Sous le bonnet, la fièvre

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Publié le 8 décembre 2013 Aucun commentaire

Ce mardi, la conférence des « mardis des Bernardins » réunissait autour de la table Rémi Brague, philosophe, Jo Spiegel, maire PS de Kingersheim (Haut-Rhin), Laurent Bouvet, professeur de sciences politiques et Philippe de Saint-Germain, journaliste, sur un sujet a priori clivant : « philosophie politique en temps de grogne »[1]. Or, les différents participants se sont accordés sur un point essentiel : loin de n’être que l’expression d’un mécontentement momentané, les mouvements de contestation actuels sont les symptômes d’une crise socio-politique profonde, impactant à la fois la société et ses modes de gouvernement. On n’en finirait pas de citer les divers mouvements de contestation qui, depuis un an, ont finit par dessiner dans le paysage politique français un bestiaire ou vestiaire aussi bucolique qu’inquiétant, des pigeons aux cigognes et dindons, en passant par la Manif Pour Tous, les bonnets rouges bretons, les bonnets oranges du monde du cheval ou les bonnets jaunes des professionnels de l’assurance. On aurait pu envisager d’analyser séparément ces différents mouvements, en voyant leurs causes, tenants et aboutissants, en s’étendant sur la crise économique ou la politique de la majorité, mais tel n’a pas été le choix des intervenants. D’emblée, le choix a été fait de prendre la voie d’un élargissement de la réflexion aux causes profondes du mécontentement français, la voie du recul philosophique. A la suite de Rémi Brague, premier interrogé lors de cette conférence, les intervenants se sont donc demandés de quoi l’inflation contestataire actuelle pouvait bien être le signe. La première cause à pointer du doigt serait la perte de vue du bien commun au sein de nos sociétés. Au long processus de montée de l’individualisme se serait ajoutée la disparition d’objets de transcendance invitant les individus à dépasser leurs intérêts pour marcher ensemble dans une même direction. Pour Rémi Brague, il n’y aurait plus aujourd’hui d’aspiration à un bien commun unique, remplacée par un relativisme des valeurs proclamant qu’il existerait des choses bonnes pour certains mais pas pour d’autres. Pour Laurent Bouvet, ce qui caractérise la modernité politique est bien une véritable « individualisation pathologique», résultant certes d’une longue évolution, mais qui aurait tendance à se faire plus prégnante à l’heure actuelle, dans un contexte de mise à mal de ce qui constituait autrefois les « grands cadres communs » de nos sociétés. En effet, avec le recul de grandes références permettant de dépasser l’échelle de l’individu (la religion, la nation, la République, la famille, …), la construction d’un projet commun semble s’être compliquée. La présente période de crise économique ne peut alors qu’exacerber ce processus, en incitant chacun à se resserrer sur ses intérêts propres. Cet effet de la crise est d’autant plus aigu que les politiques semblent désarmés face à des disfonctionnements sociaux-économiques solidement installés depuis la fin des Trente Glorieuses, et enracinés dans des évolutions complexes de la finance et de la gouvernance mondiale. Le second facteur de crise mis en avant par les intervenants est donc une crise sévère du système politique représentatif. Cette crise s’intègre à la crise des repères précédemment évoquée en même temps qu’elle l’aggrave, car les individus ne voient plus comme solution pour défendre leurs intérêts que la formation de groupes permettant de les incarner et de les promouvoir. Laurent Bouvet explique en premier lieu cette crise par une complexification des évolutions sociales, économiques et environnementales, à l’origine d’une réelle difficulté à gouverner. L’avènement d’un temps des incertitudes, nécessitant le recours à un principe de précaution généralisé, rend l’exercice du pouvoir plus complexe et le geste de décision plus tremblant. Il pose également le constat d’une réelle perte de confiance dans la personne de l’élu, doublée d’un sentiment de distance entre le peuple et les élites. Face à la crise, l’élite semblerait toujours parvenir à sauver ses enfants et ses biens, alors même qu’une partie de la population a le sentiment de s’embourber progressivement dans la récession. Pour Laurent Bouvet, l’impression se serait répandue de l’existence de deux mondes opposés, séparés par un ascenseur social en panne. L’élite au pouvoir aurait, par égoïsme, trahi le peuple. Rémi Brague ajoute à ces deux constats de crise des repères et des modes de gouvernement l’existence d’un mal typiquement français, résidant dans l’Histoire elle-même. Parce que le peuple français aurait « goûté au sang », parce que son Histoire depuis la Révolution se résumerait à une succession de guerres civiles, l’idée se serait ancrée dans les mentalités que toute fondation politique se doit de passer par une phase d’épuration, par une lutte sans merci contre un groupe identifié comme étant celui des « méchants », empêchant le triomphe de l’ordre nouveau. Cette histoire expliquerait alors une certaine surdité et un certain mépris des gouvernants, un défaut de dialogue favorisant les mouvements de contestation. Dès lors, à partir de ces analyses portant sur les difficultés de gouvernement propres à notre époque, il est possible de mieux comprendre l’attitude des acteurs de la vie politique. Il n’est pas de hasard dans les tentatives répétées du Parti Socialiste de réactiver ce qui pourrait, malgré tout, faire encore sens commun et rassembler la France. Les