Peut-on encore être « pro-life » ?

    PMA, GPA, transhumanisme : voilà trois mots qu’on entend souvent dans les discours militants des catholiques. Certaines « marches pour la vie » entendent ainsi combattre simultanément l’avortement, l’euthanasie, la PMA, la GPA, et les prémices d’une vie humaine ultra-technicisée. Or force est de constater que si à la limite on pouvait dire que l’avortement et l’euthanasie relèvent d’une « culture de mort », la PMA, la GPA, et le transhumanisme (dans son aspiration à vouloir étendre la durée de vie à l’infini notamment) n’ont de prime abord rien à voir avec l’avortement et l’euthanasie. Si on les considère superficiellement, on a là des pratiques opposées : dans un cas on autorise l’élimination d’une vie humaine, dans l’autre on autorise une naissance humaine ou l’extension technique indéfinie d’une vie humaine. Dans un cas on tue, dans l’autre on fait vivre.

    Tout se passe comme si le paradigme « prolife » trouvait ici sa limite. Il faut dire qu’un tel paradigme est assez limité, charriant une représentation du monde caricaturale, où certains seraient pour la mort et d’autres pour la vie. Les gentils et les méchants. Or personne n’est pour la mort, pas même les « pro-choice » qui font eux aussi des enfants. En tout cas, les partisans de la GPA, de la PMA et de la vie éternelle par la grâce de la technique (les « transhumanistes ») ne peuvent raisonnablement pas être hostile à la philosophie « prolife », certains s’en revendiquent d’ailleurs. A l’inverse, il serait absurde d’être « pour la vie » en tout, jusqu’à refuser par exemple la légitime défense face au meurtrier, ou à justifier qu’on s’acharne à soigner une personne déjà morte. Défendre la vie à tout prix, c’est ce que cherche n’importe quelle cellule cancéreuse. 

    Nous ne combattons pas des gens atteint d’une sorte de pulsion de mort, qui les conduirait à vouloir éliminer en masse les embryons et les vieux. Nous combattons au contraire des gens qui veulent contrôler la vie humaine. C’est ce contrôle qui est à combattre, plus fondamentalement que la mort qu’il engendre. Ce contrôle appartient à une logique qu’il faut appeler, à la suite d’Agamben, la « politisation de la vie ». La « vie », est devenue avec l’Etat moderne l’objet d’une attention particulière. Ainsi l’Etat-Nation se pose comme celui qui garantit les « droits de la vie » . Or à partir du moment où « la vie » relève d’un « droit », et que ce « droit » est garantie par l’Etat, l’Etat peut aussi décider que dans certaines circonstances cette vie puisse être ou doive être éliminée. C’est ainsi que pour Agamben va jusqu’à dire que la législation sur l’euthanasie est à penser en lien avec les droits de l’homme. Non pas que les droits de l’homme seraient le cheval de Troie de l’euthanasie, mais dans les deux cas le pouvoir politique se pose comme capable de déterminer si une vie est humaine ou pas. A partir du moment où l’Etat est le garant de la « dignité », cette dignité peut être refusée à certains hommes. Ce qui est donc en jeu, c’est l’usage que l’on fait du concept de dignité : dépend-t-il du pouvoir politique, ou bien est-elle au contraire ce qui limite le champ d’application du pouvoir politique (et économique) ?

    L’Etat chrétien, si une telle chose est possible, est celui qui prend la vie humaine comme un donné, et non comme un matériau qu’il faudrait ordonner. En ce sens, il refuse tout contrôle sur la vie humaine, et toute normalisation de l’humain. Car ce qui est à combattre, c’est toute entreprise d’un pouvoir pour normaliser l’humain, en l’assignant à une certaine définition. Là où le pouvoir assigne l’humanité à une certaine définition, même si celle-ci est aussi classique qu’animal rationnel, il doit se trouver des chrétiens pour le combattre.

    Ce qui est en jeu n’est pas la norme en général, mais la normalisation de l’humain. Cette normalisation de l’humain est beaucoup plus profonde que les normalisations éthiques, qui sont plus du domaine des mœurs. Elle relève de ce que Foucault et Agamben appellent le « biopouvoir », qui est fondamentalement une pratique de contrôle, et donc de sélection et de marginalisation de certaines existences humaines – toujours à partir d’une certaine définition de l’homme. L’usage politique d’une définition de l’homme est ce que l’idée de dignité, comprise comme le caractère fondamentalement indéfinissable de l’homme, invite à combattre.

