{"id":7920,"date":"2019-06-27T15:11:49","date_gmt":"2019-06-27T13:11:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=7920"},"modified":"2019-06-27T15:31:15","modified_gmt":"2019-06-27T13:31:15","slug":"simone-weil-une-philosophe-reine-a-lusine-par-paul-colrat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=7920","title":{"rendered":"Simone Weil : une philosophe-reine \u00e0 l&rsquo;usine, par Paul Colrat. [Journ\u00e9e Simone Weil]"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Ce texte est issu de l&rsquo;intervention de Paul Colrat \u00e0 la premi\u00e8re journ\u00e9e Simone Weil qui a eu lieu au Simone, le 26 mai 2018. <\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans la <em>R\u00e9publique<\/em>, Platon pr\u00e9cise que le r\u00e8gne des philosophes ne concerne pas seulement les hommes, mais aussi les femmes, indiquant par l\u00e0 que le \u00ab&nbsp;roi&nbsp;\u00bb qui philosophe n\u2019a rien de commun avec le roi classique, qui tire sa souverainet\u00e9 d\u2019un lignage patriarcal. Le r\u00e8gne du philosophe, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il n\u2019a rien de commun avec ce que l\u2019on entend classiquement par r\u00e8gne, peut \u00eatre ouvert \u00e0 l\u2019universel. Si le philosophe s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la politique, \u00e7a ne peut rien avoir de commun avec la mani\u00e8re dont les puissants s\u2019y int\u00e9ressent. D\u00e8s lors, Simone Weil peut \u00e0 ce titre \u00eatre per\u00e7ue comme une authentique philosophe-reine, accomplissant le geste ultime du philosophe, qui n\u2019est pas de sortir de la caverne, mais d\u2019y redescendre. Que signifie redescendre dans la caverne dans les ann\u00e9es 30<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>&nbsp;? Pour Simone Weil ce sera le travail en usine du 4 d\u00e9cembre 1934 au 22 ao\u00fbt 1935, juste apr\u00e8s avoir \u00e9crit ses <em>R\u00e9flexions sur les causes de la libert\u00e9 et de l\u2019oppression sociale<\/em>, et qui donnera lieu, outre des lettres fameuses, \u00e0 un <em>Journal d\u2019usine<\/em>.<\/p>\n<p>Je voudrais donc poser la question du travail en usine comme exp\u00e9rience philosophique. L\u2019objet n\u2019est pas ici l\u2019exp\u00e9rience ouvri\u00e8re en tant que telle, mais l\u2019exp\u00e9rience ouvri\u00e8re <em>en tant qu\u2019exp\u00e9rience philosophique<\/em>. Quel est le statut de la philosophie dans cette exp\u00e9rience ouvri\u00e8re&nbsp;? Comment l\u2019exp\u00e9rience de non-pens\u00e9e que constitue le travail en usine peut-il avoir une valeur philosophique&nbsp;? Je voudrais essayer de montrer que la philosophie subsiste chez Simone Weil en tant qu\u2019exp\u00e9rience de d\u00e9tachement non seulement \u00e0 l\u2019\u00e9gard des opinions pr\u00e9con\u00e7ues mais \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la possibilit\u00e9 de formuler des opinions de mani\u00e8re d\u00e9tach\u00e9e de la vie dans la \u00ab&nbsp;n\u00e9cessit\u00e9&nbsp;\u00bb. D\u2019un d\u00e9tachement \u00e0 l\u2019autre&nbsp;: se d\u00e9tacher par le travail du d\u00e9tachement inh\u00e9rent au loisir philosophique. L\u2019exp\u00e9rience de l\u2019usine est avant tout une exp\u00e9rience de dessaisissement, condition v\u00e9ritable d\u2019un <em>soin<\/em>, qui fonde la politique telle que l\u2019entend Simone Weil. Cela permet de formuler une hypoth\u00e8se sur la gen\u00e8se de la pens\u00e9e de Simone Weil&nbsp;: elle passe d\u2019une conception de la philosophie d\u00e9tach\u00e9e de l\u2019exp\u00e9rience ouvri\u00e8re dans laquelle elle aurait une fonction ext\u00e9rieure d\u2019\u00e9mancipation (id\u00e9al d\u2019une \u00e9mancipation par la culture dans le projet d\u2019universit\u00e9 populaire, \u00e0 laquelle participe Simone Weil \u00e0 partir d\u2019octobre 1928, rue Falgui\u00e8re \u00e0 Paris)&nbsp;; \u00e0 une conception non pas seulement <em>int\u00e9gr\u00e9e<\/em> comme les mao\u00efstes des ann\u00e9es 60-70, dont je dirais un mot, mais <em>d\u00e9pendante<\/em>.<\/p>\n<h1>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; I.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Contre les intellectuels et les militants.<\/h1>\n<h2>Contre les philosophes politiciens.<\/h2>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience en usine que fait Simone Weil pr\u00e9figure ce que feront les mao\u00efstes fran\u00e7ais \u00e0 partir de 1967 suite au <em>Petit livre rouge<\/em>, publi\u00e9 en 1964, o\u00f9 Mao demandait aux intellectuels r\u00e9volutionnaires de <em>s\u2019\u00e9tablir <\/em>dans les usines. <em>L\u2019Etabli<\/em> de Robert Linhart montre comment un militant de la gauche prol\u00e9tarienne va s\u2019\u00e9tablir, dans l\u2019usine Citro\u00ebn de la porte de Choisy, dans l\u2019objectif premier d\u2019y d\u00e9clencher une gr\u00e8ve. Or le rapport politique qu\u2019entretient Simone Weil avec l\u2019usine est diff\u00e9rent. On ne peut pas dire que Simone Weil soit une \u00ab&nbsp;militante&nbsp;\u00bb politique&nbsp;qui s\u2019\u00e9tablit en usine, comme en t\u00e9moigne le passage du <em>Journal d\u2019usine<\/em> o\u00f9 le syndicat unique leur distribue un tract, dont elle critique le \u00ab&nbsp;contenu idiot&nbsp;\u00bb. Le probl\u00e8me de la cat\u00e9gorie de militant est qu\u2019elle suppose un d\u00e9tachement paradoxal \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019exp\u00e9rience de ceux que le militant pr\u00e9tend d\u00e9fendre. Le militant, m\u00eame s\u2019il est d\u2019origine ouvri\u00e8re, en tant qu\u2019il est un agent politique autoproclam\u00e9 et autod\u00e9fini, consacre la s\u00e9paration entre le travail et l\u2019action politique. Pour Simone Weil, ce n\u2019est pas par l\u2019abolition du travail que l\u2019on fait tomber le capitalisme, mais par un nouveau geste de labeur, comme nous le verrons plus loin. Simone Weil prend tr\u00e8s t\u00f4t ses distances avec la figure du militant. Le syndicat doit donc relever ce paradoxe&nbsp;: \u00eatre l\u2019\u00ab&nbsp;outil&nbsp;\u00bb de l\u2019\u00e9mancipation des travailleurs par eux-m\u00eames, donc ne pas \u00eatre un outil d\u00e9tach\u00e9 du corps qui l\u2019utilise&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Un syndicat comme une \u00e9glise, doit, au cours des ann\u00e9es, laisser comme un sillage dans le monde des hommes&nbsp;; mais, \u00e0 la diff\u00e9rence des \u00e9glises et des partis, ce sillage n\u2019est pas constitu\u00e9 par des militants, ni m\u00eame par des syndiqu\u00e9s&nbsp;; il est constitu\u00e9 par des hommes libres&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9ducation syndicale ouvre une ligne de fuite dans les r\u00f4les pr\u00e9\u00e9tablis, y compris les r\u00f4les de l\u2019ouvrier et du militant.