’est ça : l’art contemporain, c’est devenu seulement un geste intellectuel et purement technique, un discours qui n’a plus d’objet au sens propre, qui ne crée plus d’œuvre véritable, c’est une simple mise en scène. Alors que le rôle de l’art devrait être de transformer la matière pour lui donner un sens, une forme, pour en faire une oeuvre, qui soit concrète, visible, humaine, émouvante. Ce truc n’a pas de sens, on ne voit rien, ça n’est pas émouvant.  

P. : – Mais ton histoire d’émotion, ça veut dire quoi ? Je peux te répliquer que moi je ne ressens rien devant ton triptyque médiéval, alors que ça, ça me saute au visage. Et puis là aussi, il y a bien un travail sur la matière, avec un sens qui ne te plaît pas, mais c’est quand même une forme, et c’est bien une œuvre réelle et concrète, palpable et sensuelle qu’on a sous les yeux, non ? Et c’est tout sauf un discours, en l’occurrence. Au contraire, ce qui te gêne, c’est que ce soit aussi matériel, aussi charnel, tu voudrais que ce soit esthétique, que ce soit lisse et propre, que ça ait une forme rationnelle, donc abstraite, sans sang qui dégouline.

M. : – Mais non, si tu prends les Crucifixions de Matthias Grünewald…

C. : – Attends, attends, c’est… tout. sauf… un… discours. Je mets votre débat en commentaire sous la photo. Elle est magnifique, cette photo, vous trouvez pas ça magnifique ? Anish

 

Anish1

Auteur : Floriane
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3 réflexions sur “ De l’art ou du cochon ? ”

  1. On peut regarder comme cela, il vaut mieux être direct plutôt que d’avoir des faux semblants. Mais on peut aussi modifier son regard sur l’art contemporain, et tout doucement se familiariser avec ce que l’art a toujours été: un révélateur qui nous réveille.

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