Saint Jérôme vs saint Augustin / 2 : à propos d’une courge

Dans le premier extrait de cette lettre écrite en 404 par saint Jérôme à saint Augustin, nous avions vu l’interprète (« que chacun puisse décider selon qu’il l’entendra ») s’opposer au théologien pour qui l’enjeu est l’unité de l’Église. Dans la suite de sa lettre, voilà qu’il défend sa traduction de la Bible, une traduction toute neuve pour l’époque, au point qu’elle peut choquer. Saint Augustin, malgré toute son audace intellectuelle, y est un peu réticent. Saint Jérôme lui explique pourquoi il est si important de continuer à traduire les textes, sans toujours se contenter des traductions des anciens, surtout quand celles-ci contiennent des erreurs. Rappelons que cette nouvelle traduction de saint Jérôme deviendra ensuite la traduction catholique universelle, la fameuse Vulgate, revêtue au fil des siècles d’un tel caractère sacré qu’on n’osera pas y toucher avant la Contre-Réforme, malgré ses erreurs notoires comme celle des cornes de Moïse…

Comme à son habitude, Saint Jérôme se défend avec une certaine véhémence. On lui en veut un peu : dans ses lettres, son irritation provient souvent plus d’une atteinte à son ego que d’une recherche objective de la vérité. Lui, déjà âgé, auguste interprète de la Bible, reconnu dans tout le monde chrétien pour ses traductions et commentaires, lui qui sait l’hébreu, est terriblement vexé par la prétention d’un jeunot moins versé dans la connaissance des langues, qui lui déclare qu’il s’est trompé[1]. Dans une correspondance qui aurait pu être autrement riche[2], entre deux immenses figures de la chrétienté, voilà saint Jérôme qui enguirlande saint Augustin, dans un style admirable. En tous cas, cette lettre nous rend plutôt humaine la figure du Saint Docteur : on peut être Docteur de l’Église tout en ayant été un vieux grincheux !

Au-delà d’une question précise de traduction (qui nous interpelle tout de même : connaissez-vous suffisamment le texte de Jonas pour être prêts à chasser votre évêque s’il se trompait de traduction ?), il y a dans ce passage celle du caractère sacré, ou non, d’un texte et de ses traductions. En creux, il y a aussi la question de l’unité des croyants, garantie par l’usage d’une seule et même traduction, même imparfaite. Voilà une question tout à fait actuelle, à l’heure où l’on songe à changer la traduction du Notre Père[3].

 

« Vous ajoutez que je ne devais pas entreprendre une nouvelle traduction après celle qu’ont faite les anciens. Je n’ai point eu dessein de décréditer les anciennes versions, puisqu’au contraire je les ai corrigées et transportées du grec en latin pour ceux qui, n’entendent que notre langue. Je n’ai eu en vue, dans ma traduction, que de (…) faire connaître aux Latins ce que porte le texte hébreu. Si on ne veut point la lire, on peut la laisser de côté; on ne force personne. Ceux qui ne la goûtent pas sont parfaitement libres de savourer leur vin vieux et de faire fi de mon vin nouveau ; je me suis contenté d’éclaircir les anciennes versions, et de mettre dans un nouveau jour les passages obscurs. (…).

Si vous ne mettez pas à l’index le Nouveau Testament que j’ai revu et corrigé, parce que plusieurs personnes qui savent le grec sont capables d’en juger, vous devrez aussi me faire la justice de croire que je n’ai pas été moins exact dans la traduction de l’Ancien Testament ; que je n’y ai rien mis du mien, et qu’elle est entièrement conforme au texte hébreu. Si vous en doutez, vous pouvez consulter sur cela ceux qui savent la langue hébraïque (…).

« Un évêque de nos confrères, dites-vous, ayant ordonné qu’on lût votre traduction dans l’assemblée des fidèles dont il a la conduite, on s’émut très fort que vous eussiez traduit un certain endroit du prophète Jonas d’une manière toute différente de celle à laquelle le peuple était accoutumé et qui était passé en usage. (…) Il se vit dans la nécessité de corriger cet endroit comme entaché de falsification, afin de retenir son peuple, qui avait été sur le point de l’abandonner. (…) » Vous dites que j’ai mal traduit un certain endroit du prophète Jonas, et qu’un mot auquel les oreilles n’étaient point accoutumées ayant ameuté le peuple, l’évêque s’était vu sur le point d’être chassé de son siège. (…) Voudriez-vous renouveler cette dispute de mots qui roulait sur le mot courge, et qu’occasionna, il y a plusieurs années, un individu (…) qui me reprocha d’avoir mis dans ma traduction le mot lierre au lieu de courge. Comme j’ai répondu à cette accusation dans mon commentaire sur le prophète Jonas, je me contenterai d’exposer ici que dans l’endroit où les Septante ont mis le mot courge, et Aquila, avec les autres interprètes, celui de cisson, qui veut dire lierre, il y a dans le texte hébreu cicaion, que les Syriens transforment communément en ciceia. C’est une plante dont les feuilles sont larges comme celles de la vigne; elle croît et s’élève en peu de temps à la hauteur d’un arbrisseau ; sa tige se soutient d’elle-même, et n’a pas besoin qu’on l’appuie, comme la courge et le lierre, avec des perches et des échalas. Si donc, en m’attachant à la lettre, j’avais mis dans ma traduction le mot cicaion, personne ne m’aurait compris; si j’avais rendu ce mot par celui de courge, j’aurais dit ce qui n’était point dans l’hébreu. (…).

