Nos neurones ont-ils une âme ?

Jeudi 10 mars avait lieu la première séance de l’atelier « Science, technique et transhumanisme ». Compte-rendu.

Transhumanisme vs. Homme augmenté

Avant d’être introduits aux sciences cognitives par Laure-Hélène Canette, Antoine Cavalié a clarifié quelques notions abordées lors de cet atelier.

Antoine nous a d’abord mis en garde contre l’amalgame entre « transhumanisme » et « homme augmenté ». Le transhumanisme est un projet qui a pour but d’accéder au « post-humain » (qui n’est pas l’homme augmenté !) grâce à la technologie. Les théories transhumanistes sont à la fois défendues par des pseudo-scientifiques mais aussi par des gens très sérieux dont la caractéristique est d’avoir beaucoup d’argent ! Il n’y a donc pas un transhumanisme, mais des transhumanismes.

On peut dire qu’il y a deux courants généraux. Les premiers célèbrent les progrès techniques qui vont permettre de résoudre tous les problèmes de l’humanité, à savoir quitter notre condition terrestre (en allant vivre ailleurs, sur Mars, par exemple) et notre condition humaine (en devenant immortel). Cela devrait nous conduire au cyborg. Si des milliards sont déjà déboursés pour explorer la vie ailleurs que sur la Terre, l’immortalité n’est pas du tout d’actualité et relève de la science-fiction.

Les autres développent un transhumanisme catastrophiste : l’humanité court à sa perte (écologique) et si l’on ne passe pas à l’humanité 2.0, nous allons disparaître. Cette nouvelle humanité ne sera bien sûr pas accessible à tous, mais une partie peut survivre grâce au transhumanisme et ainsi l’espèce sera conservée. Nous aurions donc un choix à faire, tout en sachant que le transhumanisme ne sera pas démocratique.

Dans tout ça, qu’est-ce donc que l’homme augmenté, si ce n’est pas le post-humain ? En fait, l’homme augmenté, on y est déjà ! Nous sommes des hommes augmentés, en ce sens que la technique nous permet, depuis la préhistoire, d’être moins conditionnés par notre environnement. La technique nous permet de nous adapter. On peut alors s’interroger sur notre rapport aux artefacts (le livre en est un !) et à tout ce qui nous facilite la vie – et ça commence avec l’écriture et la roue !

La technique apparaît alors comme un pharmakôn, c’est-à-dire qu’elle peut aussi bien être une sorte de remède qu’un poison, tout dépend de l’emploi que nous en faisons. Mais cela suppose que nous soyons maîtres de la technique. Or, force est de constater qu’aujourd’hui, nous sommes parfois contrôlés par elle, par des machines.

Vous avez dit sciences cognitives ?

Une fois ces clarifications faites sur le transhumanisme, le post-humain et l’homme augmenté, Antoine nous introduit aux sciences cognitives. Celles-ci naissent dans le milieu scientifique américain des années 1940. Il s’agit de sciences et de techniques de l’esprit. Les sciences cognitives partagent avec le transhumanisme le même fondement, à savoir la cybernétique. Pour que le cyborg existe, il faut que le cerveau soit compris comme une machine à penser, que l’on pourra reproduire techniquement.

Les « sciences co » se proposent d’étudier le cerveau pour savoir comment fonctionne la pensée, c’est-à-dire comment interagissent les neurones. C’est de ces connexions neuronales que surgit l’esprit.

Antoine pointe le problème majeur de telles sciences : leur réductionnisme. Il n’y a pas d’objectivité absolue en sciences, et c’est d’autant plus vrai pour les sciences co puisqu’elles analysent aussi le corps vécu. Par ailleurs, si l’agir humain est réduit à une théorie de l’interaction de neurones, alors cela confère beaucoup de pouvoir à la science. Pourtant, les sciences cognitives suscitent beaucoup de réflexions et de nombreux débats. Ce n’est pas une science mécanique aride.

Concrètement, qu’est-ce qu’on fait quand on fait des sciences cognitives ?

Laure-Hélène nous explique qu’il y a, en réalité, plusieurs termes : sciences cognitives, psychologie cognitive, psycho-linguistique, neurosciences cognitives… En fait, la cognition, c’est se demander comment on interagit avec l’environnement. On peut étudier plusieurs domaines : mémoire, langage, attention, émotions, fonctions exécutives (comme la planification)… Ces domaines peuvent être à leur tour subdivisés en différents sous-domaines, et les domaines peuvent même être combinés ! Par exemple, on peut étudier les effets des émotions sur la mémoire.

Ces différents domaines peuvent être considérés au niveau comportemental et/ou cérébral (par exemple, grâce à l’électroencéphalogramme ou à l’IRMf), mais les deux sont liés. Ainsi, la psychologie cognitive s’intéresse au comportemental ; la neuroscience cognitive au cérébral ; tandis que la neuropsychologie intervient dans le cadre de la pathologie. Laure-Hélène rappelle que l’étude des pathologies renseigne aussi sur le fonctionnement cognitif normal !

Les sciences cognitives se sont également intéressées à la cognition animale, qui permet plus de choses au niveau méthodologique. Ces études peuvent ensuite permettre de dégager des liens entre cognition animale et cognition humaine. Par exemple, on peut créer des souris qui ont la maladie d’Alzheimer et tester des molécules sur elles, avant de faire des essais cliniques chez l’homme.

Les sciences cognitives adoptent une démarche hypothético-déductive qui leur permettent d’établir des modèles (une entrée + des étapes + une sortie) et de créer des « boîtes » ce qui peut sembler réducteur mais permet de penser les choses et d’identifier des troubles chez les patients.

Une exemple dans le domaine du langage : Hillis & Caramazza.

 

Enfin, Laure-Hélène nous a présenté une étude de cas sur la perception subliminale : peut-on accéder à la sémantique de mots perçus inconsciemment ? Cette étude a permis de révéler qu’une part du non-conscient guide notre comportement cognitif.

L’application des neurosciences en marketing et en communication : un vrai danger ?

A l’issue des exposés d’Antoine et de Laure-Hélène, nous sommes passés à un temps de questions qui ont notamment porté sur l’application des neurosciences à d’autres domaines, comme le « neuromarketing ». Si la « neurothéologie » qui tente de trouver le point G (comme God) ne relève pas d’études très sérieuses, le « neuromarketing », lui, est bien à l’œuvre dans notre société. Il s’agit de comprendre le capitalisme comme une économie libidinale de l’attention. On récupére les sciences cognitives pour vendre des produits : capter l’attention pour conditionner le désir. D’où la magnifique phrase de Patrick Le Lay, alors PDG du groupe TF1 : « pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». Les sciences cognitives semblent alors avoir un très grand pouvoir, mais comme dirait l’oncle de Spiderman, cité par Antoine : « With great power comes great responsibility ».

Myriam
Auteur : Myriam
Agrégée d'anglais et doctorante. Vice-présidente des Altercathos, responsable du programme culturel.
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