Saint Jérôme vs saint Augustin/1 : Une dispute sur une dispute (Spicilegium n°2)

 

          Nous sommes en 404. Saint Jérôme vit à Bethléem, où il a fondé un monastère, après avoir beaucoup voyagé et vécu un peu partout autour de la Méditerranée. Comme tous les lettrés de l’époque, il entretient, en latin, une correspondance intense, qui n’est pas privée : les commentaires bibliques qu’il propose à ses interlocuteurs circulent dans tout l’Occident chrétien. Quand saint Jérôme et saint Augustin échangent des lettres, ils écrivent donc en sachant qu’ils seront lus par un public beaucoup plus large. Cet échange est passionnant parce qu’il nous donne un aperçu des débats qui parcouraient l’Église de l’époque, et qui nous intéressent toujours. Dans ce premier extrait[1], saint Jérôme s’enflamme de toute sa puissance rhétorique contre saint Augustin, qui a osé le reprendre dans son interprétation du débat qui, dans l’épître aux Galates, oppose saint Pierre et saint Paul au sujet du salut des non-Juifs.

            Voilà qui nous interpelle : nos Pères n’ont pas toujours été d’accord sur tout, il a fallu parfois bien des controverses pour aboutir à certaines vérités : l’Église est le produit de saints débats entre nos Pères qui, avec l’aide du Saint Esprit, ont pu construire ensemble les fondements de l’Église – et elle continue de manifester qu’elle est vivante lorsqu’elle est traversée par des débats, comme l’actualité récente l’a montré avec le synode sur la famille.

 

            Au-delà de la question de l’observance de la Loi qui fait l’objet du débat entre saint Paul et saint Pierre (faut-il que les Juifs convertis continuent de respecter la Loi ?), c’est ici la question de la cohérence de la doctrine ecclésiale qui est débattue (chacun peut-il décider, « comme il l’entendra » de son interprétation ?).

            « Vous me demandez (…) quelle raison j’ai eu de dire dans mes commentaires sur l’épître aux Galates que saint Paul avait eu tort de blâmer dans saint Pierre ce qu’il avait fait lui-même, et de taxer un apôtre d’une dissimulation dont il n’avait pas craint d’user lui-même. Vous soutenez au contraire que la réprimande de Paul n’était nullement gratuite, mais parfaitement fondée en raison; et vous ajoutez que je ne devrais pas enseigner le mensonge, mais exposer les saintes Écritures à la lettre et telles qu’elles ont été écrites. À cela je répondrai d’abord que, d’après la réserve qui vous caractérise, vous eussiez au moins dû vous remettre en mémoire la petite préface de mes commentaires (…). Je fais assez voir que mon dessein n’a pas été de faire prévaloir l’opinion des Grecs[2], mais d’exposer ce que j’avais lu dans leurs ouvrages, laissant au libre arbitre du lecteur la faculté d’approuver et de condamner.

            Mais pour vous dispenser de faire ce que j’avais exigé de mes lecteurs, vous avez trouvé l’argument suivant : vous avez prétendu que les Gentils qui avaient cru en Jésus-Christ étaient dispensés par cela même d’obéir à la Loi, tandis que les Juifs nouvellement convertis y étaient soumis; d’où vous tiriez la conséquence que saint Paul, docteur des Gentils, avait raison de reprendre ceux qui observaient les cérémonies de la loi, et qu’au contraire saint Pierre, docteur des circoncis, avait tort de vouloir obliger les Gentils à l’observance d’une loi qui n’était d’obligation que pour des Juifs. Si donc vous croyez, ou, ce qui vous engage davantage, si vous êtes convaincu que les Juifs ayant foi en Jésus-Christ sont obligés d’observer les cérémonies de la loi, il est de votre devoir comme évêque, (…) de répandre cette doctrine et d’engager tous vos collègues à la recevoir. Pour moi, confiné dans une pauvre petite chaumière avec des moines, tous pécheurs comme moi, je n’ose pas me prononcer sur ces graves questions; je n’ai qu’un simple aveu à faire, c’est que mon devoir est de lire les ouvrages des anciens, et d’exposer dans mes commentaires, comme tout fidèle interprète a coutume de le faire, leurs différentes explications, afin que chacun puisse décider selon qu’il l’entendra. Vous savez que c’est la méthode suivie dans les lettres humaines et dans les ouvrages sur l’Écriture sainte, et je ne doute point que vous ne la goûtiez. (…)[3]. »

 

Pour aller plus loin :

 

L’interprète et le théologien :

            Rappelons que saint Jérôme, excellent linguiste et merveilleux traducteur,  a pour modèle Origène, immense figure de l’Antiquité chrétienne, qui a établi au début du IIIe siècle les méthodes et procédés de l’exégèse… et qui prenait des positions théologiques assez peu orthodoxes: ses spéculations sur la réincarnation et les rapports du Fils au Père susciteront une grande querelle, à la fin du IVe siècle, et quand saint Jérôme écrit cette lettre, elle vient d’avoir lieu. La pensée théologique d’Origène a été définitivement écartée.

            Saint Jérôme se pose en commentateur ; il n’est pas le théologien et théoricien qu’est saint Augustin. Il cherche à montrer la richesse des Écritures, en proposant plusieurs lectures des textes, à partir d’exégètes grecs qui l’ont précédé, et laisse aux lecteurs le soin de choisir une interprétation. À l’inverse, saint Augustin, évêque d’Hippone en lutte contre les hérésies, tente d’établir une doctrine claire et cohérente, à une époque où les controverses sont fortes et mettent en danger l’unité de l’Église.

 

Pierre et Paul, Juifs et Gentils :

            Faut-il d’abord être Juif avant de devenir chrétien ? Les Juifs convertis doivent-ils continuer à observer la Loi ? Saint Pierre a commencé à céder à la pression des Juifs convertis qui veulent maintenir une distinction avec les Gentils. Saint Paul le reprend avec fermeté pour rappeler que le salut s’adresse à tous, Juifs et Gentils, sans distinction, et relate l’événement dans la Lettre aux Galates. Ces questions sont l’objet du « concile de Jérusalem » relaté dans les Actes des apôtres (chapitre 15), sous l’égide de saint Jacques.

            Dans son commentaire, saint Jérôme juge que la critique que saint Paul a faite à saint Pierre est trop dure ; ce que saint Augustin réfute : la fermeté de saint Paul sur cette question est parfaitement fondée. Saint Augustin a sur la question le double point de vue du théologien et de l’évêque, qui réfléchit à l’éducation du chrétien et à la façon de faire la catéchèse : il s’agit de proclamer l’universalité du salut, l’unité de l’Église, mais aussi de se défaire du « ritualisme », d’insister sur la nécessité de la conversion intérieure du chrétien, plus importante que l’adhésion extérieure à une loi.

 

 

 

[1] Il s’agit ici d’une traduction de 1838, par Benoît Matougues, éditée par L. Aimé-Martin (Paris, Auguste Desrez, Rue Neuve-Des-Petits-Champs, n°50.
1838), numérisée sur www.abbaye-saint-benoit.ch.

[2] C’est-à-dire les commentateurs grecs dont Saint Jérôme s’inspire, notamment Origène.

[3] Texte complet sur www.abbaye-saint-benoit.ch

 

Auteur : Floriane
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