Dictature de l’autonomie

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Publié le 24 septembre 2014 1 commentaire

Mercredi 17 septembre, les députés ont adopté le projet de loi relatif à l’adaptation de la société au vieillissement. Pour tous les acteurs médicaux sociaux, ce texte très attendu porte déjà le nom de code de « loi autonomie ». AUTONOMIE. L’alpha et l’Omega de notre société.

 

Vous inscrivez votre enfant à l’école… Sera-t-il autonome ? Saura-t-il mettre son manteau, se moucher, faire pipi, lacer ses chaussures SEUL ?

Vous embauchez une secrétaire… Est-elle autonome ? Pourra-t-elle « s’auto-former » puis gérer ses dossiers, suivre ses contentieux, définir ses objectifs SEULE ?

Votre maman entre en maison de retraite… Est-elle encore autonome ? Sait-elle se déplacer sans chuter, prendre sa douche, couper sa viande, tenir ses compte SEULE ?

Aujourd’hui, à tout âge et dans toutes les situations, l’autonomie est la vertu absolue. L’idéal à atteindre au 21ème siècle, c’est « faire sa vie sans rien demander à personne ».

Nul besoin d’être passé par l’école Montessori pour avoir été élevé, dès le plus jeune âge, à l’autonomie. La société d’aujourd’hui donne accès à tout, et pousse l’enfant, parfois avec violence, dans l’autonomie. Il est « responsabilisé » très tôt : si tu manges trop de bonbons, tu auras des caries, si tu regardes trop la télé, tes résultats scolaires baisseront, si tu veux rester mince, fais du sport : tu es libre. Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? L’horizon des possibilités est infini, il suffit que tu le veuilles vraiment, tu choisis… Un peu plus tard, toujours livré à soi-même, internet permet à peu près tout, en toute autonomie. Avec Amazon vous achèterez tout sans qu’un commerçant s’en mêle. Soignez-vous seul avec Doctissimo, trouvez une copine à la carte avec Meetic. Le savoir-faire n’est plus un problème : téléchargez la vidéo qui vous montre comment réussir une pâte feuilletée, changer un carburateur, poser un carrelage… S’il y a un os, cherchez sur un forum, mais surtout débrouillez-vous ! Soyez autonome !

Eriger l’autonomie en priorité absolue a pourtant son revers. Si être autonome c’est vivre, la perte de l’autonomie est une petite mort. Elle terrifie d’ailleurs bon nombre de personnes, pour qui la « dépendance » est un état de vie à éviter à tout prix. (« J’aime mieux mourir que d’être une charge»). Elle disqualifie ensuite tous ceux qui, par nature, ne pourront jamais être autonomes : les handicapés mentaux, en premier lieu, les personnes âgées évidemment, dès lors qu’on les a catégorisées « dépendantes ». Enfin la dictature de l’autonomie rend insupportables les accidents de la vie qui la font perdre, même temporairement : une grossesse à passer au lit sans bouger, un retour chez les parents en attente d’un premier emploi, une dépression…

Pourtant, l’autonomie est toujours relative. Les savantes grilles GIR[1] tentent de la mesurer, pour évaluer ce que va coûter à la société sa compensation quand elle est perdue. GIR 5 et 6 : il est décrété qu’une hanche boîteuse, des tremblements et des pertes d’équilibre permettent une vie autonome. Si arrivent l’incontinence, l’impossibilité de sortir de son lit seul ou de graves troubles cognitifs, passage en GIR 4 ou 3. C’en sera fini de l’autonomie, et souvent de la dignité qui va avec. Le test MMS (pour malades Alzheimer) place autour de 20/30 la faculté de vivre autonome. Pourtant, si on vit à la campagne, et que la seule obligation est d’alimenter son poêle à bois et d’arracher ses pommes de terre, on peut vivre « autonome » longtemps. On sera déclassé bien plus tard qu’un citadin, qui conduit une voiture en ville, joue au bridge, reçoit, voyage… toutes choses qui requièrent d’importantes facultés. Alors, qu’est-ce qu’être autonome ? Combien parmi nous le sont-ils vraiment ? L’est-on jamais complètement ? Un handicapé en fauteuil roulant, dans un appartement aménagé, peut être bien plus autonome qu’un alcoolique.

L’autonomie absolue n’existe pas. Elle n’est que le fantasme d’une société individualiste qui renie la complémentarité organisée qui fut la norme, notamment au sein de la famille. Les personnes âgées sont perdues aujourd’hui dans notre monde lorsqu’elles se retrouvent seules. Les veuves ne savent pas faire leur compte, ni changer une ampoule, les veufs ne savent pas se faire cuire un œuf ou laver leur chemise, parce que leur « moitié » a disparu. Il ne s’agit pas de sénilité, mais de solitude. Ils ont grandi à une époque où le partage des tâches était partout, dans une société où chaque élément faisait partie d’un tout, tenait son rôle et comptait sur autrui. Aujourd’hui, il est encore admis pour un enfant ou un adolescent d’être dépendant de ses parents. Mais cette période, quand prend-elle fin ? A la majorité, à l’autonomie financière ? La dépendance morale et affective de la famille s’achève-t-elle avec la capacité à s’assumer matériellement ? Nos parents âgés ont accepté que nous soyons dépendants d’eux (au moins affectivement) à jamais. Est-il juste de les juger à l’aune de leur autonomie ? Ils sont la génération du basculement de notre société, atomisée. Les cellules qui composaient le tissu social ont été fragmentées, elles sont aujourd’hui éclatées en « dividus », produits autonomes de division.

Fonder une famille c’est créer dans cette société de « dividus » un îlot d’interdépendance. Le mari pour sa femme, la femme pour son mari renoncent à leur autonomie. Lorsqu’ils mettent des enfants au monde, leur but est, bien sûr, de les lancer dans la vie et de les rendre « autonomes ». Mais on choisit surtout de tisser à deux puis à plusieurs des chaînes d’amour et d’interdépendance qui ne finissent jamais. Voilà pourquoi une famille unie rend fort, et qu’une famille fragile, même si elle conduit plus vite à l’autonomie, rend l’individu vulnérable, notamment face à l’Etat.

On croit continuellement que l’autonomie de chacun est un progrès de civilisation. C’est tout le contraire. La civilisation a commencé avec l’organisation sociale. Quand l’homme préhistorique a compris qu’il pouvait confier à l’un d’entretenir le feu, à l’autre de chasser, tandis que lui-même assurait la cueillette : quelle avancée ! Nos civilisations se sont construites sur l’agrégation des compétences de chacun et la création d’autant de dépendances, en creux, pour des domaines confiés à d’autres. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. » Il n’est pas bon que la société le force à cette autonomie qu’il ne peut conquérir absolument et qui est le contraire même du projet d’humanité prévu pour nous.

@HalteLa_

 


[1] La grille nationale Aggir permet d’évaluer le degré de dépendance du demandeur de l’allocation personnalisée d’autonomie (Apa) afin de déterminer le niveau d’aide dont il a besoin. Les niveaux de dépendance sont classés en 6 groupes dits « iso-ressources » (Gir).

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