Entrer dans une Eglise, ça n’a pas de prix. Pour tout le reste, il y a Mastercard.

Si la dernière suggestion du ministère de la culture, à savoir rendre l’accès des cathédrales payant, n’est pour le moment qu’au stade d’idée, elle a déjà fait réagir des membres de l’Eglise catholique qui s’y opposent fermement. Les articles qui ont fait écho à cette proposition (celui-ci ou celui-là) s’interrogent principalement sur la faisabilité du projet et n’ont de cesse que de citer d’autres exemples européens, mais à aucun moment, ils ne se posent la question du sens. Les comparaisons au Royaume-Uni et à l’Allemagne d’une part, et d’autre part, aux pays latins (Italie, Espagne, Portugal) appellent deux éléments de réflexion sur le sujet.

Premièrement, le fait de rendre l’accès aux édifices religieux payant est une tendance plus récente dans les pays latins qu’au Royaume-Uni et en Allemagne (même s’il y a des exemples qui montrent le contraire, comme la Sagrada Familia, à Barcelone). Cette tendance plus ancienne dans les pays saxons peut s’expliquer par leur dominante protestante. De fait, seules les églises protestantes y ont un accès payant (tandis que les églises catholiques restent gratuites, comme la cathédrale de Westminster à Londres, par exemple). Ce qui prime chez les protestants, c’est la relation personnelle et directe avec Dieu : se développent une spiritualité solitaire et une interprétation des textes bibliques personnelle non encadrée (contrairement aux catholiques qui sont guidés par la tradition de l’Eglise et par le Saint Père) même s’ils se retrouvent en communautés pour l’office du dimanche. C’est facilité par ce contexte d’individualisation de la pratique religieuse que le libéralisme (et l’une de ses dérives, le matérialisme individualiste) a pu s’ancrer dans ces pays. Cette culture individualiste (qui s’est d’ailleurs plus ou moins mondialisée) fait qu’aujourd’hui, l’idée que tout peut être objet de rente ne choque plus. Bien évidemment, on ne fait pas payer l’entrée dans les lieux de culte pour simplement « faire du fric » mais pour faire vivre et entretenir ces lieux, afin que les croyants qui s’y rassemblent puissent prier dans de bonnes conditions. Le problème, c’est que par ce processus, on exclut forcément une catégorie de personnes, à savoir ceux qui n’auront pas les moyens d’entrer ou ceux qui s’arrêteront à l’entrée tout simplement parce qu’ils ne veulent pas payer pour entrer dans une église, parce qu’ils la considèrent comme un lieu sacré et non comme un musée.

Cependant, il ne s’agit pas seulement d’une question de rapport à l’argent qui serait différent chez les protestants, mais aussi d’une différence entre église protestante et église catholique. Si cette différence n’est sans doute pas à l’origine de la tarification des églises, elle peut expliquer la position de l’Eglise catholique sur ce sujet. En effet, l’église protestante peut supporter l’assimilation à un musée car, en soi, elle n’est pas différente d’un autre bâtiment historique. Il s’agit d’un lieu de culte, qui doit effectivement être respecté, mais pas d’un lieu sacré ou consacré. Il en va tout autrement des églises catholiques où se trouve la « présence réelle » (présente dans les hosties consacrées et symbolisée par une petite lumière rouge). Lorsque l’on pénètre dans une église, on entre dans un lieu consacré par la présence de Dieu, on entre dans la maison du Père. Reconnaître cela, c’est avoir la foi, c’est reconnaître l’incarnation du Christ dans le pain consacré. Faire des églises catholiques des musées, c’est nier cette réalité pour des millions de fidèles. A cela s’ajoute la dimension universelle de l’Eglise catholique : une Eglise (et donc des églises) ouverte à tous, croyants et non croyants, riches et pauvres. Dans ces conditions, comment imaginer faire payer l’accès à la maison de Dieu ?

C’est pourtant ce qu’ont fait, pour certaines églises, des pays catholiques comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal (c’est mon second point). Pourquoi ? Reprenons l’exemple de la Sagrada Familia, dont l’accès est tarifé à 14,50€ : ce coût s’explique par le fait que sa construction est prise en charge par des entreprises privées, et non par l’Etat. Le contraste entre églises payantes et églises non payantes ne reposeraient donc pas uniquement, ou dans tous les cas, sur une opposition entre protestantisme et catholicisme mais aussi sur une opposition entre culture de mécénat et culture d’étatisation. En France, pour le moment, c’est l’Etat qui prend en charge l’entretien des églises comme faisant partie de notre patrimoine. Après la Révolution, en s’appropriant les biens de l’Eglise catholique, elle a fait des églises des bâtiments du patrimoine historique français, des sortes de « musées » gratuits. Rendre les églises payantes après les avoir spoliées à l’Eglise aurait été un comble ! Mais au delà de cette considération, c’est surtout une volonté de l’Etat français que de consacrer une part importante de son budget à la culture, qui est considérée, en quelque sorte, comme un service public. Dans cette perspective, c’est la distinction fidèle/touriste qui pose le plus problème. Outre les difficultés, qu’on imagine, à faire la différence en contexte, on peut aussi arguer qu’une telle mesure crée une discrimination (puisque le mot est à la mode !) entre croyants et non croyants. Sur quels critères fera-t-on la distinction ? Suffira-t-il de dire « je viens pour prier » pour ne pas payer (technique qui, par ailleurs, ne marche pas à la cathédrale Saint Paul de Londres) ?

Or, ce que l’Eglise catholique et universelle n’est justement pas, c’est d’être discriminante : elle accueille tout le monde. Et, dans un monde où tout a un coût, l’Eglise offre une inconditionnelle gratuité. Il semble qu’elle reste une exception dans ce domaine. Elle offre aux croyants, comme aux non croyants, la possibilité d’admirer des merveilles architecturales et artistiques, des monuments qui font partie de notre patrimoine historique et culturel commun. Pourquoi mettre un terme à cette exception en France ? Pour la défendre, on pourrait imaginer reprendre un slogan connu : « Entrer dans une cathédrale, ça n’a pas de prix. Pour tout le reste, il y a Mastercard ».

Myriam
Auteur : Myriam
Agrégée d'anglais et doctorante. Vice-présidente des Altercathos, responsable du programme culturel.
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