ErbiLight 3 : VISITATION DANS LES CAMPS

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Publié le 6 janvier 2015 1 commentaire

VISITATION DANS LES CAMPS

« Il ne faut pas rencontrer les ministres et tout ça mais des gens, des gens, des gens.[1] »

 

Erbilight ? La guerre en Irak ; la fuite de minorités religieuses vers le Kurdistan ; un jumelage entre Lyon et Mossoul ; un projet fou du Cardinal Barbarin ; un aller-retour en Irak pour presque 90 Français le premier week-end de décembre ; 5 camps de réfugiés visités ; une procession mariale, des distributions de papillotes et de médailles miraculeuses, une vingtaine de journalistes sur place, un buzz sur Twitter, des sourires et des larmes, un peu plus de fraternité entre l’Orient et l’Occident chrétiens, une situation humanitaire qu’on ne peut plus ignorer.

« Votre visite nous rappelle que nous sommes certes persécutés, mais jamais oubliés. »
Mgr Warda, archevêque d’Erbil.

Samedi 6 décembre 2014, au matin, les quelques minibus qui nous feront parcourir de long en large le faubourg d’An Kawa, en bordure d’Erbil, s’arrêtent aux abords d’un large bâtiment, inachevé mais déjà surpeuplé. Nous nous apprêtons à visiter notre premier centre de réfugiés. Dans cet immeuble, encore en construction grâce aux aides des fondations Mérieux et Saint Irénée, quarante pièces ont été construites au premier étage. Certaines portes viennent à peine d’être posées, permettant ainsi à chacune de la quarantaine de familles hébergées de disposer d’une certaine intimité. Ces chambres, pièces uniques dont la taille varie selon la famille qui y vit, sont juste assez spacieuses pour y aligner la nuit les matelas qui sont empilés le long du mur pendant la journée. Selon que les familles ont pu transporter des meubles et quelques affaires en fuyant en voiture, ou qu’elles ont tout abandonné en partant à pied, le mobilier est plus ou moins étoffé. Les habitants de l’immeuble ont déjà vu plusieurs groupes d’Occidentaux s’arrêter, prendre quelques clichés et repartir aussitôt, frileux devant la rencontre. Nous allons prendre le temps de séjourner parmi eux, en commençant par échanger nos prénoms et des sourires, offrir des papillotes aux enfants et tenter de converser avec les parents. Faute de langue commune, la plupart du temps les échanges sont on ne peut plus simples. Nous parlons « le langage du cœur », expression chère à notre pape.

 

imeuble« 40 familles par étage : ils seront bientôt 2000 à vivre ici. », twitte @CardBarbarin.

Je suis invitée, avec d’autres, à entrer chez Kourgia et Sahar. Ils sont parents de quatre grands enfants, deux filles puis deux garçons. Ils habitaient aux alentours de Mossoul. Quelques jours avant la prise de la ville par Daech, en juin, ils avaient célébré le mariage leur fille aînée, Iman. Tous ont fui vers Qaraqosh. En août, quand Daech a envahi Qaraqosh, ils ont repris la route, à pied, jusqu’à cette banlieue d’Erbil. Iman vit avec son mari dans Erbil, et rend de fréquentes visites à ses parents. La seconde, Eveleen, a dû interrompre les études de management qu’elle poursuivait à Mossoul car l’université d’Erbil est beaucoup trop pleine d’étudiants pour qu’elle s’y inscrive. Ensuite vient un fils, Ivan, qui est séminariste et étudie au séminaire d’An Kawa. Enfin, Alan vient d’être diplômé ; il a passé plusieurs mois en échange universitaire aux Etats-Unis et son anglais nous permet d’avoir une vraie conversation. Malgré son diplôme, sa recherche d’emploi est encore infructueuse. Le mobilier dont dispose cette famille a été acheté à leur arrivée à Erbil. Des couvertures recouvrent leurs affaires, en guise de rangement, comme dans toutes les pièces habitées par des réfugiés. Ils nous expliquent que les sanitaires sont insuffisants, en particulier l’eau chaude. Eveleen se tient tout contre un petit chauffage électrique qui rougeoie au milieu de la pièce. Le week-end de notre « visitation », particulièrement chaud et clément, n’est pas représentatif du froid qui règne en cette saison, et qui nécessiterait davantage de chauffage. Sahar, Kourgia, Alan et Eveleen nous offrent un thé bien chaud et sucré, avec des gâteaux sortis d’une boîte. A nous tous, nous sommes presque une dizaine dans leur « chambre », assis sur leurs matelas à même le sol, paisibles et profondément désireux de communier, à défaut de communiquer parfaitement. Nous nous quittons après avoir prié ensemble, chacun dans sa langue.

