{"id":8093,"date":"2020-03-17T21:17:02","date_gmt":"2020-03-17T20:17:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=8093"},"modified":"2020-03-17T21:21:41","modified_gmt":"2020-03-17T20:21:41","slug":"la-ou-croit-le-danger","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=8093","title":{"rendered":"\u00a0L\u00e0 o\u00f9 cro\u00eet le danger&#8230;"},"content":{"rendered":"\n<p>Aujourd\u2019hui, il n\u2019y a pas un chat dans les rues de Beyrouth. Dans l\u2019ascenseur, une dame tient d\u2019une main son foulard pour se cacher la bouche et de l\u2019autre un mouchoir dont elle se sert maladroitement pour ne pas toucher la porte et les boutons. Prophylaxie de fortune. Ici, au Liban, les \u00e9coles et les universit\u00e9s sont ferm\u00e9es depuis plus de deux semaines, et maintenant les entreprises aussi. On a vu d\u2019abord de plus en plus de gens avec des masques et des gants en latex \u2013 sauf au terrain vague \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chez nous o\u00f9 les enfants les enfants syriens jouaient sans gant ni masque, ni pr\u00e8s des poubelles que trient anarchiquement des \u00e9trangers en loques \u2013 puis plus personne dans la rue. La prudence nous pousse \u00e0 dire tristement Khallina bel bet, restons \u00e0 la maison, alors qu\u2019il y a trois mois nous sortions nous frotter \u00e0 la foule pour hurler thaoura, r\u00e9volution. Le mal est entr\u00e9 dans la ville comme dans toutes les villes du monde, il tue froidement et tuera encore.<\/p>\n<p>Je pense pourtant \u00e0 la phrase d\u2019Holderlin : \u00ab l\u00e0 o\u00f9 cro\u00eet le danger cro\u00eet aussi ce qui sauve \u00bb.<\/p>\n<p>Le danger se tient \u00e0 deux niveaux : la maladie et la gestion de la maladie. Au niveau de la maladie, le mal est certain, des gens meurent absurdement, parfois des enfants. Ces trag\u00e9dies rendent l\u2019\u00e9criture d\u2019un texte saugrenue, seules les larmes devraient convenir \u2013 mais ce mal fait cro\u00eetre une mauvaise voie de salut, qui est l\u2019immunit\u00e9, qui n\u2019est pas la r\u00e9mission mais le fait d\u2019\u00eatre immun, sauvegard\u00e9 de toute infection \u00e9trang\u00e8re. Chacun se prot\u00e8ge de l\u2019ext\u00e9rieur, de tout l\u2019ext\u00e9rieur, pr\u00e9textant que le mal vient de l\u00e0, de notre lien avec l\u2019ext\u00e9rieur, alors qu\u2019il est tout aussi bien ce qui nous constitue. Ce moyen de salut est \u00e0 la fois momentan\u00e9ment n\u00e9cessaire \u00e0 condition d\u2019en faire bon usage et en m\u00eame temps il est une voie de perdition, car il implique la constitution potentiellement guerri\u00e8re d\u2019un ennemi int\u00e9rieur, int\u00e9rieur au pays d\u2019abord (les chinois l\u00e0, les chiites ici, les europ\u00e9ens l\u00e0-bas) mais int\u00e9rieur \u00e0 soi-m\u00eame \u00e0 la fin puisqu\u2019on finit par avoir peur de soi-m\u00eame, guettant le moindre mouvement de fi\u00e8vre, traquant le moindre geste imprudent. La recherche de l\u2019immunit\u00e9 ouvre une guerre avec l\u2019ext\u00e9rieur, qui finit par \u00eatre une guerre int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Cela dit, dans le revers de cette mauvaise sot\u00e9riologie, cro\u00eet quand m\u00eame la conscience nette d\u2019une solidarit\u00e9 mondiale, c\u2019est-\u00e0-dire la conscience nette qu\u2019\u00e9tant donn\u00e9e la configuration technique du monde on ne peut se sauver seuls d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie, celle-ci passant d\u2019un pays pauvre \u00e0 des pays riches au m\u00e9pris des distances habituelles, touchant le prol\u00e9taire du Wuhan comme la star am\u00e9ricaine en passant par le ministre iranien. La solidarit\u00e9 n\u2019est pas une d\u00e9cision g\u00e9n\u00e9reuse, elle est un fait que l\u2019on reconna\u00eet ou que l\u2019on nie, mais si on le nie, des ph\u00e9nom\u00e8nes tels que la pand\u00e9mie criblent nos repr\u00e9sentations de la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019elles recouvrent. L\u2019\u00e9pid\u00e9mie manifeste ainsi que l\u2019on ne peut pas vivre comme si la souffrance des paysans chinois ou des prol\u00e9taires iraniens \u00e9taient indiff\u00e9rente ; si nous ne voulons pas nous reconna\u00eetre de responsabilit\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard le r\u00e9el nous la rappelle. Or la conscience de cette solidarit\u00e9 de fait est le point d\u2019appui d\u2019une organisation mondiale de la politique r\u00eav\u00e9e par les internationalistes. Autrement dit, il devient plus raisonnable de commencer \u00e0 \u00e9laborer un service de soin universel et gratuit plut\u00f4t que de se pr\u00e9parer \u00e0 d\u2019interminables et r\u00e9p\u00e9titifs confinements.