ErbiLight 1 : L’EXODE DES MINORITÉS D’IRAK

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Publié le 23 décembre 2014 Aucun commentaire

L’EXODE DES MINORITÉS D’IRAK

« Du jour au lendemain, on perd tout. »
(P. Muhannad Attawil, o.p.)

Erbilight ? La guerre en Irak ; la fuite de minorités religieuses vers le Kurdistan ; un jumelage entre Lyon et Mossoul ; un projet fou du Cardinal Barbarin ; un aller-retour en Irak pour presque 90 Français le premier week-end de décembre ; 5 camps de réfugiés visités ; une procession mariale, des distributions de papillotes et de médailles miraculeuses, une vingtaine de journalistes sur place, un buzz sur Twitter, des sourires et des larmes, un peu plus de fraternité entre l’Orient et l’Occident chrétiens, une situation humanitaire qu’on ne peut plus ignorer.

« Daech a mis en péril toute la situation pacifique de notre région. »
Mgr Petros Mouchi, archevêque de Mossoul.

Dans l’avion qui nous conduit à Erbil ce vendredi 5 décembre, le père Muhannad Attawil, dominicain, nous rappelle la descente aux enfers de son pays. L’Irak était un pays riche avant la guerre du Koweït et les conflits plus récents : riche par sa géographie, par sa diversité ethnique et culturelle, par son pétrole et le niveau de vie et d’éducation élevé de ses habitants… En 1970, 1 dinar valait 3 dollars ! Le salaire du père de Muhannad Attawil, professeur et directeur de lycée, était de 600 dinars.

L’embargo qui a suivi l’invasion du Koweït a fait considérablement chuter l’économie du pays : il fallait plusieurs milliers de dinars pour un dollar. De plus, les populations musulmanes du pays ont pensé qu’en s’attaquant aux chrétiens, elles se vengeraient des Américains, censés partager leur foi : « Nous, Irakiens, pensons que tous les Occidentaux sont catholiques. » Alors en 2008, la famille du Père AttawilPère Attawil reçoit des menaces à la maison : partez le plus vite possible sans rien emporter. « Du jour au lendemain, on perd tout », conclut le prêtre, qui s’occupe désormais de la paroisse chaldéenne de Lyon.

 Le Père Attawil, venu de France avec la délégation, retrouve ses compatriotes chrétiens irakiens.

Depuis de longs mois, l’organisation auto-proclamée « État islamique en Irak et en Syrie » envahit le pays, mettant à mal tous ceux qui ne sont pas musulmans sunnites. Quand Daech arrive à Mossoul en juin 2014, les chrétiens sont sommés de se convertir, d’accepter le statut de dhimmi ou de s’enfuir s’ils ne veulent pas perdre la vie. Les musulmans chiites partent également ; quant aux yézidis, ils s’enfuient pour ne pas être massacrés sans autre forme de procès. En effet, leur religion, héritée du zoroastrisme perse et enrichie d’éléments chrétiens et musulmans, est considérée comme satanique par les fanatiques de Daech ; c’est que leur prière commence par mentionner l’ange du mal, afin de le repousser. Toutes ces populations se réfugient donc au sud-est de Mossoul, dans la pleine de Ninive, dont les habitants sont majoritairement chrétiens.

« On a été obligé de venir au Kurdistan. »
Un réfugié d’un certain âge au « camp B&B ».

Août 2014 : Daech continue son avancée et envahit la plaine de Ninive, c’est-à-dire Qaraqosh et les Un Matin a Erbilvillages alentour. En une nuit, toute la population s’enfuit, notamment en direction du Kurdistan, cette région assez autonome du nord-est de l’Irak. En un peu plus d’un jour de marche, les réfugiés gagnent les églises et les lieux publics. Il y a donc à Erbil des camps de musulmans, des camps de survivants yézidis et des camps de chrétiens auxquels se mêlent des yézidis, et que nous nous proposons de visiter lors de notre expédition. Les camps de chrétiens sont regroupés dans le faubourg d’An Kawa, un quartier chrétien.

