« Oui, certes, nous l’avouons, nous sommes athées… » (Spicilegium n°1)

            Quelle chance nous avons d’être catholiques ! Comment ne pas s’émerveiller devant la richesse de notre héritage, transmis dans l’Église, fruit de la Tradition vivante ! Nous le savons, nous nous en réjouissons volontiers, et pourtant nous connaissons bien mal les textes de nos Pères… Ils nous paraissent parfois difficiles à appréhender à cause de leur distance dans le temps, mais restent toujours une source très actuelle d’enseignement, comme de puissants réservoirs pour comprendre notre foi, pour peu qu’on veuille bien continuer à les lire. Osons donc de temps en temps remuer un peu la poussière des vieux grimoires, ou, plus simplement, nous promener dans les merveilleuses bibliothèques numériques disponibles sur Internet, pour y relire ces trésors des siècles passés. Dans ces Spicilegia[1], nous partagerons régulièrement quelques textes des chrétiens du passé, glanés çà et là…

 

            Ce texte de Justin de Naplouse, est un extrait du début de sa Grande Apologie (ou Première Apologie), écrite entre 153 et 161. L’idée est la suivante : la religion nous libère de la superstition ; foi et raison, loin d’être opposées, se nourrissent l’une l’autre. Dans cette apologie, Justin s’adresse à l’empereur (Antonin le Pieux à l’époque), au Sénat, et à « tout le peuple romain », et s’insurge contre le traitement injuste réservé aux chrétiens : ils sont pourtant inoffensifs (ils sont même « les plus vertueux des hommes »), et de plus ce sont de meilleurs philosophes que « certains, qui se parent du nom et du manteau de philosophe » alors que leur conduite « ne répond pas à cette prétention ». Justin (dit « le Philosophe ») insiste ici sur les liens étroit entre l’exigence rationnelle de la philosophie et sa foi en un Dieu unique (et entre Socrate et les chrétiens) :

 

« Qu’est-ce que cela veut dire ? Nous, nous faisons profession de fuir le mal et de ne pas enseigner ces impiétés, et, sans examiner notre cause, par un emportement aveugle, sous le fouet des génies du mal, vous ne vous faites pas scrupule de nous frapper sans jugement. Il faut dire la vérité. Les génies du mal, apparaissant autrefois sur la terre, violèrent les femmes, corrompirent les enfants, inspirèrent l’épouvante aux hommes. Effrayés, ceux-ci ne surent pas apprécier ces faits selon la raison, mais saisis de crainte, et ne reconnaissant pas la malice des démons, ils les appelèrent dieux et donnèrent à chacun d’eux le nom qu’il s’était choisi. Socrate, jugeant ces choses à la lumière de la raison et de la vérité, essaya d’éclairer les hommes et de les détourner du culte des démons ; mais les démons, par l’organe des méchants, le firent condamner comme athée et impie, sous prétexte qu’il introduisait des divinités nouvelles. Ils en usent de même envers nous. Car ce n’est pas seulement chez les Grecs et par la bouche de Socrate que le Verbe a fait entendre ainsi la vérité ; mais les barbares aussi ont été éclairés par le même Verbe, revêtu d’une forme sensible, devenu homme et appelé Jésus-Christ, et nous qui croyons en lui, nous disons que les démons qui se sont manifestés ne sont pas les bons génies, mais les génies du mal et de l’impiété, puisqu’ils n’agissent même pas comme les hommes qui aiment la vertu.

Voilà pourquoi on nous appelle athées. Oui certes, nous l’avouons, nous sommes les athées de ces prétendus dieux, mais nous croyons au Dieu très vrai, père de la justice, de la sagesse et des autres vertus, en qui ne se mélange rien de mal. Avec lui nous vénérons, nous adorons, nous honorons en esprit et en vérité le fils venu d’auprès de lui, qui nous a donné ces enseignements, et l’armée des autres bons anges qui l’escortent et qui lui ressemblent, et l’esprit prophétique. Voilà la doctrine que nous avons apprise et que nous transmettons libéralement à quiconque veut s’instruire.[2] »

 

Pour aller plus loin

 

Les « pères de l’Église », qui sont –ils ?

La définition est large : les Pères de l’Église sont des auteurs dont les actes et les écrits ont contribué à établir la doctrine ecclésiastique. Un Père de l’Église est donc à la fois un modèle de vie, et un auteur dont l’enseignement est reconnu comme orthodoxe. Mais l’important se trouve dans le pluriel : en effet, il s’agit moins de décerner un titre à tel et tel auteur, que d’évoquer un ensemble d’autorités complémentaires. Par ailleurs, le titre de Père suppose l’ancienneté : en général, on ne parle pas de « Père » au-delà du Moyen-Âge, mais la limite chronologique reste assez floue (on a donné Saint Isidore de Séville, saint Jean Damascène, mais aussi Saint Bernard, selon les époques).

À Lyon, les chercheurs des Sources chrétiennes continuent à traduire et à faire vivre ces textes ; on trouvera sur leur site une introduction limpide à la patrologie, une liste substantielle de Pères, ainsi que tout un tas de liens, d’outils et de références.

