{"id":923,"date":"2014-03-07T01:52:56","date_gmt":"2014-03-06T23:52:56","guid":{"rendered":"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/?p=923"},"modified":"2016-09-11T12:13:58","modified_gmt":"2016-09-11T10:13:58","slug":"un-malentendu-sur-le-careme-temps-de-contrainte-ou-de-liberte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=923","title":{"rendered":"Un malentendu sur le car\u00eame : temps de contrainte ou de libert\u00e9 ?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il y a un malentendu sur le sens du Car\u00eame. Avez-vous remarqu\u00e9 par exemple que, dans le langage courant, l\u2019expression \u00ab\u00a0c\u2019est Car\u00eame\u00a0\u00bb a souvent la signification d\u2019un \u00ab\u00a0<i>non\u00a0!<\/i>\u00a0\u00bb, que l\u2019on prononcerait l\u2019air d\u00e9sol\u00e9, certes, mais avec une fiert\u00e9 terriblement communicative ? Imaginez un d\u00eener chez des amis. On vous surprend le verre vide et vous voil\u00e0 sur le point de vous faire offrir du vin. Comment allez-vous refuser ? Hochez l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate, prenez votre plus beau sourire d\u2019asc\u00e8te et chuchotez\u00a0simplement\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est Car\u00eame\u2026\u00a0\u00bb. \u00c0 coup s\u00fbr le bras s\u2019arr\u00eate et, avec un peu de chance, la bouteille reculera d\u2019admiration. Le charme de ces petites sc\u00e8nes peut nous induire en erreur\u00a0: on croit trop volontiers que le sens du Car\u00eame est tout entier contenu dans l\u2019<i>effort<\/i> de Car\u00eame, dans la privation, dans un certain art de dire <i>non<\/i> et de s\u2019y tenir. Mais non\u00a0: si c\u2019\u00e9tait vrai, on pourrait tenir la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9quation \u00ab\u00a0Car\u00eame = bol de riz\u00a0\u00bb pour le r\u00e9sultat tr\u00e8s subtil d\u2019un chef d\u2019\u0153uvre de th\u00e9ologie d\u00e9monstrative. Gr\u00e2ce \u00e0 Dieu il n\u2019en est rien et ce redoutable bol de riz n\u2019\u00e9puise pas plus le myst\u00e8re du Car\u00eame que le gigot d\u2019agneau celui de P\u00e2ques ou la dinde au marrons celui de No\u00ebl. \u00c0 l\u2019entr\u00e9e du Car\u00eame, l\u2019\u00c9glise ne nous demande pas de cultiver l\u2019art du <i>Non<\/i> mais de retrouver le go\u00fbt et le courage d\u2019un <i>Oui<\/i> qui engage l\u2019existence. Et elle fait bien\u00a0: pourquoi diable rejeter le p\u00e9ch\u00e9 si l\u2019on n\u2019accepte pas le Salut\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Alors que c\u00e9l\u00e8bre-t-on pendant le Car\u00eame\u00a0? <i>Rien<\/i>, me direz-vous\u00a0: on <i>attend<\/i> de c\u00e9l\u00e9brer P\u00e2ques. C\u2019est vrai et faux. C\u2019est vrai, puisque les quarante jours du Car\u00eame marquent un temps de conversion et de p\u00e9nitence avant P\u00e2ques, comme un seuil liturgique qui nous serait offert pour entrer dignement dans les myst\u00e8res de la Passion et de la R\u00e9surrection du Christ. Mais c\u2019est faux, aussi, puisque cette pr\u00e9paration est <i>elle-m\u00eame <\/i>un myst\u00e8re, qui doit-\u00eatre m\u00e9dit\u00e9 et c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme tel. Le <i>Cat\u00e9chisme de l\u2019\u00c9glise catholique <\/i>nous invite express\u00e9ment, pour le Car\u00eame, \u00e0 nous unir au \u00ab\u00a0myst\u00e8re de J\u00e9sus au d\u00e9sert\u00a0\u00bb (\u00a7540). O\u00f9 est le myst\u00e8re ici\u00a0? Saint Matthieu \u00e9crit que J\u00e9sus, \u00ab\u00a0conduit par l\u2019Esprit\u00a0\u00bb, quitte le Jourdain et part au d\u00e9sert quarante jours \u00ab\u00a0pour \u00eatre tent\u00e9 par le diable\u00a0\u00bb. Cette formule de l\u2019\u00e9vang\u00e9liste a de quoi nous \u00e9tonner. En effet, le \u00ab\u00a0myst\u00e8re de J\u00e9sus au d\u00e9sert\u00a0\u00bb, c\u2019est