Terrorisme : la guerre des ploucs.

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Publié le 23 février 2015 1 commentaire

  La lutte symbolique entre les riches et les pauvres atteint jusqu’aux catégories de la guerre. La guerre du pauvre, c’est le “terrorisme”, qu’il soit régionaliste, religieux, anarchiste. La guerre du riche c’est ‘“l’opération défensive” (bordure protectrice). (Cette distinction n’est évidemment pas un partage des justes et des injustes : ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on est juste, ce n’est même pas parce qu’on lutte contre une oppression qu’on mène une guerre juste).

  La guerre du pauvre est une guerre du désespoir, vouée à l’échec.  Son geste du terrorisme est un aveu de faiblesse1. Notamment parce que la violence y est trop visible. Or une guerre est la plus efficace lorsque sa violence en est invisible. 

  Invisible d’abord pour la population à qui on fait faire cette guerre. Alors que la France est en guerre dans plusieurs pays d’Afrique, la population ne le sent absolument pas, le voit très peu. C’est lorsque la guerre en Afghanistan était rendue trop visible par le grand nombre de morts et la tristesse des familles, que le gouvernement a promis d’y mettre fin.

  Invisible ensuite pour la population à qui on fait la guerre, au sens large ici de la guerre comme sujétion d’un autre peuple. C’est ce qu’on appelle le soft power, qui soumet des pays entiers pour ainsi dire par synecdoque : tel produit en vogue, ou telle pratique à la mode charrie avec elle la soumission à la totalité de la puissance qui l’a produite. C’est ce qu’on appelle aussi le néo-colonialisme qui soumet par le rachat des matières premières et par la dette.

  Or en matière de guerre, les pauvres n’ont pas les moyens de l’invisibilité. Leur guerre est piteuse : une bombe artisanale qui explose sur une place publique, une voiture qui explose, quelques coups de kalchnikov tirés sur une population civile. Son effet est sans appel : la condamnation, puis la répression, au nom de “la guerre contre le terrorisme”, soutenue par la population attaquée. Ainsi la guerre du pauvre donne droit à la visibilité à la guerre du riche. La guerre du pauvre, parce qu’elle est atroce, légitime la guerre du riche – toujours “propre” – qui anéantit rapidement l’ennemi. N’est-ce pas ce qui explique que les organisations terroristes ne sont pas durables ?

  En ce sens la guerre du pauvre est combattue par sa visibilité même. C’est ce qui explique sans doute l’importance de la médiatisation par les puissances qui la combattent. L’ennemi est combattu par sa mise en lumière.

  C’est à ce point que la stratégie de l’Etat islamique est intéressante. Ils médiatisent eux-mêmes leurs atrocités. Pourquoi ? Pour stimuler leurs ennemis internationaux. Pour leur donner une légitimité suffisamment grande pour qu’ils interviennent avec le plus de brutalité possible. Stratégie masochiste. C’est la raison pour laquelle il fallait que le sort réservé aux minorités soit non seulement barbare, mais aussi médiatisé. C’est ce qui a stimulé la communauté internationale à entrer dans le conflit, posant l’Etat islamique comme l’opposant officiel à l’Occident. C’est du moins l’hypothèse que fait Pierre-Jean Luizard dans Le Piège Daesh, ou le Retour de l’Histoire : confronté à une limite dans son expansion, incapables de prendre Bagdad, à cause du retournement des Kurdes après la prise de Mossoul, l’Etat islamique devait trouver un moyen de fédérer ses troupes. C’est à ce moment là que le journaliste américain, James Foley, a été égorgé dans une mise en scène immonde. C’est parce que Daesh était affaibli qu’il s’est livré aux actes “barbares”. Par là il s’est choisi un ennemi, qu’il sait illégitime dans la région : “l’Occident”.

 

 


1. Gilles Kepel dans Djihad explique ainsi que les communistes sont passés au terrorisme au moment où leur puissance était déclinante (cf les années de plomb en Italie). « Cette problématique n’est pas spécifique au devenir du radicalisme islamiste contemporain : deux décennies auparavant, tandis que l’idéologie communiste entrait dans sa phase crépusculaire et que se détournaient d’elle les classes laborieuses qu’elle disait représenter, un certain nombre de groupes armés, dont les plus extrêmes furent les Brigades rouges italiennes, la Fraction armée rouge allemande, ou le réseau Carlos, virent dans le terrorisme le moyen idéal pour infliger à l’ennemi des dommages spectaculaires, espérant ainsi en vain ranimer la conscience révolutionnaire des masses, et les mobiliser à leur côté, au terme d’un cycle bien établi de provocation-répression-solidarité. L’islamisme d’aujourd’hui et le communisme d’hier ne sont ni de même nature ni de même ampleur, mais il n’est pas inopportun de se rappeler – dans un contexte où le déchaînement d’une violence meurtrière suscite une émotion considérable et des réactions passionnelles – que le terrorisme n’est pas nécessairement l’expression de la puissance du mouvement dont il se réclame », Djihad, Paris, Folio, 2003, p. 43-44. 