Justin de Naplouse : le service de la Vérité 

Originaire de Naplouse (actuelle Cisjordanie), Justin de Naplouse, dit aussi Justin Martyr ou Justin le Philosophe, a fait des études de philosophie à Rome, qui l’ont conduites au Christ (via Platon, à ce qu’il paraît). Dans ses textes (écrits en grec), il réfute les accusations d’immoralité et d’impiété faites aux chrétiens, et souligne les fondements rationnels du christianisme, en montrant comment raison et foi se nourrissent l’une l’autre. Le mot majeur chez lui est sans doute la Vérité. Justin a fini par être décapité à Rome vers 165 avec d’autres chrétiens – il aurait été dénoncé par un autre philosophe, Crescence le Cynique, pour « la propagation de doctrines déviantes » (si l’on en croit Wikipédia qui s’en réfère à Eusèbe de Césarée qui se réfère à Tatien). Les plus courageux iront voir sa biographie en anglais sur Wikipédia, plus érudite que la version française.

Parmi les œuvres qui nous restent de Justin, on connaît surtout ses deux Apologies et son Dialogue avec Tryphon : le but est toujours de montrer la validité philosophique de la doctrine chrétienne.  On évoque souvent la Première Apologie à propos de l’histoire de la liturgie : les derniers paragraphes (p. 139-145 de l’édition citée), qui ont pour but de prouver l’innocuité du culte chrétien pour l’ordre public, fournissent en effet une description assez précise des prières et des messes telles qu’elles étaient célébrées alors.

Les chrétiens et l’apologie

Les auteurs chrétiens de l’Antiquité utilisent volontiers l’apologie, discours polémique qui vise à défendre, expliquer et justifier. Les premières apologies chrétiennes ont eu pour but de différencier clairement le christianisme du judaïsme (et à en montrer la supériorité) ; au IIe siècle, il s’agit maintenant démontrer que le christianisme peut se concilier avec la culture classique de la Rome antique. C’est le combat principal de Justin, en tous cas dans les textes qui nous sont parvenus : concilier sa foi et la philosophie grecque. C’est une époque précaire pour l’Église : à l’hostilité des populations et au mépris des élites intellectuelles s’ajoute aussi au fil du siècle un ennemi intérieur à l’Église : c’est le début des hérésies (Marcion est arrivé à Rome en 144) – Justin aurait même été un des premiers à développer la notion d’hérésie, juste avant Irénée (qui écrit son ouvrage Contre les hérésies vers 180), mais ses ouvrages sur le sujet ont été perdus. Voici un lien vers un exposé détaillé sur l’usage du genre apologétique par les chrétiens de l’Antiquité.

 

[1] Du latin spicilegium, i, n. : action de glaner, de spica, « épi » et lego, « cueillir, choisir, lire ». Les spicilèges, ou florilèges, sont des recueils d’extraits de texte.

[2] Justin, Apologies, traduction par Louis Pautigny, texte établi par Hippolyte Hemmer et Paul Lejay, Alphonse Picard et Fils, 1904, V-VI, p. 9-13. Le texte complet (texte grec et traduction française) est disponible sur Gallica.

Auteur : Floriane
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2 réflexions sur “ « Oui, certes, nous l’avouons, nous sommes athées… » (Spicilegium n°1) ”

  1. Merci pour cet article! Me vient une question en le lisant: si l’on parle de Pères de l’Eglise, pourquoi donc n’est-il pas question de Mères de l’Eglise? Au-delà bien sûr d’une tendance sociologique « patriarcale » de notre civilisation. A vous lire,

  2. Merci pour ce commentaire ! N’étant ni historienne ni théologienne, je ne prétendrai pas y répondre…
    Quelques réflexions néanmoins :

    – Il y a bien une Mère pour l’Église : ne peut-on pas dire que Marie est si importante pour les chrétiens qu’il a bien fallu une foultitude de « Pères » pour être à la hauteur ? Ils ont construit l’Église mais ils n’ont pas porté le Christ…

    -On peut rappeler que la période des Pères de l’Église est essentiellement l’Antiquité (qui prend fin au moment des invasions barbares, à la fin du Ve siècle). Et autant dire que ce n’a pas été une période particulièrement propice à l’épanouissement intellectuel des femmes : pensez à leur statut dans l’empire romain par exemple. Le christianisme ne s’est pas imposé d’emblée en Occident, et sans doute que le message du Christ (« Il n’y a ni Juif, ni Grec ; il n’y a ni esclave ni homme libre ; il n’y a ni masculin ni féminin ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus. » (Galates, 3, 27-28)) a mis du temps à passer… En tous cas, la notion des Pères de l’Église renvoie vraiment à la période de fondement de la doctrine ecclésiale, et il était bien difficile alors de trouver des femmes de culture et de formation comparables à celles d’un Saint Ambroise ou d’un Saint Augustin.

    – Par la suite les femmes ont aussi contribué à la vie intellectuelle de l’Église. L’expansion du christianisme et notamment de la vie monastique ont en tous cas favorisé leur participation : on trouve au XIe/XIIe s. de très grandes figures de femmes intellectuelles. Pour citer la plus à la mode, on pensera bien sûr à Hildegarde de Bingen à la fois grande mystique, botaniste, conseillère des papes et des empereurs, poète… Mais à ce moment-là, on ne parle plus de Pères de l’Église.

    – En revanche, on parle de « Docteurs de l’Église » : Hildegarde de Bingen en fait partie. Cela dit, il est intéressant quand même de constater que jusqu »au XXe siècle, le titre de Docteur n’avait été décerné qu’à des hommes. Hildegarde n’a été proclamée Docteur de l’Église qu’en 2012. A ce jour, quatre femmes sont Docteurs : Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne, Thérèse de Lisieux et Hildegarde de Bingen.

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