d\u2019abord l\u2019\u00e9nigme de cette pr\u00e9position, \u00ab\u00a0<i>pour\u00a0<\/i>\u00bb. Pourquoi J\u00e9sus part-il au d\u00e9sert\u00a0? <i>Pour<\/i> \u00eatre tent\u00e9 par le diable. Si la tentation est bien cette \u00e9preuve dans laquelle il nous faut choisir ou rechoisir entre le bien et le mal, pourquoi J\u00e9sus doit-il s\u2019y livrer\u00a0? Et m\u00eame, pourquoi semble-t-il s\u2019y livrer <i>volontairement<\/i>\u00a0? Lui qui conna\u00eet le bien \u2014 et pour cause\u00a0: de toute \u00e9ternit\u00e9\u00a0! \u2014 encore lui faut-il le choisir et se convertir\u00a0! Ce myst\u00e8re de J\u00e9sus au d\u00e9sert est donc le myst\u00e8re de sa libert\u00e9 d\u2019homme\u00a0: elle ne peut vouloir honn\u00eatement et sinc\u00e8rement le bien sans se confronter \u00e0 la possibilit\u00e9 du mal, elle ne peut pas vouloir la volont\u00e9 de Dieu sans lutte. Et ce myst\u00e8re de la libert\u00e9 est celui de notre Car\u00eame\u00a0: J\u00e9sus lui-m\u00eame a d\u00fb triompher trois fois de la tentation au d\u00e9sert et nous continuerions de penser, bourgeoisement, que nous avons choisi Dieu une fois pour toutes, comme des saints de cin\u00e9ma ? L\u2019\u00c9glise nous donne quarante jours pour comprendre que nous ne sommes jamais quitte de notre libert\u00e9\u00a0: ceux qui ont choisi Dieu, qu\u2019ils se convertissent\u00a0! Ce mot, \u00ab\u00a0Car\u00eame\u00a0\u00bb, signifie en un sens\u00a0qu\u2019il n\u2019y a pas de bourgeois devant Dieu, qu\u2019on ne se repose pas sur Dieu comme sur un capital. Avant P\u00e2ques, l\u2019\u00c9glise nous demande de choisir Dieu \u00e0 nouveau, avec sinc\u00e9rit\u00e9 et libert\u00e9. Or un tel choix n\u2019est possible que si notre libert\u00e9 est <i>en<\/i> <i>exercice<\/i> (c\u2019est la signification du mot <i>asc\u00e8se<\/i>), c\u2019est-\u00e0-dire capable \u00e0 tout moment de r\u00e9affirmer son <i>oui<\/i> et son <i>non<\/i>.<\/p>\n<p><b>Objections spontan\u00e9es contre le Car\u00eame\u00a0: le chr\u00e9tien parfait et Nietzsche. \u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le Car\u00eame, pourtant, a mauvaise r\u00e9putation, on le redoute. C\u2019est vrai qu\u2019il y est beaucoup question de privation et nous n\u2019aimons pas les privations. Aussi, ce temps consacr\u00e9 de la contrition et de la p\u00e9nitence refl\u00e8te \u00e0 premi\u00e8re vue l\u2019aspect le plus mesquin et le plus r\u00e9fut\u00e9 de la religion\u00a0: les plus m\u00e9fiants soup\u00e7onnent d\u2019embl\u00e9e un reste de dolorisme, une volont\u00e9 de se mortifier pour le plaisir de Dieu. Envisageons donc deux objections spontan\u00e9es contre le Car\u00eame. La premi\u00e8re pourrait venir d\u2019un chr\u00e9tien sinc\u00e8re. Imaginons le chr\u00e9tien parfait\u00a0: comment ne serait-il pas tent\u00e9 de voir dans le Car\u00eame une mani\u00e8re de s\u2019accomoder avec le vice\u00a0? Il rappellerait que J\u00e9sus nous dit \u00ab\u00a0abandonne tout et suis moi\u00a0\u00bb et pas\u00a0: \u00ab\u00a0sois un bon chr\u00e9tien pendant quarante jours\u00a0\u00bb. J\u00e9sus, c\u2019est vrai, exige la vie de ses disciples, leur engagement total, et on aurait tort de croire s\u2019en tirer \u00e0 bon compte en levant le pied sur le chocolat. Pour qui se fait une id\u00e9e quelque peu \u00e9lev\u00e9e de la foi, il y a bien quelque chose de petit et de risible dans cette id\u00e9e d\u2019un effort calcul\u00e9 et limit\u00e9 dans le temps. \u00c0 raison, le parfait chr\u00e9tien nous mettrait ici en garde contre un pi\u00e8ge\u00a0: mal compris, le Car\u00eame pourrait se transformer en une vilaine comp\u00e9tition\u00a0de vertu, un <i>training<\/i> obstin\u00e9 du Salut o\u00f9 tout effort fourni serait mesur\u00e9, enregistr\u00e9, compar\u00e9, minutieusement pes\u00e9 en vue de la performance et