Jacques Cazeaux – Transmission ou tradition

TRANSMISSION OU TRADITION

le secret du vallon

 

              Transmission ? le message passe identique d’un camp à l’autre. Tradition ? le message passe d’un homme à un homme, de façon souple et attentive de l’un à l’autre, sachant que malheureusement le mot « tradition » a fini par rejoindre et dépasser la raideur de la « transmission ».

          Par définition, les textes dits sacrés, fondateurs des religions, veulent atteindre en chacun le sens aristocratique le portant vers l’un et le meilleur. Ils sont donc sujets du dilemme transmission et tradition : désir de pure transmission, puisqu’il touchent l’ab­solu, et tradition, puisqu’ils s’adressent à des libertés. Le cas des Écritures d’Israël est original. À bien lire, elles témoignent en elles-mêmes d’une première refonte, d’un mouvement réfléchi livrant des récits ou des paroles qui sont revus et réfléchis et in­vestis à même leur transcription dans un nouveau discours. On doit certes les donner aux fidèles en « tradition », mais elles ont déjà bénéficié d’une première tradition, d’un jeu entre le gardien et donateur des archives et le scribe prophète, un duel dont elles ont soigneusement laissé voir les stigmates [1].

 

 

  1. –  Des phénomènes littéraires à l’idéologie

           La Torah, les Prophètes, les Écrits, dont le dit NT, le gros des Écritures est polarisé par la royauté, mais en style sémitique, sans concept, ni définition. Natu­rel­lement, la question du roi comme telle se fait évidente à partir de la demande d’Israël d’avoir un roi comme les Nations (I Samuel, ch. 8).

          Mais on peut déjà deviner cette obsession de la Bible à partir du livre de Josué, où s’amorce en clair la réflexion concernant le statut politique d’Israël. À partir de là, nous aurons une narration qui aura l’air de suivre une chronologie conduisant de l’entrée des Hébreux en Canaan (Josué et Juge) jusqu’à leur sortie, l’Exil final à Babel (Samuel et Rois). Ces livres suivent comme à chaud les règnes successifs ou parallèles. Nos bibles les appellent à tort « Livres historiques », alors que la bible hébraïque les intitule « Premiers prophètes », ce qui d’emblée en dit bien plus long et bien plus vrai sur la « tradition ».

          À la suite de cette histoire-prétexte, vient le rouleau des Prophètes écrivains, les trois plus longs, Isaïe, Jérémie et Ézéchiel, et les douze « petits prophètes » (selon le nom­bre sacré des Tribus d’Israël), Osée, Joël, Amos etc. Tous se réfèrent à tel ou tel roi, et la plupart le morigè­nent.

          Le troisième volume de la Bible appelé « Écrits », pourtant composé de rédac­tions libres et indépendantes comme de petits romans, n’est pas en reste. Ruth, Esther, Judith, mettent en cause le roi sous un angle chaque fois différent. De même le Cantique des cantiques, le Qohèlet, les Proverbes (et juste à la fin, en contraste avec le portrait de la paysanne parfaite), la Sagesse, ces derniers livres attribués à Salomon pour le convertir, le faire abdiquer, c’est à dire en renier la mémoire et les folies à l’usage des lecteurs. Et même Daniel, une apocalypse, commence par une longue et subtile dialectique condui­sant en somme à la conversion au judaïsme le roi Nabuchodonosor, celui qui avait assiégé et pris Jérusalem puis emmené les Judéens en exil : ainsi au présumé roi des rois d’Israël, Salomon ambitieux, idolâtre et moralement déchu, répond un roi des rois, mais chez les Nations, qui en sens inverse adore le Dieu d’Israël et abdique. Et ne di­sons rien des Maccabées, livres tardifs et de langue grecque, qui étudient lentement le chemin par où une saine révolte d’Israël contre l’hellénisation a glissé vers la mise en place d’une nouvelle royauté en Israël !

          Que les Prophètes et les Écrits qui les longent, pour ainsi dire, soient profondé­ment préoccupés de ce que fut la royauté en Israël et de ce qu’elle aurait dû être (ou ne pas être), la chose est compréhensible. Mais en amont il reste la Torah, ses cinq livres, de la Genèse au Deutéronome, un vaste document tissu de légendes et de mythes et d’histoire, antérieur à la royauté ou à ses préalables. Or, par les nobles exemples des trois Patriarches (la Genèse), puis par la présentation calculée des péripéties tragiques de la Sortie d’Égypte (Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome), la Torah prévient comme pour la racheter la narration couvrant la sombre époque effective des rois; elle apporte le remède avant que la suite décrive le mal, et propose une résurrection avant le spectacle de la maladie et de la mort.

          La Genèse montre en effet Abraham, Isaac, Jacob, abdiquant : la dynastie par l’aî­né et la possession d’une terre leur sont refusées, et le livre finit sur l’exil en Égypte. Ainsi, comme la sagesse prévient la folie, la saga des trois sages Patriarches veut ré­pondre d’avance à celle des trois premiers rois fous d’Israël, Saül, David, Salomon.

          Le dernier gros tiers de l’Exode condamne le Temple et son or, en décrivant lon­guement la fabrication du coffre modeste contenant les Tables de la Loi. Cette Arche est par avance l’antithèse du Temple que David et Salomon croiront pouvoir offrir à YHWH.

