Fictions asexuées

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Publié le 7 septembre 2012 Aucun commentaire

Une passionnante et lumineuse analyse de Sylviane AGACINSKI, professeur de philosophie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et épouse de l’ancien premier ministre Lionel Jospin :


« L’usage du néologisme composé homo-parentalité donne à penser l’idée d’un lien, possible ou souhaitable, entre l’homosexualité et la qualité de parent (père ou mère). En même temps, la substitution du mot parentalité au mot classique de parenté suggère une relation parent/enfant de nature éducative, juridique et sociale, plus que filiale ou naturelle. La « parentalité » (parenthood) concernerait l’autorité parentale plus que la filiation (descent), mais peut-elle la recouvrir ou la remplacer ? Plus précisément, le modèle généalogique, étayée sur la génération sexuée, doit-il être abandonné au profit d’un lien parental purement volontaire ou intentionnel, pour lequel la dualité sexuelle ne jouerait plus ? […]. Car le terme d’homoparentalité ne désigne pas le fait, pour une personne homosexuelle, d’avoir des enfants, ce qui n’est pas rare. Il est destiné à promouvoir le principe d’un couple parental homosexuel et la possibilité juridique de donner à un enfant « deux parents du même sexe ». Il ne s’agirait pas là d’une simple innovation juridique, mais de la création d’une institution nouvelle remettant en question la relation complexe, mais universelle, faite de ressemblance et de différence, entre la génération sexuée et la parenté. Mais les sexualités doivent-elle remplacer les sexes ? […] Le droit doit-il faire la distinction entre les homosexuels et les hétérosexuels, donc aussi les bisexuels, transsexuels, voire d’autres catégories encore ?

Jusqu’à présent, le droit s’applique à des personnes, parfois à des hommes et à des femmes, et non à des adeptes de telle ou telle forme de sexualité. […] La loi n’a pas normalement à connaître les désirs et les comportements sexuels privés. […] Même si chacun est libre aujourd’hui d’assumer publiquement son genre de sexualité […], la société et ses institutions doivent-elles hypostasier les sexualités et créer des sujets de droits spécifiques, définis par leur sexualité ? […]

Lorsque Daniel Borillo décrit l’homosexualité comme « l’attirance sexuelle envers des personnes du même sexe » (Homosexuels : quels droits ?, Dalloz, 2007), il signifie bien que cette sexualité se définit par la sexuation, c’est-à-dire relativement au « même sexe », par référence implicite à l’autre sexe. Bien que la distinction abstraite du même et de l’autre semble négliger la différence anthropologique concrète entre l’homme et la femme, elle y revient nécessairement, car l’homosexualité se divise à son tour (entre gays et lesbiennes). Ces catégories, de toute façon simplifiantes du point de vue de la sexualité, reconduisent donc, qu’on le veuille ou non, à des hommes et à des femmes. Et l’on évitera d’autant moins ce retour qu’on posera la question de l’adoption et surtout de la procréation, qui réintroduit la dissymétrie des sexes. […]

Les revendications des « homosexuels », en matière de mariage et de « parentalité », se font au nom d’une égalité avec les « hétérosexuels »… catégorie qui n’a jamais existé. Les hétérosexuels forment ici cette classe imaginaire censée recouvrir ceux à qui leur « sexualité » donneraient le droit de se marier et d’avoir des enfants. Il s’agit en fait d’une pure fiction, car ce n’est pas la sexualité qui a jamais permis le mariage, mais seulement le sexe, c’est-à-dire la distinction anthropologique des hommes et des femmes. […]

L’institution du mariage, dans son principe, ne repose pas sur la vie sexuelle au sens large, mais sur une alliance entre un homme et une femme (et deux famille, deux clans, etc.) de façon à établir sur cette alliance la filiation des enfants. Le mariage n’est pas un lien entre deux individus quelconques, ni une institution destinée aux « hétérosexuels ». Dans notre civilisation, héritière du droit romain, le mariage a toujours été l’union légale d’une homme avec une femme dont il fait la mère de ses enfants : le mot français matrimonial garde la trace du mariage latin, le matrimonium, qui a pour but de rendre une femme mère (mater). Et si nous heureusement fort éloignés du droit romain et de l’inégalité des sexes qu’il instituait, le mariage n’en repose pas moins sur l’union des deux sexes, complémentaires dans la génération et associés dans la filiation. C’est pourquoi le couple marié est sexuellement mixte et non pas « hétérosexuel ». Le fait qu’on se marie toujours et partout avec une personne de l’autre sexe appartient au principe du mariage et n’a rien d’aléatoire ni d’accidentel. […]

Philippe Malaurie écrit justement que le mécanisme du droit « reconstruit » toujours la nature « sans pour autant la méconnaître » (« Mariage homosexuel et homoparentalité », Commentaire, n°116, 2006). C’est bien dans cette marge entre l’artifice de la règle et la nature de la chose (par exemple les conditions réelles de la génération) que peut s’élaborer la construction institutionnelle. […]