de la r\u00e9compense. Si l\u2019objection du chr\u00e9tien parfait est r\u00e9elle, nous pouvons toujours lui r\u00e9pondre qu\u2019il n\u2019existe pas\u00a0et qu\u2019\u00e0 ce titre, si le Car\u00eame nous garantissait d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0bons chr\u00e9tiens\u00a0\u00bb au moins quarante jours par an, ce serait d\u00e9j\u00e0 pas mal\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais justement\u00a0: qu\u2019est-ce qu\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0bon chr\u00e9tien\u00a0\u00bb\u00a0? Si le chr\u00e9tien n\u2019est \u00ab\u00a0bon\u00a0\u00bb que dans l\u2019effort, la privation, la contrition, la p\u00e9nitence, en un mot, s\u2019il n\u2019est bon que dans la mesure o\u00f9 il souffre, Nietzsche a bien raison de ha\u00efr le christianisme. Le \u00ab\u00a0bon chr\u00e9tien\u00a0\u00bb serait le chr\u00e9tien pass\u00e9 ma\u00eetre dans l\u2019art de mentir sur ce qui est bon, un expert dans l\u2019art de tenir en joue la vie, de tenir en suspicion le corps, la joie, le plaisir, la beaut\u00e9, l\u2019innocence. C\u2019est avec un tel portrait en t\u00eate que Nietzsche flaire dans le Car\u00eame et ses privations les effets d\u2019une hypocrisie redoutable qu\u2019il appelle, dans la <i>G\u00e9n\u00e9alogie de la morale<\/i>, \u00ab\u00a0l\u2019id\u00e9al asc\u00e9tique\u00a0\u00bb\u00a0: en un mot, il s\u2019agit de cr\u00e9er une valeur, un id\u00e9al, \u00e0 partir d\u2019une non-valeur, la vie impuissante et d\u00e9grad\u00e9e. En d\u2019autres termes\u00a0: transformer une r\u00e9alit\u00e9 sacrifi\u00e9e, rat\u00e9e, en valeur qui exige et justifie le sacrifice. Par exemple, si le chr\u00e9tien voit dans le je\u00fbne un id\u00e9al, c\u2019est parce qu\u2019il n\u2019a pas d\u2019estomac, pas de dents, pas d\u2019app\u00e9tit. S\u2019il se prive dans l\u2019espoir du Salut, c\u2019est parce que de toute fa\u00e7on, il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 assez g\u00e2t\u00e9 pour croire en ce monde-ci, etc. Cette explication ne vous convient pas\u00a0? Nietzsche en donne une autre dans <i>L\u2019Ant\u00e9christ\u00a0: <\/i>si le chr\u00e9tien se prive des meilleurs morceaux c\u2019est pour les donner aux pr\u00eatres, qu\u2019il juge \u00ab\u00a0bons mangeurs de beefsteak\u00a0\u00bb. Vous n\u2019\u00eates toujours pas convaincus\u00a0? C\u2019est tant mieux\u00a0car ces objections \u2014 utiles au moins en cela qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut de nous faire r\u00e9ussir notre Car\u00eame elles peuvent nous emp\u00eacher d\u2019en faire un d\u00e9sastre moral\u00a0: <i>training<\/i> du salut ou id\u00e9al asc\u00e9tique \u2014 manquent effectivement le point essentiel, qui est le sens de la privation.<\/p>\n<p><b>R\u00e9ponse\u00a0:\u00a0le vrai sens de la privation. <\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00catre priv\u00e9 de quelque chose et <i>se<\/i> priver de quelque chose, ce n\u2019est pas la m\u00eame chose. Voyons d\u2019abord ce que signifie \u00ab\u00a0\u00eatre priv\u00e9 de quelque chose\u00a0\u00bb. Dans les <i>Cat\u00e9gories<\/i>, Aristote donne cette d\u00e9finition tr\u00e8s claire : \u00ab\u00a0la privation ne se dit que d\u2019un objet que nous poss\u00e9dons <i>par nature\u00a0<\/i>\u00bb. La privation n\u2019est pas le simple manque ou la simple absence de quelque chose\u00a0: on ne peut \u00eatre priv\u00e9 que de ce qui appartient \u00e0 notre essence, de ce qu\u2019on poss\u00e8de en droit, par nature. Ses exemples sont aussi clairs que sa d\u00e9finition\u00a0: \u00ab\u00a0nous n\u2019appelons pas \u00e9dent\u00e9 ce qui n\u2019a pas de dent\u00a0ou aveugle ce qui ne poss\u00e8de pas la vue mais ce qui ne les poss\u00e8de pas <i>au moment o\u00f9 il devrait les poss\u00e9der\u00a0<\/i>\u00bb. Une pierre sans