Poésie et politique (1) : Vers la présence

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Publié le 20 juillet 2015 Aucun commentaire

« L’art est l’acte le plus humble de servir. »

Rainer Maria Rilke

 

« Le matraquage technologique nous rendra finalement la capacité à nous émouvoir de l’existence nue, sans pixel, d’un chèvrefeuille. »

A nos amis, Comité invisible

 

                  Au mois de juin 2015, Philippe Jaccottet a eu quatre-vingt-dix ans. Le moment est venu de rendre hommage à cet homme dont l’œuvre nourrit les amoureux de poésie depuis de si nombreuses années. Il est temps d’essayer de saisir la profondeur, la singularité et la richesse de ce regard porté sur le monde.

 

À la découverte des ouvrages de Jaccottet, je me souviens avoir éprouvé un émerveillement sans réserve et une très vive reconnaissance. A une époque où il est courant de penser que la poésie est décorative ou accessoire, Jaccottet démontre qu’elle est d’abord chemin existentiel, approchement du cœur du réel, voie d’approfondissement spirituel.

 

En tant qu’association culturelle, les Altercathos ont vocation à servir la diffusion de la parole poétique. Si, à première vue, l’œuvre de Philippe Jaccottet n’a rien de politique, la façon de voir le monde et de l’habiter qui s’y manifeste nous convoque personnellement dans le rapport que chacun noue avec la condition humaine comprise comme premier « bien » à tous commun.

 

L’appel du monde

 

                  La poésie de Jaccottet est marquée, dès l’origine, par une méfiance vis-à-vis des images trop compliquées et des tournures de phrases emphatiques. Le jeune poète désire chanter mais il sait que son chant est menacé par la complaisance, l’enflure et le mensonge. La première tâche sera donc d’aiguiser son regard, de résister à la tentation d’enrober ses paroles de mots qui trahiraient le monde avant même de l’avoir exprimé avec justesse.

 

Cette autodiscipline n’a pas pour finalité de forger une parole austère et désincarnée. Si l’exigence de justesse est cruciale, c’est parce que le monde tel qu’il est – si nous savons le voir – a quelque chose à nous dire et à nous révéler :

 

« C’est la minuit de juin.

Tu dors, on m’a mené sur ces bords infinis, le vent secoue le noisetier. Vient cet appel

qui se rapproche et se retire, on jurerait

une lueur fuyant à travers bois (…)

Mais ce n’est que

l’oiseau nommé l’effraie qui nous appelle… »

 

 

Le poète n’a d’autre exigence que de traduire le mystère de l’expérience poétique. Cela suppose de s’être rendu attentif au monde. Avant d’être esthétique, la tâche du poète s’enracine dans une éthique au sens d’une manière de vivre spécifique :

 

« La difficulté n’est pas d’écrire mais de vivre de telle manière que l’écrit naisse naturellement. »

 

Ou encore :

 

« L’ouvrage d’un regard d’heure en heure affaibli

n’est pas plus de rêver que de former des pleurs,

mais de veiller, comme un berger et d’appeler

tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort. »

 

L’éthique du poète ne peut pas se formuler en principes moraux. Elle s’incarne dans une expérience du monde de laquelle jaillissent les poèmes, seuls témoignages de l’attention, de la quête de justesse et de la fidélité au réel recherchés par l’auteur.

 

La poésie devient chemin existentiel. Être poète, c’est consentir à se laisser transformer de l’intérieur par la recherche de la parole poétique. Cette parole, Jaccottet en recueille patiemment les sources d’inspiration : fleurs et arbres, collines et montagnes, aube et crépuscule… Son intériorité est tissée des rapports qu’il noue avec ces traits élémentaires de la nature. Si le poète s’attarde de façon répétée sur des images particulières, chaque rencontre avec la beauté est une situation singulière qui donne l’occasion de réflexions, d’images et de pensées originales. Son lyrisme est ancré dans la certitude que l’univers est cousu d’innombrables correspondances. La chose réelle renvoie toujours à plus loin qu’elle-même. S’efforcer de la dire, de la chanter, c’est se lancer sur des pistes imprévisibles, c’est découvrir des images et des rapports inattendus. Jaccottet n’est pas un naturaliste. Il est beaucoup plus proche de Rilke que de Ponge. Sa poésie s’ancre dans un amour tenace qui le pousse à battre les mêmes chemins et à interroger les mêmes fragments du monde. Non par goût de la répétition ou par manque d’inventivité mais parce que le mystère qu’ils contiennent attise le regard à l’infini :