          Le Lévitique, tout brodé de pratiques définies destinées à rendre la santé morale à Israël, culmine sur le Jubilé, le grand Chabbat où se concrétise le devoir de garder le Cadastre des 12 Tribus, soit la fédération libre, qui est le grand remède aux abus de la royauté et à son existence même.

          Les Nombres assurent massivement le même Cadastre, ce qui revient à faire ou­blier la royauté centralisatrice et discrétionnaire : le prophète narrateur y rappelle d’abord une grosse affaire, comment arrêter un début de sécession de la part de trois Tribus, sécession qui ruinerait le Cadastre, et il laisse en toute fin de son livre une ima­ge remarquable, une autre affaire, mais minuscule : on permettra à cinq femmes de conserver une propriété menacée de disparition par l’absence d’héritier mâle, ce qui déchirerait un coin du tissu de la Fédération, du Cadastre, lequel finirait par partir en lambeaux, donnant éventuellement occasion à un retour de la royauté.

          Le Deutéronome propose en son milieu la charte d’un roi, mais sans royauté, et de surcroît le livre entier revient sur les événements de l’Exode, en les modifiant dans le sens d’une rédemption après coup  – un exemple de « tradition » active.

          Ainsi, Torah, Prophètes, Écrits, tout le dit Ancien Testament, complote contre la royauté.

          Une preuve externe : les évangiles et le dit Nouveau Testament héritent de bout en bout de l’Ancien. Ils sont en effet sous-tendus par le conflit opposant le Royaume des Cieux au désir des Judéens d’avoir un Messie-roi (les Rameaux…). D’où le Prologue de Matthieu, un diptyque opposant Joseph, l’héritier de David qui abdique, à Hérode, roi à l’image de Pharaon massacrant son peuple. D’où le ch. 6 de Jean, partant du mouve­ment de foule qui mettrait Jésus sur le trône, pour aboutir à la défection de tous. D’où le procès chez Pilate, marqué par le reniement du côté des Judéens, Nous n’avons de roi que César, puis par l’ironie de Pilate, Jésus, le Nazaréen, roi des Judéens : un imposteur de Galilée, région restée hors judaïsme, est donc le roi de Juda, de Jérusalem, qui prétend au vrai et unique judaïsme ! D’où l’équilibre idéologique, prophétique des Actes, dont tous les récits sont pris entre le premier mot aberrant des disciples, au début, Est-ce maintenant que tu restaures le royaume d’Israël, et le dernier mot du livre, Paul enseignant désormais le Royaume de Dieu.

          Cette fixation de toute la Bible suppose que ses rédacteurs n’ont pas seulement transmis des Archives. Une idéologie s’en est mêlée, et peu importerait laquelle, en un premier temps. Mais il est clair que la position des prophètes rédacteurs est que la royauté est la cause de la ruine d’Israël.

          Tout le proclame. Mais l’énoncé explicite s’en trouve dans une brève page de II Rois, ch. 20, v. 12-19, à l’adresse du roi Ézéchias. L’occasion est remarquable, et déjà par défaut. En effet, les rois précédents avaient reçu leur condamnation, mais c’était pour des crimes visibles, pour ainsi dire, injustice, sang, complaisance à l’endroit du baalisme. Mais le roi Ézéchias est un bon roi, jusqu’ici béni de YHWH, miraculeusement protégé de l’invasion et guéri d’une maladie mortelle [2]. Mais tout à la fin de sa chroni­que, on le voit faisant visiter tous les trésors d’argent et d’or et la force de Jérusalem à un prétendant au trône de Babel venu chercher son appui. C’est un geste apparemment anodin, de courtoisie et d’alliance potentielle. Or, le prophète Isaïe accourt pour dire à Ézéchias que ce geste anodin va plus tard mériter l’exil de tout Juda à Babel : tout ce que ce Mérodak-Baladan a vu des richesses d’Ézéchias sera pris et emporté à Babel, et un dernier roi de Juda sera exilé à Babel; se sera la fin de Juda, d’Israël. Le drame tient dans une brève page, et l’oracle d’Isaïe est tranchant, sans commentaire [3]. Du châti­ment total, qui paraît disproportionné, nous devons remonter à la cause. C’est que le crime d’Ézéchias est le crime royal par excellence, l’orgueil, à quoi s’ajoute la confiance mise dans l’or maudit, dans l’arsenal, au lieu du bras de YHWH, le Dieu d’Israël, à quoi s’ajoute encore l’idée d’une alliance avec une Nation et la Nation ennemie d’Israël [4]. La ruse prophétique du rédacteur est d’avoir mis cette annonce fatale à l’occasion d’un bon roi, juste après le haut fait divin de la délivrance et de Jérusalem et d’Ézéchias. C’est l’exemple parfait du paradoxe : YHWH a sauvé, Il exterminera. Telle est la portée du cri­me de base de la royauté. Et peu avant la prise de Jérusalem nous verrons un bon roi, meilleur encore, sans faille quant à lui, périr au combat, ce qui sonnera le glas des rois d’Israël annoncé à Ézéchias.      

          C’est sans doute cet exemple d’Ézéchias qui donne la clef de l’idéologie biblique. Bénin, le geste du « bon roi » Ézéchias ne lèse personne en apparence. Mais précisé­ment, de façon improvisée et gratuite, il isole à l’état pur le crime radical, la soif de l’or et de la puissance.