<\/p>\n<h2>L\u2019erreur de la raison politique<\/h2>\n<p>La raison politique ne suffit pas pour avoir raison, il faut en plus faire une certaine exp\u00e9rience, qui, elle, livre un sentiment qui donne raison. La raison seule ne peut avoir raison, elle doit partager la condition de ceux qui subissent l\u2019injustice, dont l\u2019un des noms est le d\u00e9racinement, qui est une forme de d\u00e9sappropriation.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;L\u2019homme est ainsi fait que celui qui \u00e9crase ne <strong>sent<\/strong> rien, que c\u2019est celui qui est \u00e9cras\u00e9 qui sent. Tant qu\u2019on ne s\u2019est pas mis du c\u00f4t\u00e9 des opprim\u00e9s pour sentir avec eux on ne peut pas se rendre compte&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Se mettre \u00ab&nbsp;du c\u00f4t\u00e9 des opprim\u00e9s&nbsp;\u00bb n\u2019a donc pas une fonction intellectuelle, mais une fonction sensible. C\u2019est sa mani\u00e8re de sentir, donc son corps, qu\u2019il s\u2019agit de modifier. C\u2019est pourquoi elle dit dans la premi\u00e8re lettre \u00e0 Albertine Th\u00e9venon, f\u00e9vrier 1935&nbsp;que l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 l\u2019usine d\u2019Alsthom n\u2019a rien chang\u00e9 \u00e0 ses id\u00e9es, mais a chang\u00e9 \u00ab&nbsp;infiniment plus, toute ma perspective sur les choses, le sentiment m\u00eame que j\u2019ai de la vie&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Or ce sentiment a la puissance de donner raison ou tort \u00e0 une id\u00e9e politique&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>&nbsp;\u00ab&nbsp;Quand je pense que les grands chefs bolcheviks pr\u00e9tendaient cr\u00e9er une classe ouvri\u00e8re <em>libre<\/em> et qu\u2019aucun d\u2019eux \u2013 Trotsky s\u00fbrement pas, L\u00e9nine je ne crois pas non plus \u2013 n\u2019avait mis le pied dans une usine et par suite n\u2019avait la plus faible id\u00e9e des conditions r\u00e9elles qui d\u00e9terminent la servitude ou la libert\u00e9 pour les ouvriers \u2013 la politique m\u2019appara\u00eet comme une sinistre rigolade&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La \u00ab&nbsp;politique&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire ici la politique d\u2019\u00e9mancipation, est frapp\u00e9e de vacuit\u00e9 en l\u2019absence d\u2019un partage avec les ouvriers d\u2019un certain sentiment. Quel est ce sentiment&nbsp;? Le sentiment <em>int\u00e9rieur<\/em> de sa dignit\u00e9, ind\u00e9pendamment de ses droits. Ainsi dit-elle dans sa deuxi\u00e8me lettre \u00e0 Albertine Th\u00e9venon&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Lentement, dans la souffrance, j\u2019ai reconquis \u00e0 travers l\u2019esclavage le sentiment de ma dignit\u00e9 d\u2019\u00eatre humain, un sentiment qui ne s\u2019appuyait sur rien d\u2019ext\u00e9rieur cette fois, et toujours accompagn\u00e9 de la conscience que je n\u2019avais aucun droit \u00e0 rien, que chaque instant libre de souffrances et d\u2019humiliations devait \u00eatre re\u00e7u comme une gr\u00e2ce, comme le simple effet de hasards favorables&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La dignit\u00e9 n\u2019est pas un droit d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 par la raison (donc par la philosophie), elle est un sentiment que l\u2019on \u00e9prouve au c\u0153ur du d\u00e9racinement ouvrier. C\u2019est \u00e0 partir de ce sentiment que la politique peut avoir un sens, et non \u00e0 partir de la revendication d\u2019un droit \u2013 fid\u00e8le \u00e0 une certaine tradition anarchiste, Simone Weil se tiendra toujours \u00e0 distance de la revendication des droits, pr\u00e9f\u00e9rant, on le verra, le travail sur les formes de vie en marge du droit.<\/p>\n<h2>La sagesse de ceux qui travaillent<\/h2>\n<p>Une phrase magnifique, dans son m\u00e9moire sur \u00ab&nbsp;Science et perception chez Descartes&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>, marque bien le probl\u00e8me du rapport entre travail et philosophie, et annonce la d\u00e9pendance de la philosophie \u00e0 l\u2019\u00e9gard du travail&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les travailleurs savent tout, mais hors du travail ils ne savent pas qu\u2019ils ont poss\u00e9d\u00e9 toute la sagesse&nbsp;\u00bb. Il faut donc distinguer deux niveaux&nbsp;: la sagesse, et la conscience de la sagesse. La sagesse est l\u00e0, le philosophe n\u2019a pas \u00e0 l\u2019apporter \u00e0 l\u2019ouvrier&nbsp;; il a \u00e0 lui faire prendre conscience de sa sagesse, tel Socrate faisant prendre conscience \u00e0 l\u2019esclave dans le <em>M\u00e9non<\/em> qu\u2019il conna\u00eet les math\u00e9matiques.<\/p>\n<p>Donc le point n\u2019est pas de rendre les ouvriers sages, car ils le sont d\u00e9j\u00e0, mais de les rendre conscients de leur sagesse. Leur sagesse consisterait \u00e0 \u00ab&nbsp;savoir qu\u2019il y a un monde, c\u2019est-\u00e0-dire une mati\u00e8re que le travail seul peut changer, et que, l\u2019esprit except\u00e9, il n\u2019y a rien d\u2019autre&nbsp;\u00bb. Il faut donc tenir deux points \u00e0 la limite de la contradiction&nbsp;: <strong>1) la philosophie est <em>d\u00e9pendante<\/em> et non architectonique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la condition ouvri\u00e8re, ce qui signifie que politiquement elle est seconde&nbsp;; 2) la philosophie n\u00e9anmoins demeure \u00e0 la fois en exer\u00e7ant une fonction de lessivage des opinions politiques <em>intellectuelles<\/em> et de travail de conscientisation de la condition ouvri\u00e8re, mais de l\u2019int\u00e9rieur<\/strong>. Cela d\u00e9finit un t\u00e2che socratique, disons anti-intellectuelle \u00e0 la philosophie&nbsp;: c\u2019est en se d\u00e9faisant de la <em>posture<\/em> du \u00ab&nbsp;philosophe&nbsp;\u00bb que l\u2019on devient vraiment philosophe. Car enfin Simone Weil \u00e9crit bien de la philosophie, avec des concepts classiques de la philosophie, dans son <em>Journal d\u2019Usine<\/em>, mais il s\u2019agit d\u2019une philosophie <em>passive<\/em>, ayant subi une essentielle <em>d\u00e9position<\/em>, qui n\u2019est pas un s\u00e9jour dans le n\u00e9gatif que l\u2019on pourrait surmonter, sursumer, mais un point de d\u00e9part ind\u00e9passable.