 

« Je recommence parce que ça a recommencé : l’émerveillement, l’étonnement, la perplexité ; la gratitude, aussi. »

 

Comment ne pas songer, ici, aux pensées développées par le pape François dans sa dernière encyclique, Laudato Si ? La figure de François d’Assise, présente au cœur de ce texte, est d’ailleurs indissociablement contemplative, mystique et poétique. Réentendons ce à quoi le pape nous invite :

 

« Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’étonnement et à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable de fixer des limites à ses intérêts immédiats. En revanche, si nous nous sentons intimement unis à tout ce qui existe, la sobriété et le souci de protection jailliront spontanément. »

La capacité de s’extérioriser dans la contemplation du monde est opposée à la tendance tyrannique du « moi » à se croire point cardinal de l’univers et à empêcher toute forme de retrait ou de silence intérieur. Or, sans eux, la poésie, étant accueil du monde dans l’intériorité, perd son sens. Le poète doit abandonner tout instinct de possession des choses. Il doit puiser en lui-même les ressources du dénuement et du détachement :

« Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces innombrables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; aux espèces diverses d’arbres, de vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte

 

Ailleurs, dans La Semaison :

 

« L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup plus rien ne pèse. »

 

En lisant cette dernière phrase, on songe aux passages des carnets de Simone Weil – philosophe que Jaccottet admire beaucoup – portant sur la notion de détachement.

 

J’ai tenté d’indiquer ce qui me semble les principaux traits de la démarche créatrice de Philippe Jaccottet. Observons maintenant l’horizon spirituel que nous ouvre son œuvre.

 

Regard sur la portée spirituelle de l’œuvre

 

Au sein du recueil La promenade sous les arbres, le texte intitulé « Sur les pas de la lune » est caractéristique de sa poésie en prose. « Sur les pas de la lune »est à la fois restitution poétique d’une expérience de la beauté du monde et questionnement sur la signification profonde de cette expérience. Ecoutons un extrait du texte :

 

« En cette nuit de lune dont je veux parler, le silence semblait être un autre nom pour l’espace, c’est-à-dire que les bruits très rares, ou plutôt les notes qui étaient perçues dans la fosse nocturne, et en particulier le cri intermittent d’une chouette, ne s’élevaient que pour laisser entendre des distances, des intervalles, et bâtir une maison légère, immense et transparente (…) Toutes les choses qu’on pouvait discerner cette nuit-là, c’est-à-dire simplement des arbres dans les champs, une meule peut-être, une ou deux maisons et plus loin des collines, toutes ces choses, claires ou noires selon leur position par rapport à la lune, ne semblaient plus simplement les habitants du jour surpris dans leur vêtement de sommeil, mais de vraies créations de la lumière solaire. »

 

Le poète a le sentiment d’entrer dans un espace ordinairement impénétrable aux sens et à la conscience :

 

« Il me parut que (…) j’avais ouvert par mégarde une porte sur un lieu jusqu’alors inconnu. »

 

Par l’intermédiaire de la lune, le monde est transfiguré. Les choses qui le composent restent les choses connues mais la lumière nocturne révèle leur part d’inconnu habituellement inaccessible :

 

« Les choses (…) étaient encore de la terre et cependant la lune les avait changées. »

 

Le poète éprouve la sensation que place neuve est faite à l’harmonie et à la paix. Un profond bonheur l’envahit au contact d’ « une terre plus libre, plus transparente, plus paisible que la terre ; un espace émané de ce monde et pourtant plus intime, une vie à l’intérieur de la vie (…) »

 

La parole poétique reste sur le seuil de l’indicible, parvenant seulement à faire sentir, en ses sommets, la proximité d’un monde à l’intérieur du monde. Monde dont les apparences semblent similaires au monde fréquenté et familier mais dont l’être véritable paraît être changé. Mais le bonheur ressenti intensément à l’approche de cette dimension mystérieuse de l’existence serait-il tromperie, illusion, égarement… ? L’expérience de la beauté et l’appel d’un bonheur possible en son sein seraient-ils un leurre qui profiterait du ramollissement d’un cœur naïf pour triompher ? Ne serait-il pas plus raisonnable de se satisfaire de cette fugace présence au monde plutôt que d’interpréter ces quelques instants de joie pure comme le prélude et la promesse d’une plénitude possible ? Jaccottet s’interroge, oscillant, comme toujours, entre le doute et l’élan de sensibilité pure, la prudence et le désir de confiance.

