Les Veilleurs à Nuit Debout : tirer les leçons du fiasco ?

Nous refusons de nous arrêter au constat, largement partagé ces derniers jours, d’une convergence impossible entre les membres des Veilleurs et le mouvement Nuit Debout, ou plus précisément entre certaines motivations hostiles à la Loi « mariage-adoption pour tous » et d’autres hostiles à la Loi Travail. Il nous semble regrettable, en effet, de ne pas interroger la méthode employée lors de la rencontre tentée le 8 juin au soir, afin de comprendre ce que pourrait être une authentique convergence politique. En cela, nous refusons de conforter l’image sectaire de Nuit Debout tout comme l’image contre-révolutionnaire des Veilleurs – du moins de certains chrétiens sincères qui y ont participé. En cela, nous refusons que « la violence » des uns soit la seule leçon à tirer de ce fiasco.

 

Quelle interprétation de l’échec ?

Il y a un mois, une figure notoire des Veilleurs exprimait ses distances vis-à-vis de Nuit Debout. Ces deux mouvements, disait-il, « ne mènent pas le même combat ». Nuit Debout n’a pas de « métaphysique ». Nuit Debout est une « pulsion ». Nuit Debout fait de la « politique ». Il y a quelques jours, on apprenait pourtant que les Veilleurs, motivés par le sentiment d’avoir « une intuition » en commun avec Nuit Debout, allaient se rendre collectivement place de la République pour y rencontrer ses occupants. La suite, on la connaît : les Veilleurs ont été exclus de la place et des « antifas » se sont rendus coupables d’actes de violence à leur encontre. Les désirs de dialogue et de convergence ont été tués dans l’œuf. La soirée s’est soldée par un cuisant sentiment d’échec.

On s’est empressé, de toutes parts, d’interpréter cet événement de la sorte : l’échec de la « rencontre » entre Les Veilleurs et les « nuitdeboutistes » n’est que la confirmation de ce qui était pressenti, à savoir que Nuit Debout est rongé par le sectarisme et le dogmatisme ; que les contradictions politiques de ce mouvement (qui découlent de son caractère « libéral-libertaire ») le condamnent à ne pouvoir organiser sérieusement le combat contre les maux qu’il dénonce ; que les principes qu’il affiche (ouverture, démocratie directe, etc.) n’existent jamais pour lui que sur le papier. Cet événement contribuerait donc à lever le voile sur la véritable nature de Nuit Debout : un mouvement de gauchistes dénués d’intelligence, incohérents et fondamentalement hostiles à tout ce qui se risque à articuler différemment pensée anthropologique et pensée socio-économique. Aucune passerelle possible, donc, entre Nuit Debout et le courant d' »écologie intégrale » issu de la pensée sociale chrétienne, conforté par l’encyclique Laudato Sì dans sa lutte contre un néo-libéralisme sociétal, social et économique (dépassant d’ailleurs largement le seul cadre du mouvement des Veilleurs, et encore plus la micro-question du mariage-adoption pour tous). Peut-on en rester là ? Peut-on se réjouir d’avoir su percer définitivement à jour, l’espace d’un soir, les faiblesses de Nuit Debout, piétinant avec violence la main tendue par les Veilleurs ?

 

Ce que la convergence ne peut pas être.

Il nous faut regarder les choses en face. A-t-on réellement voulu « dialoguer » avec Nuit Debout ? Nous ne parlons pas ici de l’intention de tel ou tel de nos amis. Est-ce que le fait de se pointer un soir en tant que mouvement constitué au sein d’un mouvement qui ne cesse de dire qu’il ne veut pas se laisser pénétrer par des mouvements structurés, est la marque d’un véritable désir de dialogue ? Par ailleurs, la convergence avait-elle été réalisée, au préalable, sur le plan de la lutte concrète? Les Veilleurs ne se sont pas mobilisés en tant que mouvement constitué contre la loi Travail. Nuit Debout n’existe que parce que la loi Travail a été l’occasion d’une tentative – laborieuse et désordonnée, peut-être, mais une tentative tout de même – pour s’organiser contre le pouvoir et l’ordre des choses dont est sortie une telle loi. Comment les Veilleurs pouvaient-ils penser que, dans ces conditions, ils seraient accueillis avec confiance ? Il ne s’agit pas seulement de faire la leçon à ceux qui ont agi, en leur reprochant de ne pas avoir anticipé le choc politique et la violence symbolique que devait constituer la visite d’un mouvement constitué dans le sillon de la Manif pour Tous auprès d’un rassemblement hébergeant les revendications des minorités LGBT. Il s’agit de déconstruire l’idée selon laquelle une convergence devrait être spontanée, au sens de désorganisée : si des liens doivent se tisser entre personnes issues de ces mouvements, si des convergences doivent apparaître, cela prendra du temps et nécessitera l’engagement de personnes des Veilleurs au cœur même de Nuit Debout, non la venue d’un grand cortège, un soir, à République. Il y a au moins deux leçons à tirer de cet échec : a) la convergence ne saurait être une embrassade spontanée entre personnes qui se combattaient la veille ; b) la convergence est rendue presque impossible quand elle est pensée à partir de la réunion de mouvements ayant acquis chacun le statut d’idole politique : c’est peut-être dans ce qui déborde des mouvements constitués, comme Nuit Debout ou les Veilleurs, que la convergence devient possible.