<\/p>\n<p>Toutefois, il ne faudrait pas voir dans Simone Weil une disciple de Barr\u00e8s et de P\u00e9tain, fustigeant le d\u00e9racinement des intellectuels au profit de la vraie vie ouvri\u00e8re et paysanne<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. Dans la lettre \u00e0 Simone Gibert de 1932 (ou 34&nbsp;?), elle d\u00e9finit son projet philosophique, ou plut\u00f4t anti-philosophique&nbsp;en disant : \u00ab&nbsp;j\u2019ai l\u2019impression surtout de m\u2019\u00e9chapper d\u2019un monde d\u2019abstraction et de me trouver parmi les hommes r\u00e9els&nbsp;\u00bb. Mais en m\u00eame temps elle n\u2019est pas dupe&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai pris un cong\u00e9 d\u2019un an pour travailler un peu pour moi et aussi pour entrer un peu en contact avec la \u201cfameuse\u201d vie r\u00e9elle&nbsp;\u00bb&nbsp;: ces guillemets disent bien la distance que Simone Weil aura toujours avec un certain anti-intellectualisme propre \u00e0 un certain p\u00e9tainisme, qui dans la lign\u00e9e de Barr\u00e8s oppose la v\u00e9rit\u00e9 de la terre, qui ne \u00ab&nbsp;ment pas&nbsp;\u00bb, aux mensonges des intellectuels. L\u2019exp\u00e9rience qu\u2019elle fait du travail est essentiellement une exp\u00e9rience du d\u00e9racinement&nbsp;: ce ne sont pas seulement, comme pour Barr\u00e8s dans <em>Les d\u00e9racin\u00e9s<\/em>, les intellectuels qui sont d\u00e9racin\u00e9s, c\u2019est tous ceux qui travaillent, du fait de la soumission du geste \u00e0 la mesure de l\u2019argent. Autrement dit, il faut bien distinguer Simone Weil d\u2019un certain <em>p\u00e9tainisme transcendantal<\/em>&nbsp;: ce ne sont pas les intellectuels qui sont d\u00e9racin\u00e9s, c\u2019est tout le monde&nbsp;; il n\u2019y a pas plus de fraternit\u00e9 chez les pauvres comme le voudrait une certaine imagerie r\u00e9actionnaire&nbsp;; ce n\u2019est pas la terre qui ne ment pas<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>, la terre et l\u2019usine mentent aussi, du fait du capitalisme qui les soumet \u00e0 la mesure de l\u2019argent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1>&nbsp;&nbsp;&nbsp; II.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une exp\u00e9rience philosophique de non-pens\u00e9e.<\/h1>\n<p>J\u2019ai dit que le sentiment \u00e0 partir duquel doit s\u2019\u00e9laborer la pens\u00e9e politique \u00e9tait celui de la dignit\u00e9&nbsp;; mais le sentiment qui domine dans l\u2019usine, est celui du d\u00e9go\u00fbt, de l\u2019\u00e9c\u0153urement, qui est \u00e0 la fois un sentiment qui rend la pens\u00e9e impossible, et qui comporte une signification politique, dans la mesure o\u00f9 il est au fond le sentiment d\u2019\u00eatre esclave. Donc le paradoxe est que <strong>la philosophie doit commencer par cesser de penser pour devenir vraie<\/strong>. Il y a bien l\u00e0 une t\u00e2che philosophique sp\u00e9cifique, penser la non-pens\u00e9e. Dans le <em>Journal d\u2019usine<\/em>, Ms 59, p. 150 elle \u00e9voque ses camarades d\u2019usine qui \u00ab&nbsp;n\u2019ont pas pleinement compris qu\u2019ils sont des esclaves&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<h2>Le d\u00e9go\u00fbt du travail<\/h2>\n<p>La non-pens\u00e9e dans le travail en usine est marqu\u00e9e par des descriptions du travail en termes d\u2019\u00e9c\u0153urement ou de d\u00e9go\u00fbt. Par exemple, dans le <em>Journal d\u2019usine<\/em>, SW parle de \u00ab&nbsp;cet \u00e9c\u0153urement devant une besogne o\u00f9 l\u2019on s\u2019\u00e9puise en sachant qu\u2019on gagnera 2 F ou moins et qu\u2019on sera engueul\u00e9 pour avoir coul\u00e9 le bon&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. L\u2019\u00e9c\u0153urement est un sentiment politique, dans le sens o\u00f9 il est la mani\u00e8re dont l\u2019ali\u00e9nation est <em>ressentie<\/em>. \u00ab&nbsp;Sentiment d\u2019esclavage&nbsp;\u00bb, Ms 7, p.&nbsp;89. Simone Weil parle ainsi d\u2019une \u00ab&nbsp;vie d\u2019esclave&nbsp;\u00bb, p. 166&nbsp;: une philosophe qui accepte de se faire esclave&nbsp;rappelle l\u2019image de la redescente dans la caverne. Une exp\u00e9rience de la servitude, au sens fort de l\u2019exp\u00e9rience, non pas une vision d\u00e9tach\u00e9e dont on pourrait t\u00e9moigner, mais un v\u00e9ritable martyr. Il s\u2019agit de <em>sentir<\/em> en soi la servitude, qui n\u2019est pas seulement une id\u00e9e, mais un sentiment.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Le premier d\u00e9tail qui, dans la journ\u00e9e, <strong>rend la servitude sensible<\/strong>, c\u2019est la pendule de pointage&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La servitude est donc doublement non-intellectuelle&nbsp;: d\u2019abord parce qu\u2019elle emp\u00eache de penser, ensuite parce qu\u2019elle a une dimension intrins\u00e8quement sensible. La servitude se joue sur le plan sensible dans le sens o\u00f9 elle n\u2019est pas un rapport ext\u00e9rieur de soumission, elle frappe la forme de vie m\u00eame des opprim\u00e9s. Leur mani\u00e8re m\u00eame de sentir est d\u00e9termin\u00e9e par leur condition servile. Ici c\u2019est le rapport au temps qui est d\u00e9termin\u00e9 par l\u2019oppression.<\/p>\n<p>Ce qui rend esclave n\u2019est pas r\u00e9ellement pensable, du moins cela ne fait pas l\u2019objet d\u2019une remise en question<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>, c\u2019est la \u00ab&nbsp;n\u00e9cessit\u00e9&nbsp;\u00bb, une n\u00e9cessit\u00e9 qui rend l\u2019homme esclave, et que m\u00eame la r\u00e9volution ne pourrait supprimer<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>. S. Weil dit \u00e0 propos de sa description de la vie \u00e0 l\u2019usine&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Ca suffit pour montrer ce qu\u2019est une vie pareille, et que si on s\u2019y soumet, c\u2019est, comme dit Hom\u00e8re au sujet des esclaves, \u201cbien malgr\u00e9 soi, sous la pression d\u2019une dure n\u00e9cessit\u00e9\u201d&nbsp;\u00bb <a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On peut saisir ce que SW entend par n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 partir de ses effets&nbsp;: la n\u00e9cessit\u00e9 a pour fonction de chosifier l\u2019homme. Toute l\u2019exp\u00e9rience de la vie en usine est r\u00e9sum\u00e9e ainsi&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Les choses jouent le r\u00f4le des hommes, les hommes jouent le r\u00f4le des choses&nbsp;; c\u2019est la racine du mal&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La chosification est un concept tr\u00e8s important chez Simone Weil, on le trouve dans sa pens\u00e9e sur la guerre, sur les Grecs. Une civilisation authentique a pour r\u00f4le d\u2019emp\u00eacher cette chosification.