 

Quelques années plus tard, le poète revit une expérience comparable à la suite de laquelle il compose un second texte – « Nouveaux conseils de la lune » – dont le but est d’approfondir les pensées développées dans « Sur les pas de la lune ». De nouveau, l’émotion devant « une tranquillité, une immobilité presque absolue » ; de nouveau, l’ascension du regard vers les montagnes basses et l’impression d’une paix, d’une joie et d’une confiance profondes :

 

« Il me semble qu’à cette heure, je surprends le changement de nos peines en lumière. »

 

En conclusion, beauté et vérité coïncident. Exprimer fidèlement la beauté et approcher de son foyer inconnu est une tâche dotée de sens. Ce sens est nourricier en ce qu’il apporte la joie :

 

« L’essentiel me paraît être qu’après des recherches plus ou moins longues tendant à une expression juste, on aboutisse (…) à une sorte d’éclaircissement qui nous réjouit (…) La recherche de la justesse donne profondément le sentiment qu’on avance vers quelque chose. »

 

Hélas, l’existence ne saurait se maintenir au seuil d’un monde réconcilié. L’espérance découlant de l’expérience de la beauté et de ce qu’elle semble annoncer est rudoyée par le mal, la souffrance et la mort :

 

« Paroles (…) que bientôt viendront disperser pluies de sang, cris de coqs égorgés comme des porcs et affolements des spectres au petit jour. »

 

Pourtant, la poésie persiste. Elle guette inlassablement les signes d’un sens qui animerait les choses et en constituerait l’ultime secret alors même que, de toutes parts, cette prétention est humiliée :

 

« Ce qu’il faut lire ou voir dans les journaux, tous les jours, c’est à proprement parler l’insoutenable. Il semble donc impossible de poursuivre et l’on poursuit cependant. Comment ? Parce que la poésie pourrait être mêlée à la possibilité d’affronter l’insoutenable. »

 

Le poète se tient à la croisée du visible et de l’invisible, du connu et de l’inconnu. Le réel mêle en lui ces différentes dimensions qui le traversent comme une multitude de tensions. En cherchant à les exprimer, il accomplit une mission spirituelle. Son intériorité et sa sensibilité l’obligent à déborder les frontières assignées aux choses et aux êtres par l’habitude, la paresse, l’ennui ou le regard désenchanté. La parole poétique libère la part secrète du moindre fragment terrestre. Une brèche est ouverte dans la matière et dans l’histoire humaine. La présence à l’intensité des choses sensibles et à leur mystère est appel et espérance en cet autre monde, toujours-déjà là mais toujours-déjà fuyant à nos esprits et à nos cœurs :

 

« Toute fleur n’est que de la nuit

qui feint de s’être rapprochée

 

Mais là d’où le parfum s’élève

je ne puis espérer entrer

c’est pourquoi tant il me trouble

et me fait si longtemps veiller

devant cette porte fermée

 

Toute couleur, toute vie

naît d’où le regard s’arrête

 

Ce monde n’est que la crête

d’un invisible incendie »

 

Habiter poétiquement le monde est un acte politique

 

                  Il y a donc une manière d’habiter poétiquement le monde. A une époque broyée par le productivisme et l’utilitarisme, la poésie semble avoir peu de chance de toucher nos contemporains. Pourtant, il est crucial de recréer des lieux de vie où elle puisse se transmettre et se partager. Elle peut être un lien spirituel entre des êtres séparés mais tentés par la fraternité et la communion.

 

Le Simone, café culturel que l’association ouvrira prochainement rue Laurencin, aura donc parmi ses nombreuses missions de penser la transmission du verbe poétique. Aujourd’hui, faire le choix de la poésie et parier sur sa vocation à rassembler les hommes autour de la beauté et du sens est un acte politique.

 

Dans un prochain article, nous aurons l’occasion de nous interroger plus profondément sur les liens entre poésie et politique.

Auteur : Foucauld Giuliani
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