Paulux69
Auteur : Paulux69
Paul, Président des Alternatives Catholiques.
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Une réflexion sur “ Terrorisme : la guerre des ploucs. ”

  1. En somme, le terrorisme est un mode de guerre asymétrique très classique. L’un des camps ne dispose pas des moyens nécessaires pour battre son ennemi en rase campagne, alors il pratique la « petite guerre » où des combattants isolés ou de petits groupes, peu coûteux pour le belligérant, sacrifiables, mal équipés par rapport à un combattant professionnel du camp adverse, perturbent les arrières de l’ennemi par des infiltrations. Il y a un point sur lequel je reste en désaccord: désormais, contrairement à ce qui a pu se passer lors de l’implication française en Irak ou Afghanistan, le pays se sent sourdement en guerre, sauf qu’il ne sait pas comment y remédier puisque l’ennemi n’est pas classique. A l’image de ce qui s’est passé au Mali, pas grand-monde ne conteste la légitimité d’une intervention militaire en bonne et due forme là où les armées islamistes s’enhardissent jusqu’à sortir du bois et pratiquer une guerre classique. La lutte contre le terrorisme pose tous les questionnements de conscience du combat contre « l’ennemi intérieur », mais désormais, les Français ne balaieraient pas d’un revers de main la question « Sommes-nous en guerre ? » Il a suffi pour cela de quelques types et de moins de vingt morts. C’est toujours trop, mais par rapport au IIIe Reich qui n’emploie le terme de guerre aux actualités qu’à la mi-42, et n’impose de véritable effort de guerre au pays qu’avec le discours de Goebbels au Sportpalast après Stalingrad, on n’est pas dans le même monde. Le résultat psychologique – amener un pays occidental à se sentir en état d’insécurité guerrière – a été obtenu avec des moyens très faibles. Pire, la France est divisée, là où une attaque vraiment lourde façon 11 septembre aurait eu davantage de chances de la cimenter.
    On peut voir une piste du même genre dans les survols de drones: le sentiment d’insécurité obtenu par rapport à la mise initiale traduit un « rapport qualité-prix » inégalable. Je viens même de tomber sur un article qui balance sans plus d’arguments l’hypothèse d’un « groupe éco-terroriste » (jusqu’à plus ample informé, rien de tel ne s’est manifesté sur notre sol, jamais une bombe ni un tir sur de simples passants n’a jamais été revendiqué par un militant écologiste en France…) Et paf ! voilà le spectre d’un ennemi lâché dans le débat public, sans qu’on ait encore la moindre idée de l’origine ou des buts des pilotes de ces drones. Tout est possible, depuis le groupe terroriste préparant quelque chose jusqu’au groupe d’exaltés cherchant la Une à peu de frais, des Barons noirs des temps modernes. Et pourtant ! La réalité de la menace compte beaucoup moins que l’idée que l’ennemi s’en fait…
    A ce titre, la « guerre de ploucs » se traduit pour l’heure par des résultats incontestables avec des moyens ridicules. Quels sont ses buts politiques ? C’est là qu’on jugera de la victoire ou de la défaite. La « petite guerre » ne peut jamais battre le gros sur le champ de bataille, mais elle a déjà eu l’occasion de mettre à bas sa volonté politique de poursuivre le combat, surtout quand des milliers de km séparent le champ de bataille du lieu où résident les citoyens.
    Nous sommes en guerre, nous avons importé des guerres d’une autre partie du monde, et ça, c’est une défaite. Les petites guerres remportent en masse les victoires de ce genre; elles ressemblent juste à une minute sans encaisser de but pour une équipe de CFA engagée en Coupe de France contre une L1. Il faut en accumuler cent vingt pour que ça serve à quelque chose, et encore, c’est souvent le gros qui l’emporte aux tirs au but.

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