          Mais voici, pour fixer les idées, un autre exemple flagrant et massif de « tradi­tion » ou de trahison prophétique criante et assumée : l’histoire de Salomon et du Tem­ple. Comment s’y effectue le passage de l’histoire à la libre prophétie ? Essentiellement par la mise en page d’Archives triomphalistes. Nous lisons l’histoire de Salomon, et des pages et des pages le glorifient d’avoir construit le Temple. Mais ces Archives flat­teuses sont scandées de trois allusions coupantes et mortelles qui les ruinent : Salomon a commencé par épouser la fille de Pharaon; il a continué en bâtissant pour lui-même et pour cette fille de Pharaon des palais jouxtant le Temple, avec les mêmes bois et métaux précieux, et il finit aux bras de mille femmes étrangères, et miroir à l’œuvre, pour compléter le tableau, le maître d’œuvre du Temple, Jéroboam, se forme à la sédi­tion en Égypte, et c’est lui qui, sous Roboam, fils de Salomon et fauteur d’une corvée outrancière déjà organisée par Salomon, consommera le schisme irrémédiable. En somme, le Temple, déjà bâti grâce à la corvée de type égyptien, repose sur trois piliers d’une argile friable. Le schisme est la ruine intérieure d’Israël, et l’Exil mérité plus tard par Ézéchias n’en sera que la réalisation physique.

 

  1.  – Des procédés littéraires : le paradoxe

              Pour mettre en œuvre son idéologie, son Idée,  au fil des récits ou des oracles, la Bible recourt à des effets littéraires que l’on peut dire systématiques, et que résume­rait bien le mot approchant, le paradoxe. L’enquête peut en effet partir d’un lot de paradoxes tou­chant la royauté comme telle. Suivons à grands traits le cours des Écritures.

          La première généalogie ou dynastie royale qui se déploie fièrement sans accroc, sauf à un endroit, où soudain elle est comme trouée par un Hénoch, qui est enlevé (Ge­nèse, ch. 5). Les Patriarches reçoivent ensuite une promesse de nombre et de grandeur, qui se solde par un exil en Égypte des seuls douze fils de Jacob. La Sortie prodigieuse d’Égypte des 600.000 Hébreux aboutit à l’entrée en Canaan de seulement 2 rescapés de la première génération, Josué et Caleb. Poursuivons : les Juges, rois occasionnels moins la royauté (ni dynastie ni terre), proposent une esquisse de la royauté parfaite, mais, surprise, le prophète rédacteur s’arrange en même temps pour dévaluer les cinq plus grands par quelque crime, et le dernier Juge, Samson, au nom déjà suspect Soleil est plus que douteux, et pour finir l’affaire de la femme coupée en douze démontre que le peuple est capable, sans roi bien entendu, mais également sans juge, de résoudre une terrible crise intérieure. Peu après, les investitures de Saül et de David seront dérisoi­res. Quand ensuite Saül sera destitué pour sacrilège, il restera roi, et quand David, un usurpateur pour commencer, sera sacré, il restera longtemps roi sans royauté, mais il respectera le roi Saül destitué. Ce jeu entre Saül et David n’est pas l’objet d’une petite page, mais de tout le premier livre de Samuel, utilisant et bousculant forcément une pseudo-histoire réelle. L’idée sous-jacente est que l’onction royale n’a aucune valeur décisive : qu’on l’ait reçue ou qu’on l’ai perdue, rien ne change. Les Israélites ont voulu un roi, mais pour Dieu l’onction est un hochet indifférent : c’est pourquoi au nom de YHWH Dieu le rédacteur bénira des rois, les maudira, leur pardonnera de façon scanda­leuse des crimes abominables. C’est enfin que la personne du roi n’intéresse pas YHWH Dieu. C’est le peuple, c’est chacun en Israël qui a voulu un roi, qui s’y est vu reflété en grandeur : c’est donc l’exil du peuple qui offrira le solde du grand contentieux apparu en I Samuel, ch. 8. En attendant, YHWH Dieu laissera courir le filin qui a fiché le harpon de vérité au flanc du monstre des mers.

          Par la suite, la mise en œuvre des archives d’Israël concernant les règnes succes­sifs (Samuel – Rois) continuera sur une sorte de crête, malheureusement inaperçue de l’exégèse historico-critique : des diptyques ou des ensembles littéraires définis (que je ne peux déployer ici) serviront d’ostensoirs à une image toujours paradoxale, affron­tant deux situations en tension, en miroir. Et surtout l’on y verra les rois conduits par leur royauté à contredire la royauté  – paradoxe.

          Ce reniement de soi de la royauté se fera vers le bas et vers le haut. Vers le bas, par rapport au peuple, que le roi craint et suit comme Saül, ou qu’il fuit, comme David fuyant devant Absalom son fils (drame paradoxal qui occupe presque toute la chroni­que de David roi, en II Samuel). Et par la suite l’on ne comptera plus, surtout dans le royaume schismatique du Nord, Israël, les usurpations, complots et assassinats, toutes façons de mettre à mal le principe sacro-saint de la dynastie par l’aîné, pierre d’angle de la royauté.