1) On entend dire souvent que l’homosexualité existe bel et bien puisqu’il y a déjà beaucoup de « parents homosexuels ». Mais les enfants de ces parents ont été conçus à partir d’une union avec une personne d’un autre sexe (qu’il s’agisse d’une liaison antérieure ou d’un arrangement, ou encore, à l’étranger, d’une insémination artificielle). Autrement dit, l’homosexualité des parents n’a aucun rapport avec leur paternité ou leur maternité.[…]Mais pourquoi alors certains de ces pères et de ces mères veulent-ils définir leur « parentalité » comme homosexuelle et être considérés comme des « homo-parents » ? Une femme lesbienne qui adopte un enfant est-elle une « homo-mère » ? Ne doit-on pas dire plutôt que c’est une femme qui est mère, et non une homosexuelle ? […] Par un tour de passe-passe verbal, ces expressions laissent croire qu’on est parent parce qu’on est homosexuel, ou que l’on peut être parent en tant qu’homosexuel. […] Si l’on attribue à une enfant « deux parents du même sexe », tout lien entre la forme de la filiation et celle de la génération serait rompu, et cette filiation [tronquée risque] de concrétiser juridiquement, et aux yeux des enfants, la fiction d’une génération homosexuelle (et « homosexuée »). […]

2) Mais que dire du motif de l’égalité des sexualités et de celle des couples ? La carte forcée d’une division catégorielle moderne (la division homos/hétéros), substituée arbitrairement à la division des sexes, fait croire à une injustice. On entend dire que « les hétérosexuels » veulent garder le monopole du mariage et des enfants, comme s’il avait jamais été interdit à quiconque d’avoir des enfants. En fait, la notion d’« égalité des couples » est fallacieuse en elle-même, car aucun « couple », ni trio, ni groupe autre que celui formé par les deux sexes, n’a jamais fondé le mariage ni la parenté. Ouvert à tout homme et à toute femme, donc à tous, le mariage n’opère en fait ni exclusion ni discrimination. Mais il pose, c’est certain, que les deux sexes ne sont pas interchangeables, qu’ils ne sont pas équivalents (ni comme éléments du couple marié, ni comme parents possibles). Cette absence d’équivalence des sexes a longtemps été le prétexte à leur inégalité dans les sociétés androcentrées. Mais l’égalité des sexes, aujourd’hui, ne les rend pas pour autant équivalents, en raison de la dissymétrie des corps, aussi bien dans le domaine de la sexualité que dans celui de la génération. Ni l’égalité des sexes, ni celle des sexualités, ne changent rien à la dissymétrie homme/femme (rôle de l’érection, par exemple, et de la gestation). Le principe d’un mariage entre deux personnes du même sexe poserait au contraire une équivalence des sexes. […] Nul ne peut ignorer qu’un mariage entre deux personnes de même sexe instaurerait symboliquement ce couple comme couple parental, permettant une parenté unisexuée, exclusivement masculine ou féminine. Avec les possibilités offertes par la biotechnologie, rien n’empêcherait alors de priver l’enfant de toute référence légale et symbolique à l’ordre de la génération sexuée. Cela existe déjà dans certains Etats du monde. Le cas des enfants, nés d’une insémination artificielle avec donneur anonyme, qui recherchent désespérément leur « père biologique », comme s’ils ne supporteraient pas l’effacement de leur origine charnelle, donne à réfléchir. […] On doit se demander si la Gestation pour Autrui [mères-porteuses], qui ouvrirait un marché des ventres, et donc un trafic des enfants, est conforme à notre civilisation, à la conception des droits de l’homme qui est la nôtre et aux droits de l’enfant. […]

3) On se reflète généralement au culturalisme radical pour affirmer que le droit civil, et particulièrement l’institution du mariage et de la filiation, sont de pures constructions, étrangères à la sexuation et à la génération. S’il en était ainsi en effet, rien n’empêcherait d’instituer comme parents deux personnes du même sexe, ou même davantage. Mais il n’en est pas ainsi, car le lien unissant un enfant à ses parents est universellement tenu pour bilatéral, même si les deux lignées n’ont pas le même rôle ni la même valeur […]. Or cette bilatéralité serait inintelligible si elle ne s’étayait pas directement sur la génération sexuée. […] N’oublions pas non plus que l’ordre civil n’efface pas tout lien « biologique » : l’inceste reste tabou entre parents et enfants naturels, et la responsabilité morale des géniteurs effectifs ne s’efface pas simplement derrière la parenté légale. […] L’altérité sexuelle, avec la distinction mâle/femelle, donne son modèle formel à la bilatéralité des ascendants : c’est pour cela, et pour cela seulement, qu’ils sont deux, et non pas trois ou quatre, même si des divinités diverses, dans certaines cultures, aident parfois à la naissance. Aujourd’hui, ce sont les médecins qui sont les assistants de la procréation mais, à l’exception des techniques de clonage, ils n’ont pas supprimé la double origine des enfants. En résumé, si l’ordre humain, social et symbolique donne aux individus une filiation double, sexuée, mâle et femelle, ce n’est pas en raison des sentiments qui peuvent lier les parents entre eux, encore moins des désirs qui les animent ou des plaisirs qu’ils se donnent, c’est en raison de la condition sexuée de l’existence humaine et de l’hétérogénéité de toute génération dont la culture a jusqu’ici voulu garder le modèle et la trace. Il s’agit donc de savoir si l’institution du mariage et de la filiation doit encore reposer sur ce modèle, si l’institution doit encore inscrire chacun dans l’ordre d’une humanité elle-même sexuée, ou bien si l’on veut briser ce modèle dans lequel s’articulent la génération, la différence des sexes et celle des générations.

S. AGACINSKI, Parenté et sexualité : l’« homoparentalité », Commentaire, 2007

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