yeux et sans dent n\u2019est ni aveugle ni \u00e9dent\u00e9e\u00a0: c\u2019est simplement une pierre\u00a0et l\u2019absence n\u2019a pas ici la valeur d\u2019une privation. Voil\u00e0 qui est clair. Pourtant cette d\u00e9finition pose un probl\u00e8me difficile : si la privation d\u00e9signe \u00e0 proprement parler le manque ou l\u2019absence de ce qui m\u2019appartient essentiellement, elle est <i>toujours un mal<\/i>. En effet, d\u00e8s lors que j\u2019\u00e9prouve comme un bien ce qui appartient \u00e0 ma nature, privation et mal sont des termes r\u00e9versible\u00a0: la privation qu\u2019est la c\u00e9cit\u00e9 ne peut pas \u00eatre autre chose qu\u2019un mal puisque la vue, pour l\u2019homme, est un bien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Alors que peut bien vouloir dire \u00ab\u00a0se priver\u00a0\u00bb volontairement\u00a0? Est-ce qu\u2019il faut se faire mal\u00a0? Est-ce que Dieu peut prendre plaisir \u00e0 ce que l\u2019homme s\u2019ampute volontairement d\u2019un bien\u00a0qui lui est naturel ? C\u2019est de cette difficult\u00e9 que na\u00eet le contresens sur la privation\u00a0et la p\u00e9nitence : qu\u2019elle serait un art de <i>se faire mal<\/i> <i>pour le plaisir de Dieu<\/i>. Pour sortir de cette difficult\u00e9, remarquons que le Car\u00eame n\u2019implique pas de <i>subir<\/i> une privation mais de la <i>vouloir<\/i>, par un effort. Et toute la diff\u00e9rence est l\u00e0\u00a0: si je suis priv\u00e9 de quelque chose d\u2019essentiel, je subis passivement un mal. Si je me prive volontairement, je suis oblig\u00e9 de m\u2019activer pour conna\u00eetre mon bien et je ne peux accepter de renoncer \u00e0 un bien particulier que pour un bien <i>plus grand.<\/i> L\u2019exp\u00e9rience de la privation et du sacrifice est une exp\u00e9rience de connaissance et de conversion avant d\u2019\u00eatre une exp\u00e9rience morale : chacun est invit\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur ce qu\u2019est pour lui le bien, non pas pour y renoncer et choisir le mal, mais pour choisir <i>le plus grand bien<\/i>. En jouant sur les mots, on pourrait affirmer tranquillement que la logique du p\u00e9nitent est celle de l\u2019h\u00e9doniste\u00a0: l\u2019homme ne peut se priver volontairement d\u2019un bien que pour atteindre un bien plus grand.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nos efforts et nos privations sont donc \u00e0 replacer dans un effort de conversion au bien. Par exemple, on ne je\u00fbne pas pour je\u00fbner mais parce que le partage est un bien, parce que la pri\u00e8re est un bien. L\u2019\u00c9glise laisse les catholiques libres de choisir leur effort de car\u00eame car chacun est en mesure de savoir quel est le bien qui prend une place d\u00e9mesur\u00e9e dans sa vie. Le glouton n\u2019a pas \u00e0 faire les m\u00eames efforts que l\u2019avare. Chacun discerne son effort, c\u2019est tr\u00e8s l\u00e9gitime. Pourtant, l\u2019\u00c9glise <i>prescrit<\/i> \u00e0 tous le je\u00fbne, la privation de nourriture qui est notre besoin le plus \u00e9l\u00e9mentaire, notre bien le plus naturel. Pourquoi\u00a0? Parce que nous serions tous d\u2019affreux gloutons\u00a0? Non\u00a0! S\u2019il convient de je\u00fbner, c\u2019est pour nous rappeler que nous avons tous besoin de nous \u00e9lever au-dessus de nos besoins, d\u2019envisager le Bien autrement que comme la satisfaction d\u2019un besoin, de l\u2019envisager comme l\u2019objet d\u2019un d\u00e9sir si grand qu\u2019il m\u00e9rite des sacrifices. Et si l\u2019esprit seul ne comprend pas ce qu\u2019est une conversion, il faut bien que le ventre lui explique\u2026 L\u2019asc\u00e8se r\u00e9pond \u00e0 un vrai besoin humain car au fond, nous sommes trop m\u00e9fiants pour croire que le bien peut devenir une habitude. On se moque spontan\u00e9ment des doloristes