Atelier Bible et Politique : compte-rendu du 15 novembre 2016

Le prophète inutile, l’Arche inutile 

(Notes brèves sur I Samuel, ch. 1 à 7 [1])

 

L’horizon prophétique

              Après tous les premiers livres, éducateurs de la démission, donc après la Genèse, qui a miné les deux ambitions de toute royauté des Nations, la dynastie par l’aîné et la possession d’une terre ;

         après l’Exode, dont le gros dernier tiers est consacré à l’Arche où sont les Plaques de pierre de la Loi du Sinaï, une Arche modeste, faite librement par les Israélites dans le Désert, pour faire d’avance pièce au Temple de Salomon, bâti grâce à la Corvée pharaonique ;

         après le livre de Josué [2], qui décrit pesamment la Conquête et le Cadastre quadrillant la Terre promise, pour laisser croire qu’Israël est une nation forte et établie, fière, mais qui s’achève sur la terrible perspective inverse, de l’exil ;

         après le livre des Juges, qui, lui, offre le remède, à savoir la Fédération des Douze Tribus sans roi ni centralisation…

         après, si l’on veut, le petit livret de Ruth, où l’on voit Booz sauver une ferme dont la disparition ferait un trou fatal dans le tissu du Cadastre de Josué…

              voici le gros paquet, la chronique des rois d’Israël répartie artificielle­ment entre quatre livres, deux Samuel et deux Rois. Ce long récit obéit à un schéma simple : une trilogie perverse, et donc « exemplaire », celle des trois premiers rois, Saül, David, Salomon, antithèse des trois Patriarches de la Genèse, préface longue­ment les vignettes dévidant avec bien moins de détail la liste des rois qui leur ont succédé jusqu’aux deux exils.

         En gros, le livre I Samuel raconte l’histoire de Saül, le livre II Samuel, celle de David, le livre I Rois, ch. 1 à 12, celle de Salomon, et la suite de I Rois enchaînant sur II Rois, celle des rois leurs successeurs, tous ou presque prévaricateurs…

         Au fil des épisodes se dessine un parti politique et théologique : après les rois, qu’il ne faudrait donc pas avoir eu, la narration met en scène de grands pro­phètes, Élie, Élisée puis Isaïe, préférables aux rois et leurs ennemis, mais auxquels il ne faudrait pas non plus trop s’attacher ; c’est pourquoi survient au terme la re­découverte de la Loi dans une resserre du Temple : or, ce retour à la vérité se situe juste avant l’Exil de Babel, et donc la Loi servira de viatique à chacun en Israël lorsqu’il sera exilé à Babel ou ailleurs chez les Nations. La Loi seule libère de toute domination politique (les rois) ou morale (les prophètes). La Loi s’adresse en effet à chacun, à la deuxième personne du singulier, seul lieu de conscience vraie : Tu ado­reras… Tu ne prendras pas… et c’est en exil, soit dans le Désert des origines comme enfin retrouvé.

         Naturellement, les Écritures ne délivrent aucune théorie du pouvoir, de la politique, de la royauté, et l’on n’y trouve d’ailleurs aucune définition de quoi que ce soit. Les récits « déposent » lentement dans la conscience du lecteur.

 

Un Prologue : I Samuel, ch. 1 à 7

              Poursuivant en un sens sur la lancée des Juges, les 7 premiers chapitres de I Samuel racontent les débuts de Samuel, une sorte indécise de Juge et de prophète, jusqu’au coup de gong qui ne se fait guère attendre, la décision abrupte et mortelle des fils d’Israël d’avoir un roi à l’image des Nations (le ch. 8). Les épisodes des ch. 1 à 7 jouent le rôle d’un véritable Prologue, car ils posent les conditions de possibilité de la théorie biblique de la politique-théologie, au gré d’anecdotes variées et pittoresques à souhait, ou plus simplement, ils tracent l’horizon mental qui la servira.

         Deux panneaux contrastés forment de Prologue. C’est l’Arche qui en est l’enjeu : les ch. 1 à 3 montrent comment les fils d’Israël, et nommément les servants du culte, l’ont oubliée, voire bafouée, et les ch. 4 à 7 montrent comment, au contrai­re, les Philistins, présentés en ennemis jurés et persévérants d’Israël, la considèrent avec déférence. La leçon est rude pour le prétendu orgueil des Israélites. 

