Jésus, c’est du fromage

C’est saint Augustin qui l’a dit. Et si saint Augustin l’a dit, alors ça mérite qu’on s’y intéresse. Ce n’est pas tous les jours qu’on trouve chez les Pères une justification mystique de la raclette.

En fait, c’est grâce à Dalì, qui l’a cité à plusieurs reprises, que ce passage de saint Augustin a acquis une certaine notoriété. Il faut donc commencer par savourer cette interview (à partir de 1’26). Que l’extravagance surréaliste ne nous abuse pas, Dalì a tout à fait bien lu saint Augustin. Loué soit Internet : sans devoir (re)lire toutes les œuvres de saint Augustin, on peut retrouver assez facilement le passage qu’il cite, tiré d’un commentaire sur le psaume 67 (68 dans votre édition de la Bible). Les versets 16 et 17 de ce psaume s’adressent aux montagnes. En hébreu et dans nos traductions françaises, ça donne : « Montagne de Dieu, montagne du Bashân, montagne bossue ! » Mais dans la Septante[1] et dans la Vulgate[2], on trouve plutôt : « Montagne de Dieu, montagne grasse, montagne fermentée comme du fromage [3] ! » Pour saint Augustin, qui retient cette version du texte, ces montagnes sont une image de Dieu, et plus précisément du Christ. La montagne ne nous étonne pas : c’est un élément récurrent du langage poétique de la Bible, comme image de Dieu[4]. En revanche, l’image du fromage pour parler du Christ est plutôt unique (s’il faut une métaphore alimentaire, nous avons plutôt l’habitude d’évoquer le pain et le vin…). Mais Augustin n’a pas peur de créer une image nouvelle, et reprend donc dans son commentaire l’expression du psaume en choisissant un mot latin qui évoque encore plus précisément le fromage : il emploie le mot « incaseatus », « qui s’est transformé en fromage » (dérivé de « caseus », « fromage »). Le Christ est donc bien comparé à une montagne « enfromagée ». Voici une traduction bien édulcorée du XIXe, où « incaseatum » a été traduit par « laiteuse », mais l’idée est bien là, et saint Augustin établit d’ailleurs un lien sans équivoque entre la grâce divine et le fromage :

« Quelle montagne devons-nous entendre par cette « montagne de Dieu, cette montagne fertile, cette montagne laiteuse [ou de fromage] », sinon ce même Christ, Notre-Seigneur, dont un autre Prophète a dit : « Voilà que dans les derniers jours, la  montagne du Seigneur se manifestera au-dessus du sommet des montagnes ? » Voilà cette montagne qui est laiteuse à cause des enfants qui ont besoin de lait pour nourriture, montagne fertile, qui fortifie, qui enrichit de ses dons excellents; car le lait qui se coagule en fromage devient une admirable figure de la grâce.[5]»

 Un peu plus haut[6], saint Augustin expliquait que le singulier et le pluriel n’ont pas d’importance dans ce psaume 67 : « Ainsi donc, les cieux et le ciel, les montagnes et la montagne ont une signification semblable et nullement différente ». D’où l’interprétation finale de Dalì : « Jésus, c’est des montagnes et des montagnes et des montagnes de fromage ». Et pourquoi pas, puisque le fromage est ici l’image de la surabondance de la grâce. Car le fromage, c’est le gras, l’abondance, la vie. Et puis c’est délicieux. Notons qu’une autre idée plus subtile est peut-être présente aussi dans ce choix de vocabulaire d’Augustin : en latin, le mot « caseus » appartient aussi au champ lexical de l’amour[7]. Osons donc la métaphore, avec saint Augustin : Jésus, c’est la vie et la tendresse roboratives. Jésus, c’est du fromage.

 

[1] Traduction en grec de l’Ancien Testament, effectuée vers 270 avant Jésus-Christ

[2] Traduction de la Bible en latin par saint Jérôme au IVe siècle

[3] En latin, on a les adjectifs « pinguis » et «coagulatus », en grec : « pion » et « tetyrômenon ». Ces différences entre les éditions et les traductions s’expliquent par l’histoire des textes (par exemple, les textes hébraïques utilisés par les traducteurs de la Septante ont été pour partie perdus et contenaient des variantes importantes par rapport au texte hébraïque passé à la postérité) et par des différences d’interprétation d’un même mot, qui donne des résultats parfois très différents selon les traducteurs. L’édition de la TOB indique pour ce passage qu’il s’agit d’une différence d’interprétation étymologique.

[4] voir par exemple Isaïe, 2, 2 ; Daniel 2, 35

[5] Augustin, Enarrationnes in Psalmos, psaume 67, paragraphe 22. Pour le texte latin : http://www.augustinus.it/latino/esposizioni_salmi/index2.htm. Pour la traduction française : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/psaumes/ps61a70/ps67.htm

[6] Paragraphe 11 du même commentaire.

[7] En tous cas le Gaffiot indique qu’on trouve le mot au sens figuré chez Plaute : « meus molliculus caseus », qu’on peut traduire par quelque chose comme « mon petit fromage chéri ».

Auteur : Floriane
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2 réflexions sur “  Jésus, c’est du fromage ”

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