<\/p>\n<p>Mais ce sentiment d\u2019esclavage s\u2019il a en puissance une signification politique, n\u2019est pas conscientis\u00e9. L\u2019exp\u00e9rience de l\u2019usine est une exp\u00e9rience de non-pens\u00e9e.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Cette situation fait que la pens\u00e9e se recroqueville, se r\u00e9tracte, comme la chair se r\u00e9tracte devant un bistouri. On ne <em>peut pas<\/em> \u00eatre \u201cconscient\u201d&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Le premier effet du malheur est que la pens\u00e9e veut s\u2019\u00e9vader&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Cette vie d\u2019ouvri\u00e8re a fait de moi pendant un certain temps une esp\u00e8ce de b\u00eate de somme, [\u2026] j\u2019ai retrouv\u00e9 peu \u00e0 peu le sentiment de ma dignit\u00e9 seulement au prix d\u2019efforts quotidiens et de souffrances morales \u00e9puisantes&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mais en m\u00eame temps elle doit bien parler de cette exp\u00e9rience ouvri\u00e8re, f\u00fbt-elle contraire \u00e0 la belle pens\u00e9e philosophique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si je me taisais \u2013 ce que j\u2019aimerais bien mieux \u2013 \u00e0 quoi servirait que j\u2019aie fait cette exp\u00e9rience&nbsp;?&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>. Ce t\u00e9moignage, s\u2019inscrit dans une volont\u00e9 un peu na\u00efve de faire prendre conscience aux patrons de la souffrance qu\u2019ils infligent&nbsp;; \u00ab&nbsp;collaborer avec vous de cette place \u00e0 des tentatives de r\u00e9formes&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>, dit-elle \u00e0 un cadre de l\u2019industrie.<\/p>\n<h2>Eprouver l\u2019anesth\u00e9sie du labeur<\/h2>\n<p>Le <em>Journal d\u2019usine <\/em>est une ph\u00e9nom\u00e9nologie de la non-pens\u00e9e inh\u00e9rente au travail, qui a pour but de <strong>d\u00e9crire l\u2019anesth\u00e9sie de celui qui travaille <\/strong>: \u00ab&nbsp;cesser, dans une certaine mesure, d\u2019\u00eatre sensible&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>. Les ann\u00e9es 34-35 sont ainsi du point de vue de l\u2019\u00e9criture de Simone Weil tr\u00e8s ambivalentes&nbsp;: elle commence par \u00e9crire en mars 34 son chef d\u2019\u0153uvre, <em>R\u00e9flexions sur les causes de la libert\u00e9 et de l\u2019oppression sociale<\/em>, qu\u2019elle ach\u00e8ve \u00e0 l\u2019automne&nbsp;; en d\u00e9cembre elle rentre chez Alsthom et \u00e9crit le <em>Journal d\u2019Usine<\/em>, qui t\u00e9moigne de cette anti-philosophie&nbsp;par des notations tr\u00e8s concr\u00e8tes. L\u2019essentiel du journal consiste en des comptes de temps pass\u00e9, d\u2019argent gagn\u00e9, et dans des descriptions brutes de gestes effectu\u00e9s&nbsp;: il est une description des gestes ouvriers, qui montre par une esp\u00e8ce litt\u00e9ralit\u00e9 neutre, qu\u2019il s\u2019agit de <em>gestes<\/em> <em>profan\u00e9s <\/em>par le capitalisme. Le <em>Journal d\u2019Usine<\/em> n\u2019est pas un acte de militantisme, mais un acte de t\u00e9moignage<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>, \u00e0 la limite du martyr.<\/p>\n<p>Se d\u00e9veloppe ainsi un <em>cogito<\/em> tr\u00e8s paradoxal, dans la mesure o\u00f9 l\u2019on advient \u00e0 la connaissance de soi pr\u00e9cis\u00e9ment dans l\u2019inconscience de la vie de labeur. Ainsi, \u00e0 propos des mois d\u2019usine, elle dit&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Ils m\u2019ont permis de <strong>m\u2019\u00e9prouver moi-m\u00eame<\/strong> et de toucher du doigt tout ce que je n\u2019avais pu qu\u2019imaginer&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de soi advient dans l\u2019anesth\u00e9sie de la vie ouvri\u00e8re, et non comme chez Descartes dans la solitude philosophique, \u00e0 la chaleur du po\u00eale.<\/p>\n<h2>Penser \u00e0 partir de la non-pens\u00e9e<\/h2>\n<p>Cette non-pens\u00e9e est comme le bain de jouvence pour une philosophie nouvelle. \u00ab&nbsp;Le premier des principes p\u00e9dagogiques, c\u2019est que pour \u00e9lever quelqu\u2019un, enfant ou adulte, il faut d\u2019abord l\u2019\u00e9lever \u00e0 ses propres yeux. [\u2026] Ce fait constitue pour moi le point de d\u00e9part de toute tentative efficace d\u2019action aupr\u00e8s des masses populaires, et surtout des ouvriers d\u2019usine \u00bb, p.&nbsp;153, \u00e9crit-elle, \u00e0 Bourges, le 13 janvier 1936, \u00e0 un ing\u00e9nieur directeur d\u2019usine, Victor Bernard. Or cela semble fixer pour elle une sorte de t\u00e2che philosophique, <em>l\u00e9gitim\u00e9e<\/em> par l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019usine. En 36 tout se passe comme si la philosophie, l\u2019\u00e9criture philosophique \u00e9tait redevenue possible, Simone Weil \u00e9crit ainsi au directeur de l\u2019usine, qui a mont\u00e9 un journal&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;A mes yeux, la raison d\u2019\u00eatre de ma collaboration \u00e0 votre journal r\u00e9sidait dans le fait que <strong>mon exp\u00e9rience de l\u2019an pass\u00e9 me permet peut-\u00eatre d\u2019\u00e9crire<\/strong> de mani\u00e8re \u00e0 all\u00e9ger un peu le poids des humiliations que la vie impose jour par jour aux ouvriers de Rosi\u00e8res, comme \u00e0 tous les ouvriers des usines modernes. Ce n\u2019est pas l\u00e0 le seul but, mais c\u2019est, j\u2019en suis convaincue, la conditions essentielle pour <strong>\u00e9largir leur horizon.<\/strong> Rien ne <strong>paralyse plus la pens\u00e9e que le sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 n\u00e9cessairement impos\u00e9 par les atteintes quotidiennes de la pauvret\u00e9, de la subordination, de la d\u00e9pendance.<\/strong> La premi\u00e8re chose \u00e0 faire pour eux, c\u2019est de les aider \u00e0 retrouver ou \u00e0 conserver, selon le cas, le sentiment de leur dignit\u00e9&nbsp;\u00bb, p. 154.