Eumeswil, ou la parabole de la geôle trois épis

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Publié le 24 avril 2015 Aucun commentaire

« Eumeswil » est un roman tardif d’Ernst Jünger. Il est publié en 1977 ; à cette date, ni l’auteur ni le monde qui l’entourent ne ressemblent plus aux temps des « Orages d’acier ». L’auteur y brosse une cité utopique, mais certes pas enthousiasmante, qui somnole dans un état de posthistoire aussi bien que de postdémocratie. Eumeswil est peuplé d’individus auprès de qui aucune idée, aucune valeur, aucune forme de pensée complexe n’est prise au sérieux, ni tenue en quelque estime. Elle est dominée par un tyran appelé le Condor.

 

Le narrateur cumule les fonctions d’historien et de steward au palais du tyran du moment. Il tire de ces deux postes privilégiés de méticuleuses observations du présent mises en lumière par l’étude du passé et ce sont elles qui forment l’essentiel du livre. Plutôt qu’un roman, « Eumeswil » est la radiographie de cette étrange cité par ce non moins étrange observateur. Jusqu’à ces dernières pages où le Condor convie le narrateur comme scientifique accompagnateur d’une expédition dans les immenses et terrifiantes forêts qui s’étendent au sud – expédition dont, bien entendu, nul ne revient.

 

Pourquoi se plonger dans cette œuvre bizarre, à l’écriture alambiquée, et jamais rééditée en français ? Vous l’avez deviné : parce qu’Eumeswil est tout près de nous.

 

Dans cette cité-Etat « décadente », point d’espérance, de transcendance, ni même de pensée, et les hommes qui se complaisent à ne plus croire en rien de tout cela ; y triomphe la figure de l’Anarque, incarnée par le narrateur. L’anarque, figure spécifique à Jünger, n’est pas un anarchiste qui lutterait contre toute forme de pouvoir et de loi. C’est un observateur réticent qui « connaît la loi, sans la reconnaître » et a « banni la société de lui-même ». Il ne combat pas le pouvoir : il en prend acte, mais s’en extrait par une absolue liberté d’esprit. Il n’en vit pas moins au cœur de cette société qu’il bannit de lui-même, et bénéficie de ses ressources. Posture sans issue, et d’ailleurs le narrateur finira par accompagner le dictateur dans une expédition-suicide. On pourrait dire avec un brin de malveillance que l’anarque, dans son positionnement vis-à-vis de la société des hommes, n’est pas bien autre chose que le chat d’appartement, version bipède.

 

Mais ce qui m’intéresse dans ce roman est moins le narrateur que le décor. Au départ, je soupçonnais le dernier Houellebecq de s’en être quelque peu inspiré. Les débats en cours sur la « loi Renseignement » m’amènent à aller plus loin : sommes-nous déjà des Eumeswiliens, avant même que d’avoir un Condor à notre tête ?

 

Quand s’ouvre le roman, Eumeswil est donc une cité-Etat gouvernée par un despote. Ce dernier mêle autoritarisme policier et tolérance paterne. On peut y voir un modèle tiré des tyrans antiques, mais plus encore une prémonition de ce que notre temps appelle le soft power. Quant à ces opposants tolérés, dans une cité dépolitisée jusqu’au tréfonds d’elle-même, ils ne sont plus guère que d’inoffensifs guignols, des figures de quasi folklore.

 

Périodiquement, des révolutions font alterner au pouvoir les tyrans comme le Condor et les Tribuns, des sortes de démagogues professionnels. Le tout sans que la population y voie la guerre du despotisme et de la liberté, du reste. Eumeswil, les tribuns et le Condor, c’est un peu cette île des Brigadiers visitée par Philémon où « avant les brigadiers, c’étaient les guignols qui avaient le pouvoir… mais ce n’était pas mieux. »

 

Ce n’est pas mieux, et on fait tout au plus semblant d’y voir une différence. De toute façon, les uns et les autres auraient-ils même des idéologies différentes, des programmes différents, que personne à Eumeswil ne le prendrait plus au sérieux. Bien moins qu’un fait divers devant un bordel.

 

Sans idées, Eumeswil est aussi une cité sans Histoire. Le temps semble y être arrêté ou devenu cyclique, bien que « les catacombes » y injectent un certain progrès technique, qui ne remet plus rien, fondamentalement, en cause – notons que le « luminar », outil de travail du narrateur-historien, préfigure Internet et nos moteurs de recherche. Chacun y vaque à ses affaires dans une indifférence cynique à tout, en dépit d’une agitation de façade. L’économie semble réduite à l’intemporel : le marché, les lupanars. Tout le reste est tombé : non seulement les idées politiques, mais les religions et convictions philosophiques, les valeurs humaines – tout est dilué, rien n’existe, et les meules tournent à vide sous un soleil de plomb. Un très visible libéralisme tient l’Etat à distance des individus, comme le Condor contrôle son peuple depuis sa forteresse de la Casbah, ou comme un peloton cycliste contrôle à distance les échappés condamnés d’avance. Chacun vit une vie bornée à conduire ses petites affaires, sans but et dans un vide absolu. Les citoyens de cette étrange cité, les fellahs comme les surnomme le narrateur, ne peuvent évoquer que les personnages d’un manège de chevaux de bois.