          Le reniement suicidaire de la royauté par les rois se fera également vers le haut, par rapport à la source présumée de leur pouvoir, l’onction présumée venue de YHWH. En effet, tous les rois laisseront survivre les pratique des cultes de Baal. Saül aura com­mis des sacrilèges (sacrifices intempestifs et recours à la nécromancienne d’Endor); Da­vid aura perpétré le crime de sang sur Urie, et pour finir il aura voulu compter ses su­jets, compte qui n’appartient qu’à YHWH Dieu; Salomon utilisera la corvée pharaonique pour bâtir le Temple, et il passera aux cultes de ses mille femmes étrangères; Achab volera la vigne de Naboth en le faisant tuer. Tous ces crimes défont le lien de vérité que la royauté idéale a avec la divinité. Et l’histoire du « bon roi » Ézéchias dont j’ai parlé révélera au lecteur l’essence du crime quand il montrera par orgueil ses trésors à un prétendant de Babel : curieuse­ment l’affaire semblait anodine, anecdotique, et pourtant c’est l’Exil de Juda en Babel qui l’expiera. Ainsi, par le haut, par le bas, la royauté que décrit complaisamment la Bible se survit telle une chrysalide vidée. Le paradoxe est soutenu aussi longtemps que les règnes jusqu’à l’Exil. Et là une dernière image arrêtée fixera le paradoxe d’Israël. Le dernier roi, Yoiakin, mangera par grâce à la table du roi de Babel, et son bien-être sera assuré toute sa vie par le roi de Babel (II Rois, ch. 25, v. 27-30 et dernier) : roi mais sans royauté, vaincu, pris, vide, jouxtant le roi vainqueur.

Les « détails » pour fixer les paradoxes

               Or, plusieurs fois, un « détail » frappant sert de symbole à cette indifférence inquiétante de Dieu quant à l’onction, à tous ces paradoxes royaux. Ainsi, Saül et Da­vid ennemis mortels, marchent parallèlement sur les deux versants du vallon, ou se croisent en se touchant sans se toucher. Ou encore, dans la même optique, un général félon vient s’asseoir à côté du roi David sans explication, un autre « arrêt sur image » impressionnant : le roi accueille le contre-roi. Ils sont contigus et opposés. Plus tard Élisée donne mission à un roi ennemi d’Israël de tourmenter Israël, premier paradoxe, mais, détail, il pleure tout en parlant, et son visage est figé, second paradoxe. Où est notre logique ? Mais dans cette sorte de no man’s land de la logique qui offre une im­pression si forte, transparaissent deux résultat, eux-mêmes paradoxaux : certes, le lecteur perçoit la critique du roi, en négatif, mais il devine en même temps l’idée du sublime, ombre portée de la divinité, sans quoi la Bible n’y reviendrait pas de façon ob­sessionnelle et prolongée. Au creux du ravin que suivent parallèlement Saül et David, un mystère coule avec le ruisseau. Car le lecteur (en tout cas le rédacteur) sait que plus tard David sera pire que Saül. C’est donc que l’image n’est pas aussi statique, aussi équilibrée qu’elle paraît. Il y a Autre chose, qui ne peut être que sur la ligne de partage, au creux. Tout paradoxe qui tient est assuré par deux valeurs qui sont nécessairement relatives, sans quoi, si l’une était absolue, elle mangerait l’autre, faisant s’évanouir le paradoxe. S’il tient, c’est qu’à la jonction, un tiers veille, l’absolu. Le Jugement de YHWH Dieu qu’on pouvait croire maudire uniquement Saül sur le flanc gauche, chemi­ne en somme invisiblement au creux du vallon, entre le flanc gauche où nous exécrons spontanément Saül, et le flanc droit où spontanément nous bénissons David. Ils ne sont pas seuls, ni tellement opposés. Il faut alors penser qu’au milieu de leur hostilité mor­telle passe la divinité  – mais qui est par nature mystère de Vie.

 Le grand paradoxe

              Surgit alors un nouveau paradoxe, de taille, enveloppant toute la chronique des rois jusqu’à l’Exil (fin de II Rois). La divinité se fait garante de la dynastie en Juda, au Sud, mais briseuse de dynasties en Israël, au Nord, qui va de coups d’état en usur­pations. Or, d’après le refus préalable de YHWH qu’Israël ait un roi, et donc une dynas­tie et une terre et des victoires (I Samuel, ch. 8), les textes s’obstinent à faire comme si YHWH assurait Juda et délaissait Israël. Pourtant, la ruine des rois d’Israël réaliserait l’idéal « anti-royaliste », et au contraire le soutien constant à la lignée de David en Juda enfonce Juda dans le péché originel, à savoir le désir blasphématoire de tous les fils d’Israël d’une royauté à l’image des Nations, que consacrera un Temple pharaonique (toute la longue saga prophétique, II SamuelII Rois). Pour commencer, à côté de ce Temple et en y consacrant presque deux fois plus de temps [5], Salomon aura élevé son palais et celui de la fille de Pharaon, avec la bénédiction du Ciel.

          Paradoxe criant : Salomon a été félicité au début pour sa sagesse, et à la fin, il est idolâtre, il a bâti le Temple avec la Corvée, faisant des Israélites des esclaves, et son œuvre aura bientôt pour conséquence la fin d’Israël le Schisme de dix Tribus et demie.

          Où est passée la logique ? Le rédacteur l’a tordue outrageusement, et sans éclat.