An Kawa, en bordure d’Erbil.  

Une réfugiée du deuxième camp, partie avec son fils Shant, nous dit que leur exode a duré un jour et demi à chaque fois : une première fois pour partir de leur village, près de Mossoul, vers la plaine de Ninive et une deuxième fois, pour marcher de Qaraqosh à Erbil. Le Cardinal Barbarin a déjà rendu visite aux réfugiés de Mossoul en juillet dernier. Il connaît les circonstances de leur départ massif de Mossoul : au check-point à la sortie de la ville, on les a dépouillés de tous leurs biens avant de les laisser partir à pied. Toutefois, certains musulmans chiites et sunnites les ont exhortés, en vain, à ne pas fuir : « Restez, car vous êtes chez vous. »

« Alors notre engagement,ajoute dans l’avion Mgr Barbarin, est que ceux qui veulent partir, nous les accueillions comme nous le pouvons mais que ceux qui veulent rester, on fasse tout pour les aider, matériellement. » De fait, depuis le 2 octobre 2014, le diocèse de Lyon est jumelé avec celui de Mossoul : communion spirituelle, entraide matérielle, soutien amical et fraternel. D’où le sens de notre expédition, conclut le cardinal : « A Lyon, notre grande fête est le 8 décembre. Pourquoi ne pas la vivre avec eux ? Nous allons voir où en sont leurs installations maintenant, nous allons fêter Marie avec eux, les visiter et repartir. »

« Nos voisins d’un seul coup sont devenus nos ennemis. »
Mgr Petros Mouchi.

Le traumatisme de leur fuite brutale reste entier chez ceux que nous rencontrons. Le Père Sarmad Kallo, dominicain irakien de 34 ans, réfugié avec ses ouailles, nous l’explique alors que nous sommes reçus dans un premier camp : à Mossoul, les chrétiens ont été trahis par des personnes qu’ils connaissaient. Selon lui, il leur est donc impossible d’y retourner, pour des raisons psychologiques. Il complète en cela le témoignage du Père Attawil, qui a dû quitter sa maison de Bagdad en 2008 : ce dernier, retourné quelques années plus tard dans son ancien quartier en se déguisant, a constaté de ses propres yeux que la maison de son père, sa voiture et jusqu’à ses habits étaient habités et utilisés par une autre famille, musulmane.

Le Père Kallo continue son récit : le 8 juin, en une nuit, Sarmad Kalloon a chassé tous les chrétiens et les non-musulmans sunnites. Les sunnites qui habitaient avec eux la même ville sont sortis dans la rue, heureux. En une nuit, tous sont venus se réfugier dans la plaine de Ninive. « Ça nous touche beaucoup, ajoute-t-il, d’avoir des personnes qui pensent à nous, d’avoir des personnes en France qui accueillent des réfugiés. On a déjà plusieurs familles qui ont été accueillies par une famille française. Cela donne espoir et foi en Dieu, cela empêche de douter, de se demander où est Dieu » : les Chrétiens d’Irak sentent que l’Église souffre avec eux. Grâce à cette unité, ils ne se sentent pas seuls.

Père Sarmad Kallo, réfugié parmi les réfugiés. 

Alors notre voyage est un peu comme une visitation. Quand quelqu’un est en difficulté, on frappe à sa porte, comme Marie. « Nous arrivons comme des pauvres, nous faisons ce qui nous a semblé le plus opportun, explique le Primat des Gaules, et nous avons conscience que pas un seul d’entre eux n’a renié le Christ. »

 

 

A suivre : Erbilight 2, Erbilight 3 et 4.
La semaine prochaine, de l’exode aux camps de réfugiés : « Erbilight 2 : l’installation précaire au Kurdistan. »

 

 

Crédit Photo : www.erbilight.org

Manon
Auteur : Manon
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