Je finis en vous conjurant de ménager un vieillard satisfait de son obscurité tranquille (…). C’est à vous, qui êtes jeune et élevé à la dignité épiscopale, c’est à vous d’instruire les peuples, de porter à Rome les richesses et les nouvelles productions d’Afrique. Pour moi, il me suffit de converser, tout bas et dans un petit coin de mon monastère, avec quelques pauvres solitaires[4].. »

 

Pour aller plus loin : une petite histoire de la Vulgate :

 

L’arrivée du Livre en Occident a posé au départ relativement peu de problèmes, dans la mesure où le bilinguisme est, encore au premier siècle, courant à Rome et dans les grandes villes occidentales : les textes grecs ne déroutaient pas les communautés juives et chrétiennes de langue latine. Les difficultés commencent quand le grec n’est plus compris que d’une élite de plus en plus restreinte, à partir du deuxième siècle. Le latin s’est imposé de plus en plus comme langue véhiculaire en face du grec, d’abord en Afrique du Nord, puis en Espagne, en Gaule, en Angleterre et en Germanie. C’est là que naissent les différents textes de la Vetus Latina, ensemble de multiples traductions latines de la Bible, fort diverses, sans contrôle de la hiérarchie ecclésiastique, qui seront utilisées jusqu’à leur remplacement progressif par la Vulgate au Ve siècle.

Les premiers traducteurs de la Bible en latin, qui héritent du respect propre au judaïsme pour la lettre des textes sacrés, et ont souvent un niveau de culture peu élevé, procèdent à un mot à mot qui donne aux textes un contenu et une forme assez abrupte. Ils partent des traductions grecques de l’Ancien Testament, non de l’hébreu. En sus de leur obscurité, ces traductions, nées d’initiatives individuelles et locales n’ont pas de réelle unité et divergent parfois beaucoup, même si certaines s’imposent plus que d’autres. Leur poids dépend de leur usage liturgique, qui leur confère un caractère vénérable et traditionnel. C’est d’ailleurs leur importance dans la liturgie qui fera que les nouvelles traductions de saint Jérôme seront au départ difficilement admises.

Formé à la rhétorique classique, ce dernier se lance dans de nouvelles traductions, qui donnent cette fois une part plus importante à la cohérence grammaticale et à la beauté stylistique, privilégiant, quand il le juge nécessaire, le sens à lalettre, et ce dans un large éventail de types de traductions, des plus fantaisistes pour l’Ecclésiaste ou les Rois, au calque précis dans les passages obscurs, respectant le latintraditionnel pour les endroits particulièrement sacrés. Il traduit l’Ancien Testament à partir de l’hébreu, et non du grec, pour retrouver le texte original.

La Vulgate elle-même, telle qu’elle nous est parvenue, ne contient pas uniquement des traductions de Jérôme, qui, suivant sur ce plan les Juifs, n’admettait pas dans le canon les deutérocanoniques : on dut adjoindre la Sagesse, le Siracide, les Macchabées et Baruch dans des traductions qui ne viennent pas de lui. De plus, avec la multiplication rapide de variantes, aucun manuscrit de la Vulgate n’est à coup sûr exempt de contaminations «vieilles latines » car avant que la nouvelle édition soit fixée par l’usage, ses utilisateurs l’amélioraient sans doute en y réintroduisant les termes traditionnels qu’ils pouvaient préférer.

 

[1] Dans ses lettres précédentes, Saint Jérôme avait déjà commencé à s’échauffer : « Il n’appartient qu’à un jeune homme de vouloir par une sotte vanité se faire de la réputation dans le monde en attaquant des personnes d’un mérite reconnu. (…) Songez qu’un jeune homme ne doit pas provoquer un vieillard à disputer sur l’Écriture sainte. » (lettre écrite en 403)

[2] Perfide rhétorique, ou réel problème de circulation, saint Jérôme ne rendra pas à saint Augustin l’honneur de s’intéresser vraiment à ses textes : « Ce n’est pas que j’aie trouvé dans vos ouvrages quelque chose qui soit digne d’être censuré, car je ne les ai jamais lus; ils sont même assez rares ici (…) » (lettre écrite en 405)

[3] http://www.aleteia.org/fr/religion/article/une-nouvelle-traduction-du-notre-pere-ne-nous-laisse-pas-entrer-en-tentation-3718003

[4] Il s’agit ici d’une traduction de 1838, par Benoît Matougues, sous la direction de L. Aimé-Martin (Paris, Auguste Desrez, Rue Neuve-Des-Petits-Champs, n°50.
1838), numérisée sur http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/jerome/index.htm

Auteur : Floriane
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