          Ainsi, la mise en page des Rois relève de l’interprétation ou « tradition ». À la manière antique, le prophète rédacteur associait de bout en bout « politique » et « reli­gion ». Et il aura bousculé l’histoire exacte, y aura trié, recomposé et tout présenté dans une œuvre littéraire uni­fiée, témoin de la pensée unifiée de deux groupes de fils d’Is­ra­ël, vers 300 av. JC, vers 25 après : ce sont les vrais Moïse de la révélation de Dieu. Ten­ter de reconstituer les faits, les paroles exactes, reviendrait à gratter le tableau ou la fresque représentant la façade d’un palais pour en découvrir le jardin, et perdre l’intention du peintre et le tableau; ce serait refouler dans l’océan l’habitant des eaux qui venait frayer aux sources de la rivière et s’y poser. Héritée de Plutarque et des Pè­res hellénisés, une autre tentation nous a fixés sur les personnages. Mais le croyant doit croire les écrits et non les faits ou les gens dont ils parlent, qui restent à jamais perdus et perçus d’autant plus à faux qu’ils sont rapportés plus précisément.

          La persévérance dans les procédés tourbillonnant autour de la royauté en Israël n’est pas le fruit du hasard. C’est que l’expérience des rois n’est pas un thème entre au­tres. Nation, Israël s’est trouvé coupé des Nations ? Ce fut par le despotisme royal du Pharaon. Car à la fin de la Genèse, les fils de Jacob et l’Égypte vivaient en bonne intelli­gence, jusqu’à l’arrivée d’un nouveau Pharaon, et il fallut le déchirement violent de l’Exode pour sauver Israël. Arrêtons-nous ici un instant. Ce « salut », cette rupture brisaient l’unité idéale du monde. Elle réalisait concrètement la légende de la Tour de Babel. Mais précisément ne devait-on pas alors espérer un raboutement de ces deux parts inégales du monde, au lieu de triompher à voir les Hébreux « libérés », ce que d’ailleurs ils ne furent jamais, étant donné leur apostasie endémique ? Israël en effet vécut alors un temps (reconstitué, rêvé) selon une constitution utopique, idéale en asymptote, à savoir la fédération des Douze Tribus. Et c’était dans l’Idée qu’un jour les autres Nations regardant Israël puissent en venir à son type de société. Seulement, des lustres plus tard, les fils du Dieu Unique ont réveillé en eux ce qu’ils avaient emporté d’égyptien en quittant l’Égypte : ils se sont donné un roi. Ce fut soudain, sans préavis, sans menace urgente, qu’Israël exigea que Samuel mette sur lui un roi comme (en ont) les Nations. Et la suite de l’affaire a voulu que par une pente naturelle Israël ressemble clairement à l’Égypte, et qu’un certain Salomon, son roi à l’image de Pharaon, ait institué la Corvée pour bâtir un Temple que YHWH avait refusé définitivement à son père David. Ironie, Israël avec son Pharaon et sa pyramide rejoignait ainsi les Nations. Nous parlions de la nécessité abso­lue de rabouter les Nations et Israël pour que le monde soit un devant le Dieu Un. Mais ce raboutement d’Israël au gros des Nations, cet accostage possible, s’est alors fait de travers, sur le mauvais ponton, à savoir la pas­sion mauvaise, homicide, la volonté de puissance de chacun, du peuple, projetée sur la personne du roi (I Samuel, ch. 8). Ce crime entraîna une seconde rupture, un nouveau déchirement, un nouvel effet de Babel, la séparation en deux royaumes inégaux des douze Tribus d’Israël. C’était sa mort. Et il faudrait qu’une part infime rejoigne en effet Babel, mais en exil.

          C’est donc la réflexion sur ce drame qui a dicté la réécriture de Archives : sans cette Idée, la transmission brute des faits archivés, (déjà impossible) eût été vaine. Aus­si le lecteur de la Bible ne doit-il pas chercher à restituer les faits disparus, comme le socle de vérité. Il faut renoncer à la pure transmission. Il vaut mieux opérer une « tradi­tion », entendre quelqu’un déployer sa vision, et non les choses.

Le « tiers présent » du paradoxe

              De surcroît, d’un point de vue littéraire, poétique, mystique, les paradoxes non résolus laissent comme un interstice infime (et donc souvent inaperçu) mais infini en vérité, entre leurs deux contradictoires (Dieu de guerre, ou Dieu de paix ?). J’ai si­gnalé des « arrêts sur image » saisissants, deux personnages opposés mis en parallèle, séparés par le creux du ravin physique ou la haine morale. Et il existe comme des agrandissements spectaculaires de cette jonction sans jonction et donc paradoxale et donc signe d’autre chose. Ainsi, dans plusieurs livres un lot de malédictions fait face à un lot de bénédictions, et tout le monde connaît la scène de l’Alliance où les Hébreux arrivés en Canaan se partagent en deux lots de six Tribus, les unes criant les malédic­tions sur le mont Ébal, et les autres, les bénédictions sur le mont Garizim, en face. Et Luc, ch. 6, v. 20-26 présente quatre béatitudes contre quatre malédictions, là où Mat­thieu enchaîne huit béatitudes… On devine que les rédacteurs de la Bible voyaient fil­trer entre ces deux falaises de l’existence humaine, oui / non, une lueur, sinon une lumière, dominatrice, « sublime », c’est à dire supérieure infiniment et indépendante, et dont le pouvoir royal cherche à participer.