Tout est permis sur le marché, mais rien n’est possible, puisque plus rien n’est pensable – rien, sauf s’enfoncer dans la Forêt. Marché libre, soft power et relativisme cynique absolu, Eumeswil pourrait bien préfigurer la quintessence de notre siècle, dans la perfection aboutie d’une cellule, carrée, peinte en blanc, proprette, éclairée d’un néon bien aux normes, et murée.

 

La Forêt qui existe à quelque distance d’Eumeswil, c’est matériellement une sorte de jungle équatoriale, où tous les fantasmes des historiens antiques et médiévaux auraient pris corps : impénétrable, peuplée de créatures terrifiantes, lieu de cauchemar et néanmoins fascinant, Inconnu par excellence. Spirituellement, c’est l’ultime refuge de l’inconnu, du non maîtrisé. C’est la seule évasion possible, c’est la mort.

 

Jünger ne dit rien, ou si peu, du chemin qui à ses yeux mène à Eumeswil. Il semble qu’à ses yeux nos cités dussent y finir comme la pente mène le ruisseau à la mer.

 

Autant nous demander si nous n’y sommes pas déjà. Relativisme, manque d’alternatives, règne du tangible et du matériel jusqu’à la nausée, voilà qui nous est familier. Quant au Condor ou aux Tribuns, aux brigadiers ou aux guignols, est-il vraiment important de savoir qui est au pouvoir aujourd’hui et qui le sera demain ? L’un ou l’autre, ce ne sera pas mieux, nous le savons déjà.

 

Mais nous sommes prêts à nous vendre au premier Condor venu. Hier, la France « était Charlie », clamait son refus de la peur face au terrorisme. Aujourd’hui, en fin de compte, sacrifier la liberté à une hypothétique lutte antiterroriste séduit 70% des Français, aux derniers sondages. Demain, peut-être, c’est l’idée qu’il ne faut pas se préoccuper de politique, qu’il est juste que cela vaille des ennuis, qui aura fait son chemin.

 

Des atteintes aux libertés individuelles ? La liberté « individuelle » ? Peuh ! Il est bien question du sacro-saint individu ! Que non ; le Condor aime savoir à toutes fins utiles tous nos petits travers domestiques, cela peut toujours servir ; mais il lui est beaucoup plus agréable que toute personne qui pense se sache épiée. C’est moins notre liberté individuelle que notre liberté collective qui meurt là. Quand le spectre d’une surveillance accrue et d’un classement parmi les terroristes potentiels aura dissuadé en masse les citoyens de tout engagement, de toute pensée relative à la Cité, notre Condor pourra bien nous concéder une liberté individuelle absolue. Nous ne pourrons plus rien en faire. Morte la liberté collective, morte la liberté de s’unir, la liberté de penser au monde ensemble, le petit levier de notre liberté d’individu suffira tout juste à nous extirper du manège pour nous enfoncer dans la Forêt.

 

Et c’est bien ce que fait la figure de la liberté individuelle : Venator, le narrateur, l’anarque, part dans la Forêt et n’en revient jamais. Un choix libre, et pourtant joué d’avance, truqué, pipé ; car autour du manège, il n’y avait que la Forêt pour accueillir le cheval de bois brisant le pacte. Il fallait y penser avant.

 

Qu’elle est paisible, qu’elle est douce la geôle Eumeswil ! On ne s’y préoccupe de rien, hormis de soi-même. On y mange, on y boit, on s’y enivre et le reste ne manque pas non plus. Y sommes-nous déjà ? La porte est-elle fermée ? Mais la porte d’Eumeswil n’est jamais fermée. Chacun est toujours libre d’en partir : il n’y a simplement nulle part où aller. Ainsi est-ce dans les esprits que les portes, pour toujours, se verrouillent : portes du passé, de l’avenir, et du Ciel ; ne reste, pour les anarques, ultimes dépositaires d’une liberté amputée qui ne sert plus à rien, ou pour les fous, que la dernière, celle de l’enfer.

 

Tant que nous pouvons choisir autre chose qu’Eumeswil ou la Forêt, rien n’est perdu, mais il faut se dépêcher.

Phylloscopus
Auteur : Phylloscopus
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