Crise dans l’Église : relisons Isaïe !

Jérusalem, ville sainte, 
Dieu t’a frappée pour l’œuvre de tes mains
Tobie 13,10

« Oui, d’accord, il y a eu des désordres individuels, mais l’Église, elle, est sainte. » Combien de fois l’avons-nous entendu ? Au-delà des crimes atroces de certains de ses membres, l’Église, en tant que telle, resterait pure et sainte – et c’est pourquoi elle subirait les attaques vengeresses du monde. Or, la sainteté n’est ni un acquis, ni un état. La dissociation entre vie concrète et sainteté est à la source d’actes criminels de prêtres qui ont radicalement séparé en eux le ministère sanctifiant et l’homme criminel, supprimant tout examen de conscience de la personne en raison de la sainteté de la fonction. À ce compte, les crimes les plus abominables ne sont que des accidents, qu’il conviendrait de cacher quand même pour ne pas donner prise au monde (si incohérente que soit du reste cette position…).

L’Église, que nous confessons « sainte », peut-elle errer ? Si l’Ancien Testament et l’histoire d’Israël ont quelque chose à nous apprendre, c’est que l’élection et l’appel à la sainteté n’excluent pas les fautes les plus graves et surtout la colère de Dieu contre son peuple. Ouvrons Isaïe : 

Malheur ! nation pécheresse ! peuple coupable ! race de malfaiteurs, fils pervertis ! Ils ont abandonné le Seigneur, ils ont méprisé le Saint d’Israël, ils se sont détournés de lui. Où frapper encore, si vous persévérez dans la trahison ? Toute la tête est mal en point, tout le cœur est malade, de la plante des pieds à la tête, il ne reste rien de sain. (Is 1,4-6)

Et comme si ce n’était pas encore assez clair : 

Comment est-elle devenue une prostituée, la cité fidèle ? Sion, pleine de droiture, où la justice habitait, et maintenant des assassins ! (Is 1,21)

Certes, le culte voué à Dieu continue bel et bien, mais il est rejeté.

N’apportez plus d’oblation vaine : c’est pour moi une fumée insupportable ! Néoménie, sabbat, assemblée, je ne supporte pas fausseté et solennité. Quand vous étendez les mains, je détourne les yeux ; vous avez beau multiplier les prières, moi je n’écoute pas. Vos mains sont pleines de sang. (Is 1, 14-15)

Dieu a choisi un peuple pour le faire entrer dans son alliance et en faire un signe pour les nations, sans mérite préalable et sans le préserver du mal commis et subi. Il trouve même à s’égarer peut-être encore davantage que les autres nations, comme lorsqu’il veut un roi pour faire « comme les autres peuples », malgré les maux terribles ainsi déclenchés, comme annoncé. Mais, en retour, il manifeste au monde le salut que Dieu lui offre toujours, sans lassitude, du plus profond de sa misère : 

Allons ! Discutons ! dit le Seigneur. Quand vos péchés seraient comme l’écarlate, comme neige ils blanchiront ; quand ils seraient rouges comme la pourpre, comme laine ils deviendront. (Is 1,18)

La seule espérance tangible qui demeure dans la désolation est que le peuple n’est jamais complètement détruit : il en subsiste un petit reste, un rameau, un surgeon qui sortira de la souche de Jessé (Is 11,1), et par qui la vie rejaillira. Alors, seulement, il arrivera dans la suite des temps que la montagne de la maison du Seigneur sera établie en tête des montagnes et s’élèvera au-dessus des collines. Alors toutes les nations afflueront vers elle (Is 2,2-3). Alors cette Babylone terrestre, appelée à se convertir, élue par Dieu pour devenir sainte et immaculée en sa présence, pourra devenir la Jérusalem céleste de l’Apocalypse.

Ce n’est pas qu’une figure. Le temps de l’Église n’échappe pas aux vicissitudes d’Israël et n’a rien à lui envier dans ses écroulements. Ne sommes-nous pas pires que tous les autres, lorsque nous subordonnons un ministère spirituel à un pouvoir temporel qui court le risque comme tout pouvoir de devenir autoritaire ? Lorsqu’un prêtre use de son autorité hiérarchique sur une sœur pour la violer, de façon répétée ? Lorsqu’un évêché organise les avortements de sœurs dans des monastères voués à la prostitution ? Que sont ces fonctionnaires de la grâce, ces potentats du salut qui souillent, travestissent, détruisent cela même qu’ils prétendent avoir la mission de transmettre ? Qui donnent la mort quand ils doivent transmettre la vie ? Qui se croient dépositaires ou initiateurs d’une sainteté qui couvrirait leurs pulsions morbides ?

Avons-nous oublié le visage de celui qui nous sauve ? De celui qui s’est fait le serviteur de tous, modèle du prêtre qui doit nous le rendre présent dans les sacrements ? De ce surgeon d’Israël, du fils de la Vierge, Dieu avec nous (Is 7,14) ? Nous le connaissons, pourtant, ce serviteur souffrant annoncé par Isaïe. Oui, c’est vrai, il prospérera, il grandira, s’élèvera, sera placé très haut (Is 52,13), mais pas dans un palais rutilant : sur la Croix. Et les multitudes avaient été saisies d’épouvante à sa vue car il n’avait plus figure humaine, et son apparence n’était plus celle d’un homme (Is 52,14). Il est devenu pour nous, comme le disait le psalmiste, ver et non pas homme, risée des gens, mépris du peuple (Ps 22,7). À sa suite, son Église est celle des petits, des rejetés et des pécheurs rachetés, à commencer par le premier de tous, la future pierre de fondation, qui le reniait alors qu’il s’apprêtait à mourir pour lui, mais qu’il a rappelé à lui par son amour. C’est cette Église qui se renouvelle constamment dans la vie des sacrements, puisant à la source de vie du plus petit reste qui soit, Dieu sur la Croix, seul Saint.

Pour nous, loin de l’entretien d’une caste qui se croirait dépositaire de la sainteté, reconnaissons humblement notre misère et quel est celui qui nous sanctifie à travers nos chutes et nos relèvements. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé (Ps 50,19) : alors libérons notre parole, non comme monologue pour soi-même ou harangue revendicatrice face à l’humanité, mais comme un dialogue plein d’espérance avec notre Père du fond de notre détresse.

Allons ! Discutons !

Hieronyme
Auteur : Hieronyme
Homme de l'Antique. Exégète à ses heures.
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