          Il ne suffit donc pas selon la Bible de penser la royauté comme vers le bas, dans la relation du roi au sujet, en prenant acte des deux solutions pratiques des peuples, la soumission ou la révolte (qui retournera à une soumission pire, l’Empire après la Bastille). L’existence et la prétention déviées du roi obligent pourtant à remonter, sans concept, à nommer Dieu sans le voir, l’atteindre.

          C’est le paradoxe récurrent qui est l’outil littéraire de cette rédemption à même le mal. À preuve, le fait que la Bible s’est pour ainsi dire mariée à ce qu’elle présente comme un monstre, la royauté déviée, bancale, qu’elle s’est dépensée sans dévier en longueurs et en subtilités incroyables dans le traitement des règnes, qu’elle pouvait raconter comme ils furent puis condamner d’un mot. Mieux, elle admet un roi sans royauté. Héroïquement, en effet, au rebours des épopées, la Torah s’arrête sur une impossibilité : elle rêve d’un roi avec royauté et sans royauté dans la charte du Deutéronome, ch. 17, v. 14-20). C’est un ultime paradoxe, très ramassé celui-là, extrême, un roi sans or, sans chevaux ni char. Mais un tel roi était, lui et son peuple, condamnés d’avance à périr, sur l’échiquier du Pro­che-Orient  – comme partout. C’est qu’en arrêt sur image, une fois de plus, ce roi du Deutéronome reste à jamais comme le paradoxe figé d’Israël.

          Et il faut croire que la Bible voit justement sur son armure inutile et terne se reflé­ter la Lumière sans ombre et utile. Bien sûr, la Bible affirme en clair l’idée que YHWH est le seul Roi, mais ce n’est pas que Dieu soit roi : c’est pour confisquer toute royauté, pour dire qu’on ne prévoit aucun régime idéal, pas même une république égalitaire, fraternelle (Dieu nous garde d’une fraternité universelle : l’expérience de Caïn et d’Abel en résume le destin). C’est, plus utile, pour nous faire aller du mal premier au bien : gardez l’image du roi, icône en chacun du mal radical qui est en vous, qui est vous, pour qu’en abdiquant, en devenant un roi sans royauté (en réalité donc, chacun renonçant à sa volonté de puissance) ce roi bancal témoigne ; d’abord dans le déchirement, d’une Présence absolue  – c’est cette lumière paradoxale filtrant par un roi maudit qu’il faut d’abord recevoir, dit la Bible, avant qu’on envisage la Révolution.

          En effet, pourquoi la Bible passe-t-elle par la critique du roi pour atteindre finale­ment en chacun la volonté de puissance mortelle ? On peut faire une réponse circonstancielle, du genre de celle-ci, valide au demeurant : telle était la société dans tout le Proche-Orient de l’époque, mais sachant au contraire que la conscience d’Israël en a projeté le modèle jusqu’aux origines, c’est à dire à toute l’humanité. Une réponse plus philosophique peut se tirer des textes eux-mêmes.

          Précisément, restons au carrefour d’Israël et de l’humanité, des Nations selon le langage biblique (en tout cas pas des « païens », comme on le lit dans toutes nos bibles et d’un bout à l’autre, au mépris du plus simple dictionnaire). Il est un phénomène littéraire commun à presque tous les Prophètes : plus ou moins prolongé, plus ou moins virulent, un cahier formé d’oracles le plus souvent alertes, cruels, interrompt la séquence des pages destinées à Israël, tout ou partie, et c’est alors pour viser les Nations. Or, le schéma est volontiers le suivant : le peuple ennemi reçoit les premiers coups, avant que soudain l’oracle se retourne vers le seul roi, ainsi vers le Pharaon, qu’on appellera crocodile du Nil et dont on mènera ironiquement le deuil. À quoi l’on peut trouver trois raisons. La première est de miséricorde : le peuple a péché, certes, mais à entendre dire que son roi, tellement au-dessus de lui, a péché davantage et paie davantage, il sera sinon consolé mais mieux préparé à payer lui-même : On ne vise pas que lui. La deuxième raison est qu’en effet le baalisme, par exemple, l’invasion des cultes étrangers et idolâtriques en Israël, ont d’abord été le fait du roi, sous un prétexte défini et permanent, le besoin d’alliances étrangères pour survivre : un mariage, un tribut pourront en être des occasions, et de proche en proche le peuple adoptera les cultes favorisés du Prince.

 