grandes valeurs surplombantes de la gauche républicaine sont plus que jamais exhibées, du « pacte » et des « valeurs » de la République à l’ « égalité », en passant par l’ « humanisme ». Les récentes allocutions sur le racisme, instrumentalisant des actes plus que blâmables pour resserrer les rangs autour de la majorité présidentielle et se reconstruire des ennemis politiques communs, n’a laissé que peu de personnes dupes de la manœuvre. Le deuxième type de réactions emblématiques de la situation de crise actuelle est à chercher dans les initiatives visant à organiser au mieux la vie commune. En attendant de refonder la société sur de nouvelles bases idéologiques, il n’en demeure pas moins une urgence à gouverner et gérer les affaires courantes, ce qui explique le développement de véritables stratégies du « vivre ensemble ». Le « vivre ensemble » peut correspondre pour certains au rêve d’une société refondée sur des valeurs communes, au nom desquelles il s’agirait de s’unir contre des minorités obscurantistes ou révolutionnaires menaçant l’avènement de cette société nouvelle. Il existe cependant une vision moins idéologique du « vivre ensemble » dans la bouche de ceux qui entendent simplement arranger les rapports entre individus et groupes sociaux. Pour Rémi Brague, ce « vivre ensemble » serait celui de vaches attroupées dans un champ[2], et n’aurait alors rien de spécialement vertueux. Le vide créé par la crise de la démocratie représentative appelle cependant à une nécessaire mutation de la vie politique, associant les citoyens à la décision dans une logique de co-construction. Or, la France ne dispose pas encore de ressources techniques et culturelles suffisantes, d’après Jo Spiegel, pour intégrer à la décision la complexité et la diversité. Des tentatives ont été menées essentiellement à l’échelon local, à travers la mise en place ces dernières années de dispositifs de participation par les pouvoirs locaux. Si ces nouvelles pratiques, parfois encore à l’état d’expérimentation, apportent des réponses à la difficile organisation de la vie politique, elles ne peuvent être en mesure de résoudre les problèmes de fond de notre système de gouvernement. Résoudre la crise de fonctionnement ne peut permettre de résoudre la crise, plus profonde, des fondements du politique. Une dernière solution à la crise socio-politique actuelle semble être avancée dans la formulation de discours d’essence populiste. Face à l’incapacité des dirigeants à mettre fin aux disfonctionnements généralisés resterait l’appel à l’homme ou au parti providentiel, le recours à des solutions clé-en-main niant la complexité des phénomènes. Au-delà de simples moqueries adressées aux responsables politiques pour leur impuissance, il est possible de noter par ailleurs que les théories du complot n’ont que rarement eu un succès aussi flagrant. Dans l’analyse des mouvements de grogne actuels, il convient donc finalement de distinguer deux grands types de comportements. D’une part, on remarque une contestation se développant en réaction à des modes d’actions descendants qui ne sont plus tolérés par les citoyens, particulièrement dans un climat de crise et de peur généralisées. Certains mouvements peuvent s’expliquer par la persistance des difficultés économiques, mais ils montrent surtout la défiance installée à l’égard du politique et de sa capacité à guider vers une sortie de crise. Ce premier type de « grogne » s’explique donc par la volonté du peuple d’être entendu du pouvoir et de reprendre en main son destin. D’autre part, il est possible de distinguer des mouvements de réaction à des politiques proprement idéologiques, envisageant de refonder la société sur un nouveau socle de valeurs par élimination des valeurs adverses. Le parti au pouvoir est alors perçu comme une menace pour le bien commun et la « grogne » se mue en contestation pure et simple de sa légitimité. Ce dernier type de mouvements contestataires explique d’un côté le fleurissement d’attitudes de défi envers des systèmes de pouvoir perçus comme menaçants (quenelle) et, d’un autre côté, une poussée d’agressivité envers ceux qui empêcheraient la formation d’une société basée sur le nouveau système de valeurs ms en avant. Il y aurait en conclusion, pour Jo Spiegel, un « impensé démocratique de la transcendance ». Notre société aurait bien besoin de transcendance pour construire une fraternité qui ne soit pas une fraternité des valeurs, mais qui rappelle que tout homme est fils du même Père et porte en lui la marque de la divinité. Le changement des pratiques du politique ne peut faire l’impasse sur un travail de refondation profonde de la citoyenneté. Philippe de Saint-Germain évoque quant à lui un discours adressé aux JMJ par le pape aux responsables politiques brésilien, dans lequel il insistait sur le fait que les hommes politiques ne sont pas seulement des organisateurs et des gestionnaires. Il est urgent d’après lui qu’ils fassent aujourd’hui preuve de dialogue, qu’ils transmettent le sens de la solidarité et qu’ils défendent la culture de leur peuple, cette dernière constituant un des enracinements fondamentaux de la vie commune.



[2] Rémi Brague explique prendre ici une image utilisée de manière inverse par Aristote pour expliquer la spécificité de l’homme par rapport à l’animal : comme être politique, l’homme est capable de vivre en société, contrairement à des animaux qui vivraient de manière simplement juxtaposée.
Noxetlux
Auteur : Noxetlux
Marie-Hélène, membre des Alternatives Catholiques.
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