L’inquisition médiévale

Articles
Publié le 26 novembre 2013 Aucun commentaire

Atelier histoire du 26 novembre 2013. Nicolas CARRIER.

 

            L’Inquisition : voilà une thématique sensible pour les chrétiens. Étudié, décrié, honni par les historiens, abhorré de notre modernité laïque, ce tribunal médiéval exerce à la fois fascination et répulsion. Pourtant, le torrent d’encre qu’il a fait couler à travers les époques charrie de colossales déformations, que l’on n’enseigne pas, que nul ne s’attache à vulgariser ; le mythe est bien ancré, mais la réalité se dérobe. À travers quelques grandes questions, cherchons ici à mieux cerner la réalité, au détriment du mythe et du mensonge.

 

–       Pourquoi la volonté de châtier les hérétiques ?

           Les représentations mentales évoquées par ces mots ne manquent pas : on voit d’ici l’ecclésiastique au regard fuyant prononcer d’une voix glaciale une sentence atroce où chuintent les mots « sainte Eglise catholique », « conversion » et « Enfer ». L’opposition entre le héros dissident qui cherche à pointer les débordements de l’Église et une institution violente voire sanguinaire qui a pour unique dessein de faire disparaître ce qui lui fait obstacle – une Église curieusement privée de foi, d’espérance et de charité – fait légion dans les pensées : le raccourci est bien tentant, et bien rapide. Mais remontons d’abord à la pensée de l’homme médiéval sur l’hérésie : le terme est issu du verbe grec airéô qui signifie choisir. Choix entre le retour à la foi et la persistance dans l’erreur, choix entre le convertir ou le châtier. Thomas d’Aquin, lorsqu’il théorise la question, est très brutal dans ses propos : l’hérétique met en péril la vie de l’âme, la sienne comme celle de son prochain. Il faut donc proprement l’empêcher de nuire. C’est le principe de la peine réfléchissante : puisque l’hérétique fait risquer aux autres les flammes de l’enfer, il faut lui-même le brûler : on remarque le lien inextricable entre le crime et son châtiment. Or, au cours du Bas Moyen-âge, les hérésies florissent : c’est la plus organisée de toutes, le catharisme, qui sera à l’origine de la création de l’Inquisition. Et pour cause, le catharisme est plus encore qu’un dévoiement de la foi catholique – même s’il se fonde sur un rejet de la chair si radical qu’on en vient à renier sa création par Dieu, que l’on s’inflige des privations sans nom, oubliant que le corps est temple de l’Esprit, etc. – : c’est aussi un mouvement politique opposé au régime monarchique, qui conduira à une véritable guérilla. Il faut donc bien comprendre ce que représentaient les cathares : la volonté de réprimer ce mouvement ne découle pas d’un fanatisme propre à l’Église médiévale mais d’un contexte bien particulier avec des facteurs non seulement religieux mais aussi politiques et militaires. L’ensemble de ces éléments, ajoutés à un grand mouvement réformateur de l’Église à partir du xième siècle, et à la difficulté du haut clergé à avoir prise sur les clercs (et des clercs sur les laïcs), sont des signes de la volonté de centralisation de l’Église catholique, c’est-à-dire de Rome avant tout, d’où la création d’un tribunal exceptionnel. Il faut néanmoins comprendre que l’Inquisition a posé question même au sein du clergé, car contourner le pouvoir des évêques n’était pas un geste simple ni un geste neutre de la part du pape ; mais la question de l’hérésie était, elle, parfaitement claire, et c’est ce qui nous paraît difficile à comprendre aujourd’hui, car nul ne se préoccupe du salut de son voisin. L’homme médiéval, lui, ne l’entend pas de cette oreille, et il nous faut un effort d’imagination pour penser qu’il préfère emprisonner un homme plutôt que de risquer de laisser se galvauder une pensée religieuse erronée.

 

–       Comment les châtier ?