Des ouvriers transportent des parties de cloisons et des vitres : on est en train de construire des pièces habitables dans les étages supérieurs de l’immeuble, pour reloger d’autres réfugiés qui, à l’heure actuelle, sont sous des tentes. Le temps presse. Les hommes hébergés ici mettent la main à l’ouvrage. Si les fonds viennent de la région lyonnaise, la construction est l’œuvre des Irakiens. Cette coopération prend tout son sens dans le cadre du jumelage entre Lyon et Mossoul. C’est non seulement le diocèse, mais aussi la ville de Lyon et la région Rhône-Alpes qui sont impliqués dans le soutien aux anciens habitants de Mossoul ; ainsi, une élue de la mairie et une élue du conseil régional sont présentes dans notre délégation. Quant au Cardinal Barbarin, il s’est engagé à poursuivre le jumelage diocésain tant que les réfugiés ne pourront rentrer chez eux. Il vit d’ailleurs personnellement cette amitié spirituelle et ce soutien en disant chaque jour le Notre Père en araméen, la langue parlée par les habitants de la plaine de Ninive et les Chrétiens locaux, langue directement issue de celle que parlait le Christ.

« Notre vie ici est une vie inhumaine. »
Un jeune prêtre à An Kawa Mall.

 

AnKawaMallLe hall d’entrée d’An Kawa Mall. Photo d’@Erbilight.

Aux alentours de midi, ce 6 décembre, nous sommes invités à déjeuner par les habitants du camp d’« An Kawa Mall ». Nous marchons jusqu’au perron et, dans la béance de l’entrée, entourés d’adultes accueillants et d’enfants curieux, nous entendons un responsable du lieu nous expliquer ce que nous allons voir. « Notre vie ici est une vie inhumaine », clame le jeune prêtre. « Les réfugiés ici sont pauvres, faibles car ils ont perdu… tout. Dans leurs villages ils avaient leurs biens mais là, ils ont tout perdu. » L’un d’entre eux nous fait bien remarquer que ses habits sont trop grands : ce ne sont pas les siens, on les lui a donnés. « Ils sont sans maison, sans électricité, sans eau, ont peu de nourriture. La solution c’est qu’ils retournent chez eux. » Qui voudrait, en effet, demeurer ici ? Le bâtiment, immense, devait devenir un centre commercial, en témoignent les escalators immobiles au fond du hall. Mais, dans son inachèvement, le centre commercial est peu à peu transformé en lieu de vie pour environ 400 familles, donc autour de 1200 personnes. « Comme réfugiés, nous avons besoin de tout ce qui fait partie de la vie quotidienne. La seule solution c’est de faire remonter notre voix vers nos responsables », dit encore le prêtre. De fait, le lieu a la grisaille d’une structure bétonnée inachevée et sombre et nous apprendrons en partant que si nous avons eu de l’électricité deux heures de suite, c’est parce que la ville avait été prévenue qu’un groupe de Français passerait un long moment dans ce centre commercial, où il y a bien rarement du courant.