<\/p>\n<p>Mais le danger cro\u00eet aussi au niveau de la gestion de la crise, qui est une immense progression de la gouvernementalisation des vies humaines, c\u2019est-\u00e0-dire du contr\u00f4le \u00e9troit des personnes par l\u2019enregistrement d\u2019informations de plus en plus nombreuses. La difficult\u00e9 est que la situation rend, sauf \u00e0 verser dans une contemplation morbide du d\u00e9sastre, n\u00e9cessaire des mesures sanitaires strictes comme le confinement. Mais il y a plus que cela dans l\u2019op\u00e9ration politique en cours, il n\u2019y a pas qu\u2019une exigence de confinement, il y a aussi un contr\u00f4le accentu\u00e9 de la population. Le contr\u00f4le gouvernemental en est aujourd\u2019hui, en Chine, \u00e0 mesurer la temp\u00e9rature des passants et leur distance avec des individus infect\u00e9s. Cette progression du contr\u00f4le n\u2019affecte pas que les processus vitaux, elle est \u00e0 l\u2019\u0153uvre, de mani\u00e8re tr\u00e8s rapide, m\u00eame dans le travail, si l\u2019on admet que le \u00ab t\u00e9l\u00e9travail \u00bb est un moyen de savoir exactement combien de temps travaillent les employ\u00e9s et quelle quantit\u00e9 ils produisent, toute leur production passant par le prisme de cet outil d\u2019enregistrement qu\u2019est l\u2019interface num\u00e9rique. Alors que le temps ouvert par le confinement peut \u00eatre l\u2019objet d\u2019un usage salvateur, paradoxalement riche en relations avec nos proches, puissant en perspective politiques pour la suite, \u00e0 commencer par la politique de sant\u00e9 publique, on voudrait contr\u00f4ler chacun de nos gestes, par les plus savantes m\u00e9thodes de reporting.<\/p>\n<p>Mais l\u00e0 aussi cro\u00eet aussi ce qui sauve, car on a vu ces derniers jours \u00e0 quelle point le processus capitaliste de production, dont l\u2019\u00e9poque voit clairement le caract\u00e8re d\u00e9vastateur, tant sur les vies humaines que sur la nature, ce processus peut \u00eatre suspendu sans violence. La violence est le point sur lequel se fracassent les pens\u00e9es r\u00e9volutionnaires, car elle transforme ceux qui en font usage en ce qu\u2019ils voulaient combattre. Or une voie magnifique appara\u00eet maintenant : on peut destituer ce r\u00e9gime de production, non pas le d\u00e9truire dans le sang, mais le suspendre, le temps qu\u2019il ne nous mette plus en danger. Autrement dit, on peut en faire un usage qui soit subordonn\u00e9 au salut de tous, et des plus fragiles en particulier. Certes la suspension \u00e0 laquelle on assiste n\u2019est pas totale et elle est organis\u00e9e par le pouvoir gouvernemental, qui est un aspect du pouvoir capitaliste, ce qui veut dire qu\u2019il s\u2019arrangera pour que la poign\u00e9e des ma\u00eetres du monde n\u2019en souffrent pas mais que les dommages de cette suspension reposent sur les \u00e9paules de ceux qui travaillent. Si l\u2019ordre existant contient deux aspects distincts et solidaires, le profit et le contr\u00f4le, nous assistons \u00e0 la suspension du profit par le contr\u00f4le, ce qui est loin d\u2019\u00eatre une r\u00e9volution. Mais cette suspension est d\u00e9cid\u00e9e d\u2019abord par des gens, avant que leur gouvernement ne d\u00e9cide, avant que leur \u00e9cole ou leur entreprise ne leur donne un ordre ; cela dessine un possible celui de la suspension non-violente de l\u2019ordre existant et son usage selon un bien commun.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Par Paul COLRAT, depuis Beyrouth.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd\u2019hui, il n\u2019y a pas un chat dans les rues de Beyrouth. 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