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous parlons d\u2019exp\u00e9rience anti-philosophique car il ne s\u2019agit pas vraiment d\u2019une exp\u00e9rience de la r\u00e9alit\u00e9, mais du d\u00e9racinement, qui pr\u00e9cis\u00e9ment \u00ab&nbsp;d\u00e9r\u00e9alise le monde&nbsp;\u00bb (<em>Lettre \u00e0 Robert Guih\u00e9neuf<\/em>). En ce sens, elle est une exp\u00e9rience de ce que la philosophie a depuis Platon pour charge de d\u00e9passer, une exp\u00e9rience de l\u2019image, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment de l\u2019idole<a href=\"#_ftn24\" name=\"_ftnref24\">[24]<\/a>, comme le dit Nadia Ta\u00efbi. Je voudrais montrer que la philosophie a pour fonction chez Simone Weil de faire passer le geste du labeur du statut d\u2019idole, image atrophi\u00e9e, r\u00e9duite \u00e0 elle-m\u00eame, au statut d\u2019ic\u00f4ne, signe sensible de r\u00e9alit\u00e9s intelligibles.&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1>&nbsp;III.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Rendre des gestes possibles.<\/h1>\n<p>La philosophie une fois d\u00e9pos\u00e9e a pour fonction de rendre des gestes et des perceptions possibles. Simone Weil ne veut pas abolir totalement le travail, mais seulement celui qui ne pourrait se \u00ab&nbsp;transfigurer&nbsp;\u00bb dans des gestes contemplatifs. Le paradoxe est que <strong>Simone Weil fait de la gr\u00e8ve un mod\u00e8le pour penser le travail&nbsp;: la joie pure qu\u2019ont \u00e9prouv\u00e9 les ouvriers en 36, qui est une exp\u00e9rience de l\u2019enracinement dans leurs usines doit inspirer la r\u00e9forme des conditions de travail<\/strong>. Cet enracinement n\u2019est pas une appropriation au sens strict, il consiste \u00e0 parvenir \u00e0 un certain <em>usage<\/em> des choses qui composent l\u2019usine. Au fond ce qui est d\u00e9truit par le taylorisme, c\u2019est la possibilit\u00e9 de faire v\u00e9ritablement <em>usage<\/em> des choses qui habitent l\u2019usine, si bien que l\u2019usine devient pour l\u2019ouvrier un milieu hostile.<\/p>\n<h2>La joie pure de la gr\u00e8ve comme geste<\/h2>\n<p>&nbsp;\u00ab&nbsp;Ind\u00e9pendamment des revendications, cette gr\u00e8ve est en elle-m\u00eame une joie. Une joie pure. Une joie sans m\u00e9lange&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn25\" name=\"_ftnref25\">[25]<\/a>. Cette joie pure est \u00e9prouv\u00e9e non pas comme une satisfaction d\u2019avoir r\u00e9alis\u00e9 un travail, mais dans le fait m\u00eame de se trouver dans son usine, de s\u2019\u00eatre appropri\u00e9 son milieu. Elle r\u00e9sulte du geste m\u00eame de faire gr\u00e8ve, et non de la satisfaction de ses requ\u00eate. Elle est inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019exercice de ce que Giorgio Agamben \u00e0 la suite de Walter Benjamin appellerait un \u00ab&nbsp;moyen pur&nbsp;\u00bb ou un \u00ab&nbsp;geste&nbsp;\u00bb. La \u00ab&nbsp;joie pure&nbsp;\u00bb est le mod\u00e8le d\u2019une politique qui destitue la rationalit\u00e9 du travail, rationalit\u00e9 qui r\u00e9duit le travail \u00e0 une liaison entre un moyen et une fin. La r\u00e9volution politique ne peut advenir qu\u2019en sortant d\u2019une certaine conception de l\u2019action, qui se pense comme un moyen pour parvenir \u00e0 une fin. L\u2019action doit se faire geste, c\u2019est-\u00e0-dire moyen pur, suscitant par lui-m\u00eame la joie. Tel est ce qui d\u00e9finit une philosophie du moyen pur, c\u2019est-\u00e0-dire du geste, qui \u00e0 la diff\u00e9rence de l\u2019action et de la production, n\u2019est pas un moyen en vue d\u2019une fin.<\/p>\n<p>Cette destitution n\u2019est pas seulement proclam\u00e9e, elle s\u2019inscrit dans une structure de production qui a d\u00e9j\u00e0 destitu\u00e9 la rationalit\u00e9 classique du travail, qui en fait un moyen au service d\u2019une fin. L\u2019usine inverse la rationalit\u00e9 naturelle, par laquelle l\u2019outil est un moyen pour l\u2019homme.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Les machines ne sont pas \u00e0 lui&nbsp;; il sert l\u2019une ou l\u2019autre selon qu\u2019il en re\u00e7oit l\u2019ordre. Il les sert, il ne s\u2019en sert pas&nbsp;; elles ne sont pas pour lui un moyen d\u2019amener un morceau de m\u00e9tal \u00e0 prendre une certaine forme, il est pour elle un moyen de leur amener des pi\u00e8ces en vue d\u2019une op\u00e9ration dont il ignore le rapport avec celles qui pr\u00e9c\u00e8dent et celles qui suivent&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn26\" name=\"_ftnref26\">[26]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mais S. Weil n\u2019est pas r\u00e9volutionnaire en tant qu\u2019elle demande un r\u00e9tablissement de la rationalit\u00e9 classique&nbsp;; mais en tant qu\u2019elle demande au travail de redevenir un geste humain, un moyen pur, qui vaut par lui-m\u00eame et qui suscite par lui-m\u00eame une joie.<\/p>\n<p>C\u2019est en ce sens que la gr\u00e8ve, joie pure, serait un mod\u00e8le pour le travail auquel pense Simone Weil. <strong>La gr\u00e8ve n\u2019est pas la suspension du travail, elle en est le mod\u00e8le<\/strong>. Elle n\u2019est pas seconde par rapport au travail, elle est premi\u00e8re, elle en d\u00e9finit les conditions de possibilit\u00e9, car elle est une exp\u00e9rience d\u2019enracinement.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Il faut que la vie sociale soit corrompue jusqu\u2019en son centre lorsque les ouvriers se sentent chez eux dans l\u2019usine quand ils font gr\u00e8ve, \u00e9trangers quand ils travaillent. Le contraire devrait \u00eatre vrai&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn27\" name=\"_ftnref27\">[27]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Est-ce que la solution serait dans cette phrase&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;<strong>la joie, pendant l\u2019occupation des usines, de<\/strong> <strong>poss\u00e9der l\u2019usine par la pens\u00e9e<\/strong>, d\u2019en parcourir les parties, la fiert\u00e9 toute nouvelle de la montrer aux siens et de leur expliquer o\u00f9 on travaille, joie et fiert\u00e9 fugitives qui exprimaient par contraste d\u2019une mani\u00e8re si poignante les douleurs permanentes de la pens\u00e9e clou\u00e9e&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn28\" name=\"_ftnref28\">[28]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi lorsque dans la m\u00eame page elle dit que \u00ab&nbsp;L\u2019usine devrait \u00eatre un lieu de joie&nbsp;\u00bb, elle ne propose nullement de baisser \u00e0 deux heures par jour le travail, ce qui ne r\u00e9sout pas le probl\u00e8me du d\u00e9racinement impos\u00e9 par l\u2019usine mais&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Il faut changer la nature des stimulants du travail, diminuer ou abolir les causes de d\u00e9go\u00fbt, transformer le rapport de chaque ouvrier avec le fonctionnement de l\u2019ensemble de l\u2019usine, le rapport de l\u2019ouvrier avec la machine, et la mani\u00e8re dont le temps s\u2019\u00e9coule dans le travail&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn29\" name=\"_ftnref29\">[29]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour cela elle pr\u00e9conise que les ouvriers sentent \u00ab&nbsp;avec toute l\u2019\u00e2me et pour ainsi dire avec le corps lui-m\u00eame, dans tous les moments de leur peine, qu\u2019ils fabriquent des objets qui sont appel\u00e9s par des besoins sociaux, et qu\u2019ils ont un droit limit\u00e9, mais r\u00e9el, \u00e0 en \u00eatre fiers&nbsp;\u00bb, p. 207. Le travail deviendra alors un geste lorsque l\u2019on pourra \u00ab&nbsp;aller \u00e0 chaque effort vers un certain ach\u00e8vement&nbsp;\u00bb (209)&nbsp;: formule ambig\u00fce, qui signifie soit que l\u2019effort conduit \u00e0 l\u2019ach\u00e8vement, soit qu\u2019il constitue en lui-m\u00eame un ach\u00e8vement.<\/p>\n<h2>Le travail comme geste<\/h2>\n<p>Le travail en usine n\u2019est m\u00eame plus une production, il est \u00e0 peine un geste&nbsp;; il est un geste atrophi\u00e9. Simone Weil ne propose pas de r\u00e9tablir la production, en exaltant la lib\u00e9ration par le travail. Le travail, pour elle, comme pour St Paul dans la <em>Deuxi\u00e8me \u00e9p\u00eetre aux Thessaloniciens<\/em>, chap. 3, demeure une peine qu\u2019il faut ex\u00e9cuter par n\u00e9cessit\u00e9. Mais elle propose d\u2019en faire un geste joyeux, ce qui n\u2019est possible que s\u2019il exprime une r\u00e9alit\u00e9 intelligible, voire surnaturelle.<\/p>\n<p>La vie de travail perd le sens de la finalit\u00e9. L\u2019usine pousse \u00e0 son paroxysme la perte du sens des finalit\u00e9s pour lesquelles on travaille. Si bien que la t\u00e2che devient un moyen pur.&nbsp;\u00ab&nbsp;Tout est interm\u00e9diaire dans cette existence, tout est moyen, la finalit\u00e9 ne s\u2019y accroche nulle part&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn30\" name=\"_ftnref30\">[30]<\/a>. \u00ab&nbsp;L\u2019univers o\u00f9 vivent les travailleurs refuse la finalit\u00e9. Il est impossible qu\u2019il y p\u00e9n\u00e8tre des fins&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn31\" name=\"_ftnref31\">[31]<\/a>. Mais S. Weil ne propose pas d\u2019y r\u00e9introduire de la finalit\u00e9&nbsp;: il s\u2019agit de \u00ab&nbsp;transfigurer non pas seulement le travail en g\u00e9n\u00e9ral, mais chaque t\u00e2che dans sa singularit\u00e9&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn32\" name=\"_ftnref32\">[32]<\/a>. &nbsp;Cela est possible si l\u2019on y introduit de la beaut\u00e9. \u00ab&nbsp;On regarde avec d\u00e9sir le ciel \u00e9toil\u00e9 d\u2019une nuit claire, et ce qu\u2019on d\u00e9sire, c\u2019est uniquement le spectacle qu\u2019on poss\u00e8de&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn33\" name=\"_ftnref33\">[33]<\/a>. La beaut\u00e9 est ce qui permet \u00e0 quelque chose d\u2019\u00eatre objet d\u2019une contemplation, de n\u2019\u00eatre donc plus un simple moyen, mais un moyen pur, d\u00e9barrass\u00e9 de la relation de finalit\u00e9&nbsp;; la beaut\u00e9 (et la contemplation de Dieu) permettent de <strong>transformer la production en gestes<\/strong>. Simone Weil s\u2019appuie sur la mat\u00e9rialit\u00e9 de l\u2019existence chr\u00e9tienne pour faire comprendre ce point&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Les gens vont dans les \u00e9glises expr\u00e8s pour prier&nbsp;; et pourtant on sait qu\u2019ils ne le pourront pas si on ne fournit pas \u00e0 leur attention des interm\u00e9diaires pour en soutenir l\u2019orientation vers Dieu. L\u2019architecture m\u00eame de l\u2019\u00e9glise, les images dont elle est pleine, les mots de la liturgie et des pri\u00e8res, les gestes rituels du pr\u00eatre sont ces interm\u00e9diaires. En y fixant l\u2019attention, elle se trouve orient\u00e9e vers Dieu. Combien plus grande encore la n\u00e9cessit\u00e9 de tels interm\u00e9diaires sur le lieu de travail, o\u00f9 l\u2019on va seulement pour gagner sa vie&nbsp;!&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn34\" name=\"_ftnref34\">[34]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sachant que<\/p>\n<blockquote>\n<p>&nbsp;\u00ab&nbsp;Les seuls objets sensibles o\u00f9 ils puissent porter leur attention, c\u2019est la mati\u00e8re, les instruments, les <strong>gestes<\/strong> de leur travail. Si ces objets m\u00eames ne se transforment pas en miroirs de la lumi\u00e8re, il est impossible que pendant le travail l\u2019attention soit orient\u00e9e vers la source de toute lumi\u00e8re. Il n\u2019est pas de n\u00e9cessit\u00e9 plus pressante que cette transformation&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn35\" name=\"_ftnref35\">[35]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette transformation po\u00e9tique du travail, qui le fait passer de la production sans finalit\u00e9 au geste, ou du geste atrophi\u00e9 au geste po\u00e9tique, est ce que Simone Weil appelle \u00ab&nbsp;retrouver la notion de la m\u00e9taphore r\u00e9elle&nbsp;\u00bb, dans les <em>Cahiers de Marseille<\/em>. Il s\u2019agit de faire du geste une image de r\u00e9alit\u00e9s surnaturelles, une m\u00e9ta-phore.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Il s\u2019agit de transformer, dans la plus large mesure possible, la vie quotidienne elle-m\u00eame en une m\u00e9taphore \u00e0 signification divine, en une parabole. Une m\u00e9taphore, ce sont des mots portant sur des choses mat\u00e9rielles et enveloppant une signification spirituelle. Ainsi \u201csi le grain ne meurt\u2026\u201d Si l\u2019on remplace ces mots par la chose elle-m\u00eame, unie \u00e0 la m\u00eame signification, la m\u00e9taphore est bien autrement puissante&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Elle donne un exemple&nbsp;: \u00ab&nbsp;Celui qui est en train de semer peut s\u2019il le veut porter son attention sur cette v\u00e9rit\u00e9 [en l\u2019occurrence la \u00ab&nbsp;n\u00e9cessit\u00e9 de la mort morale&nbsp;\u00bb] sans l\u2019aide d\u2019aucun mot, <strong>\u00e0 travers son propre geste<\/strong> et le spectacle du grain qui s\u2019enfouit&nbsp;\u00bb, p. 425-426.