 

FamilleAnKawaRepas préparé par une famille du camp d’An Kawa Mall.
(photo d’@CardBarbarin)

Les familles de ce centre nous accueillent pour déjeuner ; pour qu’elles en aient les moyens, Kalil, l’organisateur sur place de notre voyage, leur a distribué la veille 400 kg de viande, 400 kg de farine, 400 kg de haricots, etc. Certains ont déjà consommé ces quelques denrées : ils avaient faim. Après plusieurs discours d’accueil, nous montons à l’étage, un labyrinthe de cloisons dressées pour isoler chaque famille, sans toutefois les protéger du froid car les murs ne montent pas jusqu’au plafond. Nous sommes accueillies à deux chez Shant et sa mère, qui nous a préparé un plat de riz, de haricots et de viande bouillie. Elle nous en sert d’abondantes assiettes, sur un bout de toile cirée posée au sol. Une télé trône dans la pièce, diffusant les pieuses images d’une chaîne chrétienne libanaise. On reconnaît à l’écran certains sanctuaires mariaux français. Nous rencontrons une famille endeuillée : Shant a perdu son père d’une maladie et je comprends que sa sœur aussi est ou a été malade, mais impossible de saisir si elle est également décédée. Le jeune homme de 19 ans n’a pas eu le temps de terminer sa scolarité au lycée : Daech est arrivé, c’était trop tard. Des voisins entrent pour s’asseoir avec nous, avec une petite nièce d’à peine un an, pleine d’énergie : Valentina. Ses jeux innocents apportent un peu de gaieté. A la fin du repas, autour d’un thé chaud, nous prions tour à tour puis échangeons des chapelets : les leurs étaient jusque-là accrochés au mur et les nôtres ont été apportés dans l’avion avec les papillotes, les médailles miraculeuses et ces cartes « Merci Marie » spécialement éditées en arabe pour ce 8 décembre irakien. Nous nous quittons en plaisantant sur une question essentielle : les enfants à marier, car malgré tout la vie continue. Mais dans son discours de bienvenue, le prêtre irakien a bien exprimé ses craintes pour l’avenir : « Plus la crise continue, plus on perd des chrétiens. Les chrétiens sont à l’origine de ce pays-là mais la crise qui le touche fait qu’ils sont partis. Si la situation dure davantage, on risque de voir un pays sans chrétiens. » Quant à nous, nous sommes bouleversés par l’accueil que nous avons reçu de ces déracinés : si nous-mêmes perdons notre richesse demain, comme eux, serons-nous prêts à recevoir des invités au cœur de notre misère, par terre, humblement, comme nos hôtes viennent de le faire ?

« Il nous est impossible d’entrer dans la joie de la fête, loin de notre lieu. »
Mgr Petros Mouchi, archevêque de Mossoul.

Notre samedi après-midi est consacré spécifiquement au soutien spirituel de nos amis Irakiens, en particulier des chrétiens. En effet, nous allons prier ensemble. Nous nous rendons au camp de tentes établi autour de l’église Mar Elias, Saint Elie. Les réfugiés qui nous accueillent ici n’ont pas encore pu bénéficier de ces préfabriqués que l’on a vus dans d’autres camps. Les tentes de bâche bleue sont isolées au mieux de la pluie, grâce à des tranchées et des remblais de terre, mais le froid transperce tout. Nous apercevons à l’intérieur quelques lits superposés et le maigre mobilier aménagé le mieux possible ; un homme travaille sur un ordinateur, dans un coin, assis sur un tapis, et un petit enfant joue à ses côtés. Il y a parfois plusieurs familles par tente, apprenons-nous. A l’entrée du camp, une tente plus petite abrite une sainte famille, réfugiée elle aussi : une crèche que nous illuminerons dès la nuit tombée. Nous célébrons la messe ensemble, dans une alternance de français, d’araméen et d’arabe. Puis nous allumons cierges et lumignons. Nous sommes prêts pour une procession dans les rues d’An Kawa.