1. – La disqualification d’Israël ? (ch. 1 – 3)

              Samuel sera le héros un peu pâle de l’histoire de Saül. Il bénéficie au dé­part d’une belle Nativité. Le récit crédite Anne, une femme, sa mère, d’une vérité israélite neuve, parallèle à la descente aux enfers du prêtre Éli. Anne se signale par trois transgressions heureuses : elle prie en silence, elle ne va pas à la Fête annuelle, elle donne à son fils consacré nazir un vêtement confectionné par elle. Le silence la met devant le silence d’éternité de YHWH ; la célébration qu’elle fera de son propre mouvement continue dans ce sens et marque en même temps la disqualification d’Éli qui n’a pas compris son premier silence ni deviné en sa qualité de prêtre-pro­phète la grandeur de cette transgression [3] ; enfin le vêtement qu’elle donne à son fils consacré empêche Samuel d’avoir la tunique officielle des servants de l’Arche à Silo, celle que portent les prêtres pervers : il est comme elle tenu à l’écart des autorités morales d’Israël, autorités perverties, comme on le voit.

         Parallèlement, en effet les prêtres sont à l’évidence disqualifiés, Éli pour cou­vrir ses fils, et ceux-ci pour leurs sacrilèges répétés. L’Israël de vérité est réfugié dans ce beau Désert de l’humanité qu’est la femme.

         Plus subtil, le lecteur qui attend de grandes choses de ce Samuel privilégié sera (devrait être, en bon lecteur) relativement déçu : le message condamnant Éli et ses fils qu’il reçoit la fameuse nuit des réveils intempestifs (que le prêtre Éli n’a pas su deviner…) a été prévenu, comme démonétisé, par la bien plus longue prophétie de l’homme de Dieu (ch. 2, v. 27-36). C’est là une première ombre jetée presque in­sensiblement sur le rôle des Prophètes : car déjà, l’homme de Dieu est un Israélite or­dinaire mais vrai en sa religion, ce qui veut dire qu’un fils d’Israël ordinaire, chacun en somme qui fait la Loi, prophétisera, dira le vrai ; d’autre part, ce vrai passe par la confession des crimes d’Israël que ceux des prêtres amènent à leur point sans re­tour. Sans la confession, Israël n’est rien, ce qui sera vérifié au terme de la seconde aventure. Autorités, orgueil possible, rien ne sert Israël.

         Il est notable que la prise de l’Arche ne soit pas annoncée, alors que ce sera la pièce maîtresse du drame à venir. C’est que ce volet du Prologue refuse par dé­cence de mêler l’Arche aux vilenies d’Israël [4], prévoyant qu’elle sera mêlée mais tout autrement aux apparentes horreurs des Philistins, et alors avec une complai­sance rabelaisienne…

         Le prêtre Éli reprend ses deux fils, mais ne les sanctionne pas, et plus loin, il ne réagit aucunement à la terrible remontrance de l’homme de Dieu [5].

         Au passage, on voit qu’il ne faut pas isoler la dite « vocation » de Samuel comme un bel exemple. Il n’est qu’un instrument, déjà inutile étant donné la précé­den­te annonce de l’homme de Dieu, et il n’a pas immédiatement perçu la Voix, pas plus qu’Éli. Surtout, pour rendre justice à l’épisode, il faut poursuivre la lecture jusqu’à la révélation du châtiment, sans s’arrêter comme le Lectionnaire sur un ex­tatique « Parle, ton serviteur entend », très édifiant mais à faux. En dépit du désir quasi invincible d’en trouver, il n’y a aucun personnage exemplaire dans la Bible, mais des rédactions littéraires, maîtresses de la lecture.

2. – La vérité d’Israël chez les Philistins ? (ch. 4 – 7)

         L’épisode qui arrive est un superbe tableau, haut en couleur,… long, uni­fié, tout rempli de l’Arche (sauf…), et le lecteur n’est pas distrait. Deux batailles livrées contre les Philistins servent de fermoir, l’une perdue au début, l’autre ga­gnée à la fin. La première, une défaite, rend vain le nom de la pierre votive, Pierre du secours (de YHWH), quand la seconde, à la fin, magnifiera au contraire ce même nom par la victoire. 

Une affaire caricaturale (ch. 4 à 6)

              Or, la première est perdue à cause de l’oubli de l’Arche, irréparable aussi bine, et quand on la met enfin en tête de l’armée, elle est prise par les Philistins. Déjà, les Philistins l’ont aperçue et ont récité un catéchisme israélite parfait, se sou­venant de l’Exode, de la grandeur du Nom de YHWH, tout ce qu’ont oublié les fils d’Israël. Au lieu de détruire ce talisman des Hébreux, même quand l’Arche leur apporte des calamités, ils la révèrent, croient bien faire en lui donnant l’abri des temples de trois villes sur cinq de leur Pentapole, et pour finir, ils vont la recondui­re aux Hébreux en forme liturgique et prophétique parfaite – au lieu de la précipi­ter à la Mer. La complaisance du narrateur étalant tout le détail souligne le contras­te scandaleux qu’il voit entre Israël et les Nations.