Le retournement : le bonheur de la royauté maudite

          Enfin et surtout, la troisième raison est mystique. L’importance égale des deux at­taques prophétiques visant et le roi et le peuple en appelle à une situation, à une vérité au contraire bienheureuses, derrière le châtiment. L’idée originelle de la royauté a dû être de métaphysique heureuse. Imaginons une noble origine. Chacun, chaque Adam au monde reflète la lumière de la divinité, qui est sourdement et profondément de gloi­re, au sens biblique de poids, de solidité, d’existence, de prix aux yeux de Dieu, plus que d’or et de lambris. Mais tout un chacun ne pouvant dans le monde occuper une place finalement absolue, le peuple délègue un des siens pour figurer ces valeurs à ce degré. sublime. À ce personnage, isolé comme chacun est isolé devant Dieu, on donne­ra les marques visibles de l’invisible, titres, tiare, grandeur, palais, femmes, chants, lus­tre sous toutes formes. Ce fut peut-être la naissance des arts. C’était l’Image de chacun, la lumière de chacun venue sur un personnage lui aussi singulier. Mais très vite, l’hé­roïque projection détachée se sera retournée, et le roi aura retenu pour lui seul la grandeur, les sujets auront acquiescé, et bientôt ils auront dû choisir entre la révolte et la soumission, sachant que la révolte aboutit rapidement à un esclavage plus lourd, la Révolution à l’Empire, Austerlitz et son champ de bataille avec ses hécatombes rempla­çant la Bastille. L’orgueil du roi et l’idolâtrie du peuple a remplacé la délégation, le beau reflet. C’est pourquoi la première page de la Bible et les Décalogues disent d’em­blée que la seule Image de l’homme est l’Image de Dieu. Elle confisque toute autre ima­ge, et en premier la royauté. C’est pourquoi les « Cahiers sur les Nations » des Prophè­tes martèlent symboliquement l’effigie du Pharaon, du roi d’Assur, d’Édom, de Moab, d’Aram, d’un pays mythique, s’il faut  – non sans avoir d’abord fustigé leur peuple.

          Et donc garder le roi, fût-ce pour le détruire, tel est la parti de la Bible, parce qu’il nous reste avec lui, bon ou pervers, comme le parfum résistant d’une beauté évanouie, la grandeur divine de l’Adam, de chacun. Il se produit donc un second retournement : la violence du châtiment actuel témoigne du prix originel. Plus le prophète frappe fort, et plus le prix infini s’affiche. Aussi bien faut-il garder les « Oracles sur les Nations » [6], et là, garder la préposition de l’hébreu, « Oracles sur telle Nation », et non pas « contre telle Nation ». La Main est celle du Dieu de vie. Venue sur quelqu’un, elle l’agrippe du­rement comme le sauveteur agrippe jusqu’à le blesser le bras de quelqu’un qui va se noyer, mais c’est pour le remettre à la vie sur la berge.

          Enfin, parlons de politique. Après la sortie d’Égypte, après l’installation en Ca­naan, les Juges furent un temps les héros modestes de la Fédération. Assurant à une occasion donnée la paix des douze Tribus sans prendre un pouvoir prolongé, ils étaient le symbole du régime politique idéal barrant la royauté. Or, je l’ai noté en passant, au lieu de canoniser leur rôle si noble et si utile, le rédacteur de leur saga, le livre des Juges, conduit chacun des cinq Juges les plus en vue à l’idolâtrie, à la folie, à la lâcheté ou aux truculentes aventures du dernier, Samson. Autant dire que la Bible ne s’arrête à aucun régime. Tel est le dernier paradoxe global : selon les Écritures d’Israël, la royauté maudite témoigne encore indirectement de la lumière de la divinité, quand la Fédération bénie engendre des monstres.

          Tous ces mouvements qu’on suit au fil des deux-mille pages de la Bible veulent produire un effet, l’abdication de chacun, infime et seul réel. Le cœur du Prince, quel qu’il soit, individu ou groupe, réfléchissant à la politique à partir de la Bible en restera à cette prudente équivoque, se refusant à canoniser aucun régime (comme on fait aujourd’hui de la « démocratie »), c’est à dire acceptant l’invention libre, conjoncturelle plutôt qu’institutionnelle, qui assure la liberté de chacun et des groupes  – pour une nouvelle utopie.

 

Envoi : les colonnes du Temple

              Pour fixer le paradoxe le plus utile, celui qui associe la condamnation de la royauté des Nations et la rémanence de sa sublime et simple origine, soit la conjonction au creux du vallon du pire et du meilleur, je prendrai une image aussi fulgurante que condensée, et déjà remarquable par sa position même, puisqu’elle ferme le drame « historique » de la longue saga de Samuel-Rois, le récit de la défaite de Juda et de la prise de Jérusalem. C’est l’image qu’offrent les colonnes du Tem­ple lors du sac de la Vil­le. Comme le reste, elles seront bientôt démontées, et convoyées à Babel. Or, au bout d’une bonne page de description du saccage où il dresse sous forme de liste le détail des destructions, le narrateur mar­que soudain un temps d’arrêt : il s’attarde soudain à contempler en esthète, en nostal­gique, en mystique, les sculptures, la réalité matérielle de ces colonnes  – leur nom hébreu est « dressée », « dressoir », debout.

          Il reconduit le paradoxe et sa mystérieuse leçon [7] : le Temple, œuvre de roi par définition, critiqué d’avance par l’insistance de la Genèse à montrer les Patriarches rendant hommage à Dieu sur une pierre, un rien, sous un arbre, ou de l’énorme récit de l’Exode sur l’Arche du Désert.

          Ce Temple, a été refusé par Dieu à David clairement et de façon définitive (II Sa­muel, ch. 7), puis il a été logiquement détruit. Or, c’est ce monument qui prête in extre­mis à du lyrisme telles de ses pierres condamnées, ces colonnes, soutien de l’édifice, c’est à dire à une espérance, et une espérance infinie au sens propre, c’est à dire telle­ment dépendante de la divinité que doive en être purgée l’ambition royale qui a gâté le culte de YHWH du Désert, comme Nathan le disait d’emblée à David (II Samuel, ch. 7).