<\/p>\n<p>Autre exemple&nbsp;: \u00ab&nbsp;le simple spectacle d\u2019une poulie qui d\u00e9termine un mouvement oscillant&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;428) devient une image de la condition humaine, elle-m\u00eame image de la condition divine qui fait retour \u00e0 soi. Le divin est classiquement l\u2019\u00eatre qui se contemple lui-m\u00eame, qui fait donc retour \u00e0 soi \u00e9ternellement, ce qui se repr\u00e9sente bien par un mouvement circulaire. L\u2019homme est image du divin en tant qu\u2019il fait tente de faire retour \u00e0 soi, mais s\u2019\u00e9loigne toujours plus de lui-m\u00eame, ce qui se repr\u00e9sente bien par la combinaison de mouvement circulaire (retour \u00e0 soi) et lin\u00e9aire (\u00e9loignement de soi) que comporte la poulie.<\/p>\n<h2>La contemplation comme norme du travail<\/h2>\n<p>La contemplation n\u2019est pas seulement le but du travail, c\u2019en est la norme. <strong>Si un travail rend la contemplation impossible, alors il doit \u00eatre \u00e9limin\u00e9. <\/strong>Ainsi dit-elle simplement \u00e0 propos du \u00ab&nbsp;travail tayloris\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce genre de travail ne peut pas \u00eatre transfigur\u00e9, il faut le supprimer&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn36\" name=\"_ftnref36\">[36]<\/a>. Simone Weil en effet n\u2019invente pas l\u2019id\u00e9e que le travail puisse \u00eatre une forme de contemplation, elle s\u2019efforce d\u2019en d\u00e9finir les conditions mat\u00e9rielles. \u00ab&nbsp;On dit que le travail est une pri\u00e8re. C\u2019est facile \u00e0 dire. Mais en fait ce n\u2019est vrai qu\u2019\u00e0 certaines conditions rarement r\u00e9alis\u00e9es&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn37\" name=\"_ftnref37\">[37]<\/a>.<\/p>\n<p>Sur la contemplation, voir l\u2019exergue du <em>Journal d\u2019usine<\/em>, li\u00e9 au concept d\u2019usage&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>&nbsp;\u00ab&nbsp;Non seulement que l\u2019homme <strong>sache<\/strong> ce qu\u2019il fait \u2013 mais si possible qu\u2019il en <em>per\u00e7oive l\u2019usage<\/em> \u2013 qu\u2019il per\u00e7oive la nature modifi\u00e9e par lui. Que pour chacun son propre travail soit un <em>objet de contemplation<\/em>&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn38\" name=\"_ftnref38\">[38]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cela indique donc deux modifications du savoir&nbsp;: pas seulement un savoir du but (\u00ab&nbsp;sache ce qu\u2019il fait&nbsp;\u00bb), mais une <em>perception<\/em> de l\u2019usage, qui n\u2019est pas seulement la finalit\u00e9, mais la pratique dans lequel l\u2019objet produit s\u2019ins\u00e8re&nbsp;; et pas seulement un savoir discursif, mais une <em>contemplation<\/em>, que Simone Weil d\u00e9finira plus tard comme une \u00ab&nbsp;attention intuitive&nbsp;\u00bb, pour souligner le caract\u00e8re imm\u00e9diat de cette modalit\u00e9 de la connaissance. La r\u00e9volution \u00e0 laquelle S. Weil aspire se tient sur le plan des perceptions, de ce qui est perceptible. Il s\u2019agit de rendre perceptible le surnaturel dans les gestes du travailleur.<\/p>\n<p>Tout cela explique \u00e0 partir de quel point Simone Weil s\u2019oppose \u00e0 \u00ab&nbsp;la d\u00e9gradante division du travail manuel et intellectuel&nbsp;\u00bb qui est d\u00fbe \u00e0 la sp\u00e9cialisation<a href=\"#_ftn39\" name=\"_ftnref39\">[39]<\/a>.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&nbsp;Marx, qui est presque toujours tr\u00e8s fort quand il d\u00e9crit simplement le mal, a l\u00e9gitimement fl\u00e9tri comme une d\u00e9gradation la s\u00e9paration du travail manuel et du travail intellectuel. Mais il ne savait pas qu\u2019en tout domaine les contraires ont leur unit\u00e9 dans un plan transcendant par rapport \u00e0 l\u2019un et \u00e0 l\u2019autre. Le point d\u2019unit\u00e9 du travail intellectuel et du travail manuel, c\u2019est la contemplation, qui n\u2019est pas un travail&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn40\" name=\"_ftnref40\">[40]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Simone Weil pr\u00e9cise que si cela \u00e9tait bien compris, \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9galit\u00e9 deviendrait une chose concr\u00e8te&nbsp;\u00bb. Cela ne veut pas dire que les revendications salariales soient vaines, mais que l\u2019\u00e9galit\u00e9 doit se tenir au niveau des formes de vie. L\u2019\u00e9galit\u00e9 devient \u00ab&nbsp;concr\u00e8te&nbsp;\u00bb quand elle n\u2019est ni seulement formelle ni seulement r\u00e9elle, mais quand elle est l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans les conditions de vie. &nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Conclusion<\/p>\n<p>Nous avons essay\u00e9 de cerner chez Simone Weil <strong>une th\u00e9orie des sentiments politiques<\/strong>, qui conduit \u00e0 penser la r\u00e9volution sur le plan sensible, comme le refus d\u2019un certain partage du sensible entre ceux qui le produisent et ceux qui le pensent. La philosophie de Simone Weil est une philosophie du geste, c\u2019est-\u00e0-dire une philosophie de la manifestation du sens dans le sensible, ce qui est son aspect authentiquement platonicien. Mais en l\u2019appliquant au travail elle quitte le platonisme pour le christianisme. Le geste, en \u00e9tant une \u00ab&nbsp;m\u00e9taphore r\u00e9elle&nbsp;\u00bb, a pour fonction d\u2019\u00eatre une image au sens authentique, c\u2019est-\u00e0-dire une ic\u00f4ne, de r\u00e9alit\u00e9s invisibles.