Barcelone, c’est pas la Bretagne.

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Publié le 29 novembre 2017 Aucun commentaire

 

Ce qui se joue à Barcelone actuellement ne se limite pas à une simple logique « identitaire » ou « économique » banale, à une affaire de « nationalisme régional » ou de « tensions économiques ». Nous devons regarder l’indépendantisme catalan comme un fait territorial, un des effets inédits de la métropolisation sur la sphère politique.

L’autonomisation des métropoles vis-à-vis des États nations est une tendance lourde à l’échelle mondiale. Les grandes villes développent aujourd’hui d’abord des relations entre elles, au sein de ce que les géographes appellent un « archipel mondial » (Dollfus), bien plus qu’à l’intérieur des espaces nationaux. En plus de concentrer les moteurs de la croissance économique, les métropoles vivent au diapason de l’économie mondialisée. Les instances de dialogue entre métropoles au niveau mondial se sont d’ailleurs multipliées : le C40, rassemblant les maires des 40 plus grandes villes du monde, est le pendant des G20 et autre G8. On a vu récemment les métropoles américaines se mobiliser contre le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, dans cette même logique « cities vs. states ». Au moment du Brexit, une pétition, certes fantasque, réclamait également l’indépendance de Londres, pour lui permettre de demeurer dans l’Union Européenne. Plus sérieusement que la menace d’un improbable « Lexit », Anne Hidalgo et Sadiq Kahn ont publié une tribune des plus significatives, exprimant leur détermination pour continuer à travailler ensemble. Le texte insiste d’abord sur l’appartenance des deux capitales au club restreint des « quelques villes vraiment globales », avant d’ajouter : « Si le XIXe siècle a été défini par les empires et le XXe siècle par les États-nations, le XXIe siècle est celui des villes-mondes ». Plagiant ainsi la phrase désormais célèbre de Wellington Webb, l’ancien maire de Denvers, Londres et Paris affirment vouloir être « un contrepoids puissant face à la léthargie des États-nations ».

Revenons au cas barcelonais. Il est emblématique de cette montée en puissance des villes, avec une économie métropolitaine florissante dans un pays qui accuse encore les contrecoups de la crise de 2008. Barcelone, c’est certes 20% du PIB de l’Espagne, mais c’est aussi 50% de l’activité à forte valeur ajoutée (arts, haute gastronomie, sciences). Cela suppose une « dette » espagnole à l’égard d’un territoire qui compense largement les difficultés d’une partie du pays. On ne se trouve pas uniquement face à un territoire « riche » dans une Espagne « en difficulté », mais face à une métropole qui, comme d’autres, vit toujours plus en décalage par rapport à l’espace national. Cet effet de décalage nourrit le ressentiment et l’aspiration à l’indépendance. Il ne s’agit pas ici d’évacuer le facteur proprement culturel et historique de l’indépendantisme catalan, mais de voir comment l’aventure métropolitaine vient réactiver ce sentiment de « particularisme » tout en nourrissant auprès des élites la conviction que Barcelone se porterait bien mieux loin de Madrid.

Il y a un facteur proprement « métropolitain » à l’indépendantisme catalan : Barcelone, ce serait, en gros, la Corse dotée de la dynamique lyonnaise.

Il n’est donc pas question, uniquement, de « régions plus riches » au sein de l’Europe, caractérisées par le fait d’être fortement contributrices pour la solidarité nationale. Il s’agit de logiques échappant de plus en plus au cadre des États-nations pour redessiner l’espace politique. Alors même que la fracture ne cesse de s’élargir entre les métropoles et le restant des territoires, ils doivent en effet cohabiter ensemble au sein d’un même espace politique traversé par des crises profondes vis-à-vis de la mondialisation et de leurs politiques économiques. Lorsque ces tensions territoriales viennent se superposer à des phénomènes culturels préexistants, la situation devient explosive, comme à Barcelone et, dans une moindre mesure, dans les Flandres et en Lombardie. Ces situations doivent être différenciées de celles de l’Ecosse, de la Corse ou de la Bretagne, plus classiques, déconnectées de la question métropolitaine (et apaisées dans le cas de la Corse, plus encore de la Bretagne). Il y a un facteur proprement « métropolitain » à l’indépendantisme catalan : Barcelone, ce serait, en gros, la Corse dotée de la dynamique lyonnaise.

La métropolisation pourrait bien alimenter un séparatisme d’un nouveau genre dans une Europe à deux vitesses

La métropolisation pourrait bien alimenter un séparatisme d’un nouveau genre dans une Europe à deux vitesses, alors même que l’on croyait l’indépendantisme relégué au rang des vieilleries du XIXe siècle. Dans le même temps, le Brexit ravive les aspirations séparatistes outre-Manche. La question n’est aujourd’hui plus tant celle de l’existence d’un peuple comme nation indépendante, notamment par rapport à une autre nation, mais plutôt celle de son inscription libre dans la mondialisation. Il est essentiel d’analyser avec précision les demandes d’indépendance au sein de l’Union Européenne, sans les englober dans un fourre-tout « nationaliste » ou « régionaliste », qui voudrait que la situation de la Bretagne, de l’Écosse ou de la Catalogne soient les mêmes, portées par des « revendications identitaires » sur un modèle périmé du XIXe. Face à cette nouvelle donne, les modes de gouvernance pourraient être amenés à évoluer pour prendre en compte la situation particulière des grandes métropoles, en réponse au paradoxe suivant : dans un univers toujours plus mondialisé, les relations internationales sont animées par les États, alors même que les villes en sont des acteurs-clés. Jusqu’à quand ?

Noxetlux
Auteur : Noxetlux

Marie-Hélène, membre des Alternatives Catholiques.

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