Sept semaines plus tard, que reste-t-il de l’esprit du 1er janvier ?

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Publié le 23 février 2016 Aucun commentaire

Plus qu’un mois d’hiver, on tient le bon bout. Janvier s’éloigne.

On nous l’a seriné tout au long de ce mois austère : les jours les plus maussades, les plus déprimants de l’année – le fameux « Blue Monday » – prennent place en deuxième quinzaine de janvier. Les fêtes sont finies et l’hiver, lui, est bien là. Le travail a repris ses droits, plus que jamais, et rien à l’horizon. Rien qu’un printemps qui, pour le citadin affairé, ne signifie pas grand-chose, sauf peut-être un peu de lumière du jour à l’heure de s’engouffrer ou de jaillir du métro. Quant aux vacances, c’est dans six mois.

Voilà ce que c’est que d’avoir déplumé à l’extrême les vieux calendriers qui savaient rythmer l’année de fêtes. Mais la Chandeleur a bien perdu son rang, on ne peut plus compter sur elle pour nous mettre en joie, et le calendrier Officiel Moderne ne reconnaît plus qu’une véritable fête : le passage à la nouvelle année. Qui, par malchance, est positionné juste après Noël, ce qui fait que nous voilà bien avancés : l’hiver à peine entamé, nous nous retrouvons abandonnés dans le noir.

On n’y peut rien : la nouvelle année débute le premier janvier. C’est Charles Neuf qui l’a décidé une fois pour toutes. Ce choix d’une date extérieure aux grandes fêtes chrétiennes symboliserait la volonté d’un « temps du roi » indépendant de l’Eglise… c’est-à-dire, en pleines guerres de Religion, au-dessus des partis.

Une chose est sûre : ce rite officiel se porte bien, merci, et s’il s’agit toujours d’affirmer la supériorité de ce monde-ci sur d’autres, encore bien mieux.

Uniformisation : d’un bout de la planète à l’autre, on célèbre le Nouvel An du calendrier grégorien, chrétien, mais surtout occidental. Celui qu’on retouche selon les critères de business – ainsi les Samoa ont-elles décidé, en 2011, de sauter de l’autre côté de la ligne de changement de date pour être plus en phase avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande, leurs partenaires économiques privilégiés.

Une onde de bouchons de champagne et de flashs parcourt alors le globe. D’un bout à l’autre de la planète, au sens propre, les Etats, les puissances de notre siècle, se mettent en scène à l’identique. Le Web crépite de photos, immédiatement mises en ligne, qui se ressemblent toutes, de Paris à Sydney, de Seattle à Shanghai. Hauts immeubles, son et lumière, jets d’eau, la recette n’a pas varié depuis Louis XIV. Alors déjà, le pouvoir se glorifiait à la face de son peuple à coups de feux d’artifice.

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Nouvel An à Shanghai, New York, Melbourne et Sao Paulo.
La différence saute aux yeux.

Car telle semble être la véritable vocation de cette fête officielle et imposée. C’est à qui jettera au monde les plus puissants projecteurs sur les plus hauts buildings, phalliques centres du nouveau pouvoir. L’espace de quelques instants, les peuples insatisfaits communient, perche à selfie en main, à l’ivresse de puissance de leurs maîtres, tous si fiers de brandir au monde leur fière skyline.

… Ivresse qui se dissipe comme le bouquet final, dans un dernier coup de tonnerre, et alors quel vide !

Quelle tristesse en vérité, que cette nouvelle année. Qu’avons-nous à fêter ? Rien du tout !

Depuis déjà quelques années, « crise » oblige, l’us de souhaiter la bonne année est raillé, tourné en dérision. La pratique des vœux périclite ; nul n’y croit plus. Ne prenez plus de résolutions, ça ne servira à rien (le message est clair : vous voulez que tout change, mais sachez-le d’avance, rien ne changera jamais, êtres faibles !) Bonne année à qui sera peut-être fauché par le cancer, un terroriste, ou jeté à la rue par la misère ? La nouvelle année comme nouveau départ, quand nous n’avons plus prise sur rien, que notre destin nous échappe ?

Et surtout, un nouveau départ vers quoi ? Vers quoi un tour de plus au compteur calendaire pourrait-il donc marquer un pas ? Notre décompte des ans substituait, au temps cyclique des vieilles civilisations agraires, un temps linéaire, un temps qui marche, un temps qui va. Il s’éloignait de la naissance du Christ et cheminait vers un but : la fin des Temps, non pas cataclysme, mais accomplissement. Puis, il galopa vers le Progrès, nouvelle divinité, sa croissance sagement inéluctable et linéaire. Alors, la nouvelle année promettait invariablement d’être « plus » que l’autre : plus riche, plus libérée du passé, plus emplie d’inventions fabuleuses.

Et voilà qu’elle ne mène plus à rien. Nos dirigeants « pragmatiques » communient dans l’anxiogène : austérité, guerre, crise, sang, larmes, en martelant qu’à l’instar de l’état d’urgence, tout ceci sera périodiquement reconduit de proche en proche à l’infini, car il ne saurait être question d’envisager, même à très long terme, une sortie de tunnel. Dans cet enfer, festoyez quand même ! Après Manuel Valls, nos festivités urbaines le clament : « vivez, c’est-à-dire consommez ». C’est tout.

Ni cyclique, ni linéaire, le temps semble désormais figé dans cette molle fin de l’Histoire qu’est l’avènement du marché mondial. Comme perspective eschatologique, la sortie d’un nouveau smartphone. Ce monde-ci est paraît-il la liberté : ainsi, pour la défendre et la chérir, devons-nous apprendre à ne rien espérer d’autre. Notre temps prend un soin extrême à traquer et à tuer, partout, toute autre attente, toute espérance.

Ainsi, le désir d’un renouveau, d’une renaissance de la Vie que symbolise, même au cœur de l’hiver, la fête du jour de l’An s’est-elle entièrement vidée de sa substance.

Que nous nous prêtions toujours au rite prouve que nous ne marchons pas. Nous espérons toujours que cette fois-ci sera la bonne ; que cette année, promis juré, on réussira, on construira, on reprendra son destin en mains. Ce mouvement est inscrit dans nos cœurs comme la germination dans celui de la graine. Rien qu’à cause de cela, il ne faut pas renoncer, sauf peut-être, quand même, aux ridicules perches à selfie.

Phylloscopus
Auteur : Phylloscopus
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