    Or c’est précisément une telle pratique politique qui se joue dans la PMA, la GPA, et peut-être un jour le transhumanisme. A chaque fois une certaine définition de l’homme est présupposé, car à chaque fois on présuppose une certaine essence de l’homme qui serait productible. Le contrôle est l’envers de la production. Est substitué à la naissance de l’homme sa production par le biopouvoir. Ce n’est donc pas « la vie » qu’il faut défendre, c’est la naissance contre la production. Le clivage n’est pas entre ceux qui sont pour la mort et ceux qui sont pour la vie. Il est entre ceux qui veulent sauvegarder la naissance et la mort compris comme des événements, et ceux qui pensent pouvoir produire la vie et contrôler la mort. 

Paulux69
Auteur : Paulux69

Paul, Président des Alternatives Catholiques.

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8 réflexions sur “ Peut-on encore être « pro-life » ? ”

  1. Merci pour cet article qui retrace quelques lignes nécessaires.

    J’ai été particulièrement interpellée par le paragraphe sur la « politisation de la vie », expression que je n’avais jamais entendue auparavant – et que je trouve assez mal choisie je l’avoue, puisque la vie pour peu qu’elle s’accomplisse en société, est nécessairement politisée. Mais je la comprends comme une « politisation du vivant », et tâcherai de me documenter un peu plus avant d’attaquer le concept 😉

    « Ainsi l’Etat-Nation se pose comme celui qui garantit les « droits de la vie » . »
    Mais où donc, de quelle manière ? Je ne suis pas juriste, mais j’aimerais comprendre d’où vient cette affirmation, quelle est la source du « ainsi ». Seulement du fait que « La « vie » est devenue avec l’Etat moderne l’objet d’une attention particulière » ? L’Etat-Nation est un concept qui rattache les frontières culturelles aux frontières politiques ; c’est un concept qui touche et concerne une communauté et un territoire.

    « Or à partir du moment où « la vie » relève d’un « droit », et que ce « droit » est garanti [sans le -e] par l’Etat, l’Etat peut aussi décider que dans certaines circonstances cette vie puisse être ou doive être éliminée. »
    C’est à mon sens nier ici la possibilité d’inaliénabilité d’un droit, que l’Etat-Nation, aussi monstrueux soit-il, reconnaît à certaines libertés. On appelle ces libertés fondamentales et ce sont celles qui s’attachent à l’homme parce qu’il est. Par sa simple fonction d’être. Des Etats-Nations (la France) – ou plutôt d’ailleurs des Etats de droit – reconnaissent ces droits fondamentaux, leur caractère inaliénable et donc leur supériorité à tous les autres. Ces droits sont donc effectivement garantis par l’Etat, et ici sans restriction, sans retour en arrière possible, quelques soient les circonstances. Nous parlons bien entendu ici de concepts. Or donc parmi ces droits, qui ne font pas l’objet d’une liste exhaustive et sur lesquels il faut toujours s’interroger, apparaît régulièrement le droit à la vie, en tant qu’il est indispensable et premier à la garantie de tous les autres droits. Sans vie, sans droit à la vie, sans droit inaliénable à la vie, pas d’autres droits.

    Voici les quelques questions et demandes de précisions qui me viennent à l’esprit à la lecture de cet article. Le sujet est vaste et je le méconnais largement. Je suis consciente de ne demander que quelques précisions juridiques (des textes, des références) là où l’auteur se proposait d’offrir une réflexion plus globale. Merci en tout cas pour la première partie qui fait la part des choses, et pour la conclusion, notamment sur « production et naissance », et pour le recentrage d’une discussion qui n’a pas fini d’être alimentée !

  2. Merci pour cette analyse ; la mobilisation des outils foucaldiens pour une analyse critique des impensés de la post-modernité est particulièrement pertinente !!

    La promotion étatique de l’avortement tout comme le dépistage systématique de la trisomie 21 sont il me semble autant d’exemple d’une biopolitique publique. Biopolitique non plus disciplinaire comme dans les régimes totalitaires, mais libérale – c’est à dire utilisant la liberté des individus comme interface de leur contrôle.

    Exemple : Personne n’oblige à interrompre une grossesse après un dépistage de la trisomie 21, c’est la femme qui le décide ‘librement’. Mais cette liberté est orientée indirectement par le Pouvoir (par exemple en imposant aux gynécos de pratiquer ce test, en empêchant une vision plus positive de la trisomie, etc.). Résultat : 96% des dépistages donnent lieu à une ‘libre’ décision d’interruption de grossesse.
    (le terme de Pouvoir étant entendu comme savoir-pouvoir, qui chez Foucault traduit la notion d’idéologie dominante – les mécanismes évoqués ci-dessus sont d’ailleurs bien des mécanismes liés au savoir : véridiction médicale, véridiction des représentations médiatiques, etc.)