et de leurs fouets, mais qui souhaiterait honn\u00eatement que le bien nous soit devenu confortable, facile, indolore, au point de ne plus le sentir\u00a0? L\u2019asc\u00e8se permet de rompre la cha\u00eene d\u2019une telle habitude et de r\u00e9\u00e9valuer notre libert\u00e9 \u00e0 faire le bien. Alors on n\u2019entre pas en Car\u00eame parce qu\u2019on est un pur esprit mais parce qu\u2019on veut cesser de l\u2019\u00eatre\u00a0: on veut sentir dans son corps l\u2019exercice de sa libert\u00e9, \u00e9prouver dans sa chair qu\u2019il y a un oui et qu\u2019il y a un non. Pendant le Car\u00eame, le chr\u00e9tien exp\u00e9rimente dans la privation l\u2019\u00e9tat r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 et bien vivant d\u2019une libert\u00e9 qui veut le bien\u00a0: elle doit faire des sacrifices.<\/p>\n<p><b>Pourquoi le Car\u00eame a-t-il une fin\u00a0?<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La question n\u2019est pas si absurde\u00a0! Si le Car\u00eame nous permet de discerner notre vrai bien et que le vrai bien rend heureux, pourquoi doit-il se finir\u00a0? Pourquoi vouloir \u00eatre libre seulement quarante jours par an\u00a0? Parce qu\u2019\u00e9prouver sa libert\u00e9, c\u2019est aussi \u00e9prouver ses limites. Quarante jours c\u2019est le temps qu\u2019il nous faut pour red\u00e9couvrir notre vrai bien, pour nous tourner vers Dieu mais c\u2019est aussi le temps n\u00e9cessaire pour d\u00e9couvrir que cet effort nous co\u00fbte trop, que nous sommes, en un sens, incapables du bonheur, incapables de nous lib\u00e9rer par nos propres forces de tous nos petits esclavages. Le chr\u00e9tien qui entre en Car\u00eame de bonne volont\u00e9 apprend vite l\u2019impuissance et la finitude de sa volont\u00e9\u00a0: non pas parce qu\u2019elle serait mauvaise, mais parce qu\u2019elle est bonne. Le partage et la pri\u00e8re, la foi et la charit\u00e9, nous demandent des efforts, et m\u00eame en nous y consacrant le mieux possible, nous d\u00e9couvrons que nous ne sommes pas \u00e0 la hauteur du <i>oui <\/i>qui nous est demand\u00e9. C\u2019est pourquoi la foi et la charit\u00e9 ne sont rien sans l\u2019esp\u00e9rance\u00a0: le Car\u00eame se termine avec la f\u00eate de P\u00e2ques, qui est la grande f\u00eate du Salut. Apr\u00e8s avoir d\u00e9couvert la grandeur et la finitude de notre libert\u00e9, nous d\u00e9couvrons que ce n\u2019est pas par nos propres forces que nous nous sauverons mais avec le Christ et par lui. Commen\u00e7ons donc cette longue marche vers P\u00e2ques avec la conviction\u00a0qu\u2019il y a bien une oasis \u2014 cette esp\u00e9rance du Salut \u2014 dans le d\u00e9sert aride et sublime de la foi et de la charit\u00e9 humaines.<\/p>\n<p>Bon Car\u00eame \u00e0 tous et n\u2019oubliez pas de vous parfumer la t\u00eate\u00a0!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il y a un malentendu sur le sens du Car\u00eame. Avez-vous remarqu\u00e9 par exemple que, dans le langage courant, l\u2019expression \u00ab\u00a0c\u2019est Car\u00eame\u00a0\u00bb a souvent la signification d\u2019un \u00ab\u00a0non\u00a0!\u00a0\u00bb, que&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":924,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[982,934],"class_list":["post-923","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","tag-careme","tag-vie-spirituelle","clearfix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/923","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=923"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/923\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/924"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=923"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=923"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=923"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}