La réaction officielle de Nuit Debout, rejetant les Veilleurs comme des « liberticides », est certes erronée. Néanmoins, il est également faux de dire que les causes de la rencontre manquée sont exclusivement à chercher du côté des insuffisances de Nuit Debout et de sa « violence cachée ». Nous autres chrétiens – « Veilleurs » ou non – qui souhaitons agir politiquement, avons autre chose à faire que nous flatter de repousser dans l’ombre du sectarisme un mouvement avec lequel, d’évidence, des ponts méritent d’être construits. Finalement, ce fiasco ne signifie aucunement que la convergence était impossible. Il révèle seulement que les conditions d’une convergence réussie n’étaient pas réunies. Si elles ne l’étaient pas, c’est que les Veilleurs – et, plus généralement, les chrétiens désireux d’abattre le « monde » contre lequel se lève Nuit Debout – portent une part de responsabilité dans ce fiasco stratégique, amplifié par les réactions qui lui ont fait suite. Plutôt que de nous conforter dans un entre-soi infantile et confortable, cet échec ne pourrait-il pas être le point de départ d’une authentique réflexion collective sur la signification politique de la notion de « convergence » ? Convergence n’est pas alignement, convergence n’est pas complaisance. Il existe une illusion de convergence comme il existe une illusion de dialogue. La question que pose la convergence est d’abord : « qu’avons-nous à faire ensemble ? », bien avant « quels sont nos points communs et jusqu’à quel point sommes-nous semblables ? ». Notre réponse à cette question, pour mener à l’action collective que nous souhaitons, doit s’enraciner dans une participation originale au mouvement contestataire en cours. Encore faut-il en reconnaître les diverses règles, codes et contraintes et laisser de côté le caractère revendicatif de son identité pour exister à travers ses convictions – ce qui ne signifie nullement dissimuler cette identité mais bien plutôt poser les conditions de son expression renouvelée. C’est dans le creuset de ces contacts de lutte, qui commencent au niveau de la rencontre individuelle, qu’une authentique convergence trouvera son fondement théorique et sa fécondité pratique. (cf. notre précédent article « Catholiques debout ! »). Cela implique un certain débordement des mouvements constitués, pas leur répétition idolâtre.

 

Ce que la convergence peut être.

Il faut se défaire de l’idée que la convergence passe par l’occupation d’une place en commun. Nous n’espérons aucun « grand soir » de la convergence ; il n’y aura pas de « réunification » idéologique faite en un jour, en se regardant les yeux dans les yeux sur une place publique. Trop d’amertume et de fractures historiques se sont accumulées du côté des chrétiens comme du côté des mouvements protestataires placés à l’extrême gauche par les médias pour que ces deux mondes puissent agir de concert du jour au lendemain. Ce qu’il y aura, ce sont des révoltes situées différemment dans l’espace et dans le temps, des amitiés nouées ou pas, des convictions communes ou pas, des occupations de sites, des amitiés nouées malgré les différences – sans jamais que la réussite du geste ne soit garantie. En tout cas un même ennemi : la « prostitution universelle » dont parle Péguy dans sa Note sur la philosophie de monsieur Descartes, c’est-à-dire le remplacement des êtres et des rapports humains par des symboles marchands.
Il n’y a pas de leçons idéologiques nouvelles à tirer de l’échec de la venue des Veilleurs place de la République. On savait déjà que l’incompréhension et la méfiance régnait des deux côtés. Comme l’écrit Gaultier Bès, ces camps sont « artificiellement irréconciliables ». Si nous nous en donnons les moyens matériels, intellectuels, stratégiques et politiques, des convergences sont possibles. La seule leçon à tirer, c’est donc qu’il faut s’atteler à les réaliser et redoubler nos efforts en ce sens, quand bien même nous avons le sentiment d’en faire beaucoup. Si notre contestation est sérieuse, nous avons une place légitime auprès de ceux qui ont appris le réflexe de nous rejeter. L’initiative des premiers pas nous revient : enchaînons-les sans hésiter. Au bout du chemin, la convergence ne sera pas, alors, la fusion en un même monde – c’est précisément la tendance à tout homogénéiser dans un même monde qu’il s’agit de combattre – elle sera l’unité – fragile, éphémère, toujours inédite – de l’hétérogène. A partir d’actions consonnantes.

 

Paul, Marie-Hélène, Foucauld et Camille. 

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2 réflexions sur “ Les Veilleurs à Nuit Debout : tirer les leçons du fiasco ? ”

  1. Cela est généreux et presque d’utilité publique. Mais je reste sceptique.
    Des convergences peuvent certainement exister mais pour penser et construire une société cela devient plus incertain. Je ne sais si dans l’histoire des mouvements aussi différents ont pu bâtir à long terme, je doute. Par contre à court terme sur des questions et des enjeux limités dan le temps et dans l’espace why not…

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