  3. Merci pour cet article.
    Je voudrais revenir sur la question de la « normalisation » et du « contrôle » qui en découle selon l’analyse développée.
    Le problème soulevé par la normalisation ne tient pas tant dans le clivage qu’elle génère que dans le fait que la normalisation actuelle s’appuie sur des principes relatifs, et que le foisonnement des « normes » se fait -paradoxalement- hors de tout principe régulateur.
    Il est normal que des normes surgissent à la suite des évolutions technologiques de notre monde. L’outil créé l’usage, qui appelle la norme comme condition de vie commune et base de notre contrat social. Il est tout aussi normal que les normes ainsi générées mettent du temps à être assimilées, distinguées, traduites et finalement rendues sous formes de principes structurants.
    Tout aussi normal : notre sentiment que « avant » nous avions le temps de réfléchir, de penser… et d’une certaine façon d’agir plus librement vis à vis de nous-mêmes et des règles de notre temps: il s’agit là d’une expression de pensée contrefactuelle qui nous fait considérer le passé à l’aune de la connaissance à posteriori que nous en avons. C’est ainsi que nous aurions pu gagner au loto si et seulement si nous avions joué…

    Tout cela pour dire que le « contrôle » et la « naissance » d’une part ne sont pas des concepts spécifiques de notre temps, mais des résurgences quasi-mécaniques de notre rapport au temps en tant que consciences auto-réflexives. Et conséquemment d’autre part, il n’est de « naissance » possible que dans un cadre donné… et un tant soit peu ordonné. Pas de règles: pas de naissance, fut-ce d’une vierge!

    Ainsi, la problématique posée par la profusion des normes et le conditionnement qu’elles opèrent sur notre capacité à décider librement de nous y opposer tient plus -selon moi- de l’absence de repères et de perspectives que ces normes proposent, que de leur existence en tant que telles.
    Le transhumanisme, le pro-choice se conçoivent comme une tautologie, une immanence définitive qui n’oriente vers rien que l’autosatisfaction à la fois spontanée et définitive. Aucun vecteur, qui puisse nous permettre de nous extirper au-delà de nous mêmes. Ce qui permet de reconsidérer effectivement que l’Eternité, c’est long, surtout vers la fin! 😉

    La question selon moi n’est donc pas celle de l’opposition entre la naissance et le contrôle, mais du juste rapport entre les deux: de l’entretien et des conditions nécessaires à la naissance et à l’épanouissement qui s’en suit.

    Bien à vous,

  4. Très intéressant en effet, et je me sens d’accord, notamment, avec tes critiques du label « pro-life ». Mon objection porte sur l’usage de Foucault.

    Il me semble que ce qui caractérise la notion de « pouvoir », chez Foucault, c’est que ce pouvoir est partout et nulle part, qu’il polarise les rapports sociaux sans être jamais « logé » où on le croit, etc. Cette ubiquité du pouvoir me paraît un vrai problème conceptuel, mais enfin si l’on reprend la notion à Foucault, il faut y être fidèle.

    Or voilà que tu ré-assignes, très classiquement, le pouvoir (ici, le « biopouvoir ») à l’Etat! Du coup, ton argumentation retombe un peu (trouvé-je) dans un schéma bien confortable où le méchant, c’est « le pouvoir » au sens que tout le monde comprend. Et qu’un libéral, par exemple, sera ravi de voir, une fois de plus, identifié à l’Etat, l’appareil gouvernemental, etc.

    Alors que les problèmes que tu évoques montrent bien que, si « biopouvoir » il y a, il tient à sorte de logique irrésistible de la science et des bio-technologies, associée sans doute à la logique propre du marché, et non moins irrésistiblement à l’apparition de problèmes qui, dans nos sociétés, ne pourront avoir d’expression et de solution que juridiques.

    Bref, la question pour moi n’est ni celle d’un « Etat chrétien », ni celle de savoir comment limiter l’emprise de l’Etat par la dignité: c’est plutôt celle de savoir comment nous allons, nous, nous « auto-limiter » — pour reprendre un concept de Castoriadis qui me semble aller beaucoup plus directement au cœur des problèmes qui se posent à une société démocratique. Ce sont nos désirs qu’il faut changer — ce qui me semble à la fois beaucoup plus difficile à faire et beaucoup moins confortable à énoncer, que de dire qu’il faut se méfier du grand méchant Etat…

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