          Les colonnes périssent, mais leur chant, pour ainsi dire, consacre leur disparition et la valeur réelle de piété que tant de pèlerins leur ont naïvement prêtée, à tort dans l’absolu. Leur beauté confisquée, célébrée lorsqu’elle va périr, annonce qu’on doit at­tendre un retour éventuel à Jérusalem. Alors, leur Idée comme suspendue et qui, elle, ne sera pas exilée à Babel, obligera les Judéens de retour à voir autrement le culte de Dieu, leur propre existence, et ce sera, ce devrait être, sans ces même colonnes de mar­bre, sans Temple et sans roi, mais avec l’Idée de ces colonnes, « dressoir » des cœurs. La poésie immatérielle des sculptures végétales des colonnes veille plus sûrement que leur marbre, lequel va partir à Babel et y restera pour le bonheur des véritables fils d’Is­raël. Leur exil et celui des Judéens seront plus heureux que la possession de la Terre promise. l’Idée mystique des colonnes disparues les attend au seuil, immatérielle, immortelle, et donc pour une autre politique que celle qui les a édifiées. Inutile d’ajouter que la position paradoxale du dernier roi de Juda, Yoiakin, figée en « arrêt sur image » à la table du roi de Babel, hérite du même beau sort littéraire. Car, destitué comme les colonnes furent emportées (une page avant dans le texte), mais toujours appelé « roi » et même honoré en exil par son vainqueur babylonien, son Idée pourra veiller au Retour, sublimée, reniant la royauté effective en Israël, comme les colonnes passées au lyrisme diront aux Judéens de retour qu’il ne faut pas de Temple de pierre.

          Et cette sublimation du roi et du Temple détruit, monument royal par définition, guide la relation de Jésus à ce Temple, ou plutôt au Temple du roi Hérode, bien plus pharaonique, bien plus blasphématoire, bien plus à détruire, que celui de Salomon, que celui de Néhémie, que celui de Judas Maccabée. Jésus dira à sa manière que l’obole de la veuve le détruit plus sûrement que ne fera la torche de Titus. Comme Élisée pleurant sur Israël au moment où il arme contre Israël le bras d’un ennemi d’Israël, Jésus pleurera sur le Temple, sur Jérusalem, et il paiera la redevance légale pour le Temple. Même paradoxe : si le statère que Pierre trouve par miracle dans le poisson est destiné au Temple, il vient du Ciel, et donc il va jusqu’à un Temple invisible, au-delà de ce temple par trop visible et qui masque le véritable (Matthieu, ch. 17, v. 2-27). Le voile partagé condamnera le Temple, mais, inutile désormais, il viendra déférer dans sa déchirure et son ouverture à la mort bienheureuse de Jésus. Et ce Temple que refusera Étienne lapidé conduira à cette même Idée, qui était celle d’Isaïe, que les Cieux forment le vrai Temple, non fait de main d’homme (voir Actes, ch. 9, v. 48-50). Et s’il s’agit bien des Cieux en haut, c’est en même temps par miroir la vérité de chacun en bas.

          À l’abri de nous-mêmes, alors, colonnes condamnées et sublimées grâce à ces effets bien conscients de la littérature biblique, lisons tranquillement toute la Bible, heureux de ses paradoxes sans résolution simple, et pour cette raison même vitaux. Faisons comme St Augustin, à l’aise, heureux de s’y promener parmi des halliers au clair-obscur sémitique : ils le délivraient de son manichéisme qui tranchait entre mal et bien.

Jacques Cazeaux
Février 2018

[1]. Plus qu’un stigmate, les livres des Chroniques récriront systématiquement, à leur manière, dans une per­spective idéalisée d’eschatologie, tout ce qui a fait la matière de l’Histoire sainte, des Origines à l’Exil.

[2]. Toujours ce jeu biblique entre pluriel et singulier : le peuple est délivré de l’attaque assyrienne, et le roi, personnage au singulier, figure de chacun, est guéri d’une maladie.

[3]. L’affaire est assez remarquable pour qu’on en trouve le récit repris dans le livre d’Isaïe, ch. 39.

[4]. Une fois aidé par Juda, le futur roi de Babel présumé en ferait son vassal.

[5]. I Rois, ch. 6, v. 38 et ch. 7, v. 1. Dans nos bibles le passage d’un chapitre à l’autre empêche le lecteur de subir le choc des deux chiffres, sept ans pour YHWH, contre treize pour le roi Salomon et l’Égyptienne.

[6]. Soit dit pour écarter le scandale d’une violence de Dieu selon la Bible, on sait que les oracles sur les Na­tions servent surtout de miroir à Israël : les crimes royaux reprochés aux Nations sont perpétrés en Israël, et donc les châtiments prévus pour les Nations tomberont sur Israël, et aggravés du fait qu’Israël a été choisi entre les Nations.

[7]II Rois, ch. 25, v. 16-17, et Jérémie, ch. 52, v. 20-23. Le rédacteur de l’ultime exploit de Samson ruinant le temple philistin de Dagôn se focalise sur ses colonnes (Juges, ch. 16, v. 22-30). Ironie à distance, entre le temple du faux dieu et le Temple de YHWH, refusé par YHWH, la différence serait infime sans la dévotion que porte le rédacteur des Rois aux colonnes perdues du Temple de YHWH.

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