           Ce châtiment, néanmoins, n’est pas nécessairement celui que l’on s’imagine. Lorsque le pape décide, en 1231, de créer un tribunal d’exception qui contourne l’autorité des évêques, il veut surtout pallier la mauvaise volonté de ces derniers, qui refusaient de remettre leurs proches au tribunal séculier lorsqu’ils étaient accusés d’hérésie, tout particulièrement en Languedoc, terre profondément cathare. Néanmoins, le pape, c’est-à-dire l’Église, ne veut pas la mort du pécheur d’une façon aussi rapide que le théorise St Thomas, évoqué plus haut. Il s’agit de convertir l’hérétique, pas de le tuer. Les Inquisiteurs, des Dominicains au départ, sont envoyés par deux dans les villages ; une fois arrivés, ils rassemblent toute la population sur la place, prononcent un sermon, et engagent les habitants à dénoncer les hérétiques qu’ils connaissent. Mais les hérétiques une fois arrêtés ne sont pas jetés aux flammes sans autre forme de procès. Le bûcher, pour un Inquisiteur, est au contraire un aveu d’échec : il représente une conversion manquée, donc un homme perdu. C’est pourquoi il s’agit de parler avec l’hérétique, de chercher à comprendre d’où vient son fourvoiement, et de le remettre sur le droit chemin afin qu’il vive, et qu’il vive dans la foi catholique. Si jugement il faut prononcer, l’accusé sera jugé par ses pairs, préalablement désignés, preuve, au demeurant, que l’Inquisition agit dans le plus pur respect du droit des gens car ces conditions respectent les procédures des procès médiévaux ordinaires. Et si bûcher il y a, on garde toujours à proximité quelques seaux d’eau pour l’éteindre au cas où l’hérétique se convertirait dans les flammes, face au crucifix que l’on lui tend jusqu’à son dernier soupir. Remettons donc les choses à leur place : au cours du Haut Moyen-âge, un seul hérétique, Priscillien d’Avila, en 395, a été tué, par décapitation. Au cours du Bas Moyen-âge, les bûchers se propagent, car l’Église médiévale, bien que toute disposée à pardonner, ne peut pardonner sans cesse au relaps (celui qui retombe dans son hérésie) sans perdre toute crédibilité ; cependant, la réalité est très loin des milliers de crémations que l’on imagine souvent. À titre d’exemple, l’Inquisiteur réputé le plus sévère, Bernard Gui, a rendu 916 sentences concernant 636 personnes, et en a brûlé 42.

 

–       Que retenir, en bref ?

           Concrètement, le nombre d’hérétiques morts sur le bûcher par condamnation inquisitoriale se compte en quelques centaines, chiffre que l’on peut mettre en opposition avec celui des sorcières tuées, elles, par les tribunaux séculiers, à partir du xvème siècle : environ 40 000.  L’Inquisition cherchait à réconcilier les sorcières, et y parvenait le plus souvent, sauf cas politique, comme Jeanne d’Arc : les Anglais avaient exigé sa mort. L’hérétique, comme l’homme pécheur de la Genèse, est sollicité par l’Église : on vient à sa rencontre, on veut le détourner de son erreur. Dans une période de grandes réformes de l’Église, aux xième et xiième siècles, le clergé refuse de se laisser fragiliser par les laïcs. Mais par la suite, dans les conflits entre le royaume de France et la papauté, le tribunal papal n’est plus toléré dans un les États souverains, d’autant que l’Inquisition se portait mal, à cause, entre autres, de la contrainte imposée aux hérétiques réconciliés de porter une croix jaune sur leurs vêtements, inspirant alors la défiance : le pape lui-même, en 1248, ayant appris qu’un village entier y avait été soumis, désavoue les Inquisiteurs et supprime le tribunal (il sera ensuite rétabli puis se supprimera de lui-même, peu à peu, dans les pays où il a sévi).

 

–       Quelques éléments bibliographiques

Jean-Pierre Dedieu, L’inquisition, éd. Du Cerf. (à l’un des meilleurs pour tenter de rétablir la vérité.)

Jean Guiraud, L’Inquisition médiévale, 1926.

Robert Moore, La persécution : sa formation en Europe, 1986.

Le livre des sentences de l’inquisiteur Bernard Gui.

Administrateur
Auteur : Administrateur
Partager cet article sur :  Google +  Facebook  Twitter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d'apparaître.