         Cela dit, voici une autre subtilité de fond majeure. Quand il sera question de rendre l’Arche aux fil d’Israël, l’oracle leur commandera de faire en or des images de leurs tumeurs honteuses et des rats de leur peste. Pour ces images obscènes c’est donc l’or qui sera sollicité. Par là, indirectement ou même assez directement il s’agira de mettre en cause les rois (on les évoque, et l’on ne parlera même que des princes au moment de leur retour chez eux – ch. 6, v. 16), les rois seuls maîtres de l’or. C’est là un court-circuit : ainsi rapprochés par ce rite répugnant d’exécration, le roi comme tel et ses ors comme tels sont donc déclarés choses en effet obscènes. Certes, littérature de sagesse oblige, tout cela reste en arrière-fond, majeur mais discret, comme l’effacement relatif du prophète en Samuel précédemment dépassé par l’homme de Dieu… Et donc passons.

         Le retour de l’Arche, de perfection de la part des Philistins, qui consultent l’oracle, qui s’en remettent à Dieu (les vaches veuves de leurs petits se retourne­ront-elles ?…), va provoquer un clivage chez les fils d’Israël. La joie de la plupart contraste avec le manque de joie ou le sacrilège de certains Israélites, ainsi moins religieux que les Philistins, et qui en périssent – prémonition d’un épisode analo­gue lorsque David croira bien faire en rapprochant l’Arche de sa propre Maison dorée à Jérusalem. Ainsi le tableau côté Israël s’assombrit., alors qu’on pouvait attendre une restauration immédiatement acquise, en tout cas directement opposée aux crimes du début.

 Un solde inattendu (ch. 7)

         Or, la situation va se modifier d’une façon inattendue et très habile. Sa­muel profite de l’occasion, même s’il s’est écoulé vingt ans depuis le retour de l’Ar­che, pour porter la lumière jusqu’au fond du crime des fils d’Israël, leur idolâtrie, que leur oubli de l’Arche naguère et l’hésitation récente ont manifes­tée. Il demande et obtient leur conversion, et ils renoncent en effet à leurs idoles (ch. 7, v. 1-4). Mieux, épisode plus que bref au regard de ce qu’il apporte de décisif, ils disent à haute voix leur crime, Nous avons péché à YHWH (ch. 7, v. 6). Or, par le jeu d’un symbole renvoyant aux misères du début (ch. 4), c’est cet aveu qui va permettre de donner à Israël la victoire sur une agression des Philistins, arrivant à point pour rimer avec la première affaire [6]. La vérité de la conscience de chacun en Israël passe par la confession de son mal, dont l’obsession de la royauté dans les Écritures révèle que c’est la volonté de puissance – elle est en chacun.

Jacques Cazeaux  

15 Novembre 2016

 

[1]. Ces pages supposent que leur lecteur s’est d’abord fait lecteur du Texte.

[2]. À partir de Josué des bibles donnent aux divers livres le titre de « Livres historiques », in­duisant chez le lecteur une perspective linéaire et objective, cadrée par la chronologie « abso­lue », alors qu’il s’agit des « Premiers Prophètes », c’est à dire d’une rédaction idéologique, reprenant certes plus ou moins des archives réelles, mais les mettant en page selon une visée unifiée moralement par une réflexion sur la politique comme entrée de la religion d’Israël.

[3]. Les ennemis de Jésus ne comprendront pas davantage sa liberté quant au Chabbat.

[4]. Les rédacteurs de la Bible évitent le contact même purement matériel, d’écriture, entre la Sainteté de Dieu et le crime : ainsi la femme de Job suggère à son homme frappé de « bénir Dieu », selon la lettre du texte, mais chacun sait qu’elle lui dit de « maudire », ce qui entraî­nerait qu’il soit foudroyé et en finirait. De même dans l’évangile on lit selon le texte grec Vous ne pouvez Dieu servir et Mammon », où le simple mot « servir » met une cloison toute ma­térielle mais étanche entre Dieu et l’impur Mammon.

[5]. On y aura perçu l’ironie : en conclusion l’homme de Dieu annonce que les fils d’Éli de­vront mendier un pain chichement donné, et c’est par le jeu du talion moral le revers de leurs abus portant sur la graisse des sacrifices (I Samuel, ch. 2, v. 36).

[6]. Il serait vain de s’interroger en psychologie objective des peuples pour se demander com­ment les Philistins, si braves chrétiens aux ch. 5 et 6, deviennent ennemis d’Israël au ch. 7. La narration prophétique se sert de « fiches « préexistantes pour son Idée, et non avec le souci de la vraisemblance.

Hieronyme
Auteur : Hieronyme
Homme de l'Antique. Exégète à ses heures.
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