 

B4Lh4kvCYAAUIgYDans le camp de Mar Elias, une crèche nommée « Tente de Jésus » en arabe.
Au second plan, les réfugiés et quelques unes de leurs tentes.
Derrière, on aperçoit les maisons d’Erbil.
(photo d’@Erbilight)

Puisque nos diocèses sont jumelés, nous nous devons de partager la très grande grâce qu’est pour Lyon la fête de l’Immaculée Conception, liée dans notre histoire à la sauvegarde de notre ville par la Vierge Marie. Si Notre-Dame de Fourvière exerce une protection particulière sur notre diocèse, cette protection s’étend naturellement au diocèse de Mossoul ; voilà le sens profond de la procession mariale que nous allons vivre en ce samedi soir, et de la statue que nous offrirons ce dimanche à la paroisse Saint Joseph d’An Kawa, une réplique d’1m20 de la Vierge dorée qui surplombe la colline de Fourvière. Notre procession débute à l’église Saint Joseph, au centre du quartier chrétien, par une longue prière ponctuée de discours en présence des nombreux évêques irakiens et français, réfugiés et visiteurs. Monseigneur Petros Mouchi, l’archevêque de Mossoul, nous a expliqué à An Kawa Mall qu’il y avait, à Qaraqosh et dans les villages alentour, 40 000 à 50 000 Chrétiens. Le diocèse a disparu, si bien qu’il y a beaucoup d’évêques et peu d’ouailles. Selon lui, « Daech a mis en péril toute la situation pacifique de notre région. Les chrétiens de la plaine de Ninive ont tout laissé pour garder leur foi et leur morale chrétiennes. » Alors tous ces responsables religieux prient et se soutiennent intensément, suivis par la foule de fidèles que nous formons, pèlerins français et réfugiés irakiens ensemble. A la fin de notre procession, on projette sur grand écran la vidéo adressée par le pape François aux chrétiens irakiens, qu’il aurait aimé rencontrer directement. Le discours du saint père, discours de compassion et d’encouragement, n’oublie pas le caractère universel des persécutions en cours, qui ne touchent pas seulement des chrétiens ou des yézidis, mais nombre de minorités qui subissent des « violences inhumaines, à cause de leur identité ethnique et religieuse. »

Enfin, Monseigneur Petros Mouchi, tout en accueillant d’un cœur large l’initiative de notre délégation lyonnaise, a exprimé son regret de ne pouvoir se réjouir pleinement du mystère que nous nous apprêtions à célébrer ensemble : « C’est loin de notre héritage que vous nous demandez de célébrer votre admirable fête[2]. Non, c’est impossible d’entrer dans la joie de la fête loin de notre lieu. » L’archevêque de Mossoul n’est pas le seul à nous dire sa tristesse de ne pouvoir se joindre de tout cœur à notre célébration : d’autres personnes visitées s’en excuseront aussi. Comme nous le fera justement remarquer le cardinal Barbarin à la fin de notre séjour, en discutant avec les réfugiés, nous nous trouvons à plusieurs reprises face à Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée[3]. « Chers amis, concluait l’archevêque irakien, ce que je vais vous dire n’est pas une exagération : c’est par l’aide de notre Seigneur que nous allons nous en sortir. » Et comment penser autrement ? Le retour chez eux est improbable, à vue humaine. L’émigration en Europe, réservée à une minorité. Enfin, l’installation actuelle chez les Kurdes est doublement insatisfaisante : les minorités réfugiées ne se sentent pas chez elles au Kurdistan et ne souhaitent pas s’éterniser dans ces camps invivables. Mais où aller ? Qui les sortira de cette impasse ?

Nous pouvons continuer à prier.

 

A suivre.
La semaine prochaine
, les réfugiés et nous : « Erbilight 4 : Qu’espère-t-on à An Kawa ? »

 

 

[1] Une exhortation de Mgr Sako au cardinal Barbarin, lors de sa visite en Irak en juillet dernier.

[2] La fête de l’Immaculée Conception, que l’on célèbre le 8 décembre, très importante à Lyon, et que nous avons fêtée par anticipation avec nos frères irakiens le samedi 6 décembre.

[3] Image vétérotestamentaire employée par l’évangéliste Matthieu pour exprimer la détresse extrême causée par l’absurde « massacre des innocents », Mt 2, 18.

Manon
Auteur : Manon
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