<\/p>\n<p>A quoi correspondrait aujourd\u2019hui l\u2019exp\u00e9rience philosophique de Simone Weil&nbsp;? O\u00f9 pourrait-on aujourd\u2019hui <em>s\u2019\u00e9tablir<\/em>&nbsp;? L\u2019usine a presque totalement disparu, au profit a) d\u2019un ch\u00f4mage de masse&nbsp;; b) d\u2019une multiplication des t\u00e2ches de manutention diss\u00e9min\u00e9es dans l\u2019invisibilit\u00e9 des territoires de la production tertiaire. Faudrait-il devenir ch\u00f4meur, ou balayeur&nbsp;? Dans les deux cas la difficult\u00e9 est qu\u2019aucune forme de sociabilit\u00e9 ne pr\u00e9c\u00e8de la lutte \u00e0 mener&nbsp;; il s\u2019agirait de s\u2019\u00e9tablir dans ces formes contemporaines de la suj\u00e9tion non pas pour en retourner la sociabilit\u00e9 inh\u00e9rente pour attaquer le capital, mais pour y cr\u00e9er des sociabilit\u00e9s autonomes, \u00e0 partir desquelles envisager les nouvelles formes de lutte. De ce point de vue l\u00e0, on peut \u00e9clairer l\u2019exp\u00e9rience incohative du Simone \u00e0 Lyon, et sugg\u00e9rer quelques perspectives. Le Simone accueille des \u00ab&nbsp;auto-entrepreneurs&nbsp;\u00bb qui b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019une certaine libert\u00e9 dans leurs horaires et leur discipline, au prix d\u2019une pr\u00e9carit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 leur usage de substitut flexible au salariat. Il appara\u00eet donc comme un point de d\u00e9part pertinent pour sentir et penser une lib\u00e9ration politique. En tout cas, c\u2019est \u00ab&nbsp;la t\u00e2che de l\u2019Eglise&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn41\" name=\"_ftnref41\">[41]<\/a> selon Simone Weil que de favoriser la transformation des conditions de travail, pour que celui -ci devienne un authentique geste.<\/p>\n<hr>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Simone Weil sur la caverne. \u00ab&nbsp;<em>la soci\u00e9t\u00e9 est la caverne, la sortie est la solitude<\/em>&nbsp;\u00bb, dans la <em>Pesanteur et la Gr\u00e2ce<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> \u00ab&nbsp;Sur une tentative d\u2019\u00e9ducation du prol\u00e9tariat&nbsp;\u00bb, 1929\/1930, <em>\u0152uvres<\/em>, p. 138.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Dans l\u2019ouvrage compos\u00e9 par Anne Reynaud-Gu\u00e9rithault, <em>Le\u00e7ons de philosophie<\/em>, Plon, 1989, p. 142.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>\u0152uvres<\/em>, p. 141.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>\u0152uvres<\/em>, p. 142.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>\u0152uvres<\/em>, p. 146.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> <em>Premiers \u00e9crits philosophiques<\/em>, p. 217.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Dans \u00ab&nbsp;Exp\u00e9rience de la vie d\u2019usine&nbsp;\u00bb, texte qu\u2019elle a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire en 35 et achev\u00e9 apr\u00e8s le discours de P\u00e9tain du 1<sup>er<\/sup> Mars 41 \u00e0 St Etienne sur la Charte du Travail, elle semble partir d\u2019une pr\u00e9misse identique \u00e0 celle du Mar\u00e9chal, lorsqu\u2019elle dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es on a bien senti qu\u2019en fait les ouvriers d\u2019usine sont en quelque sorte d\u00e9racin\u00e9s, exil\u00e9s sur la terre de leur propre pays&nbsp;\u00bb[8]. Si Weil et P\u00e9tain pourraient s\u2019accorder sur ce point, \u00e0 la diff\u00e9rence du Mar\u00e9chal, elle ne pense pas que l\u2019Etat puisse sauver l\u2019usine, ni que la suppression des syndicats soit une solution, et encore moins l\u2019interdiction de la gr\u00e8ve.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Discours de P\u00e9tain du 25 juin 40, \u00e9crit par Emmanuel Berl, qui d\u00e9crit les conditions de l\u2019armistice avec les nazis&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce n&rsquo;est pas moi qui vous bernerai par des paroles trompeuses. Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. La terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la patrie elle-m\u00eame. Un champ qui tombe en friche, c&rsquo;est une portion de France qui meurt. Une jach\u00e8re \u00e0 nouveau emblav\u00e9e, c&rsquo;est une portion de la France qui rena\u00eet&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> <em>Journal d\u2019Usine<\/em>, p. 85.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> \u00ab&nbsp;Exp\u00e9rience de la vie d\u2019usine&nbsp;\u00bb, p. 196. On retrouve l\u2019expression \u00ab&nbsp;rendre la servitude sensible&nbsp;\u00bb, p.&nbsp;197.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Voir par exemple le d\u00e9but de \u00ab&nbsp;Condition d\u2019un travail non servile&nbsp;\u00bb, p. 418 de <em>La condition ouvri\u00e8re.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Marx d\u2019ailleurs serait d\u2019accord, contrairement \u00e0 ce que semble en penser Simone Weil, dans la mesure o\u00f9 dans les <em>Manuscrits de 44<\/em> il dit bien qu\u2019une fois le capitalisme aboli il restera du travail pour satisfaire les besoins n\u00e9cessaires.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> \u00ab&nbsp;La vie et la gr\u00e8ve des ouvri\u00e8res m\u00e9tallos&nbsp;\u00bb, 1936, <em>\u0152uvres<\/em>, p. 165.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> <em>\u0152uvres<\/em>, p. 201<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Deuxi\u00e8me lettre \u00e0 Albertine Th\u00e9venon, <em>\u0152uvres, <\/em>p. 146.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> \u00ab&nbsp;Exp\u00e9rience de la vie d\u2019usine&nbsp;\u00bb, <em>Oeuvres<\/em>, p. 195.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> Lettre \u00e0 Auguste Deteoeuf (administrateur d\u2019Alsthom), 1936, p. 173.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> <em>\u0152uvres<\/em>, p. 173.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> <em>\u0152uvres, <\/em>p. 173.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> <em>Exp\u00e9rience d\u2019usine<\/em>, p. 199&nbsp;? Voir tout ce passage. Et aussi la \u00ab&nbsp;passivit\u00e9 \u00e9puisante&nbsp;\u00bb de la p. 202.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> Nadia Ta\u00efbi, \u00ab&nbsp;Le t\u00e9moignage de Simone Weil. L\u2019exp\u00e9rience de l\u2019<em>Usine<\/em>&nbsp;\u00bb, <em>Sens-Dessous<\/em>, 2006, p. 62-75&nbsp;: un t\u00e9moignage et non une exp\u00e9rience militante, \u00e0 la diff\u00e9rence de l\u2019<em>Etabli<\/em>. Elle note notamment que \u00ab&nbsp;Simone Weil ne construit pas de dramaturgie&nbsp;\u00bb, p. 70. \u00ab&nbsp;En r\u00e9alit\u00e9, la mani\u00e8re qu\u2019a Simone Weil de \u00ab&nbsp;raconter&nbsp;\u00bb son exp\u00e9rience r\u00e9v\u00e8le l\u2019usine comme le lieu de la contemplation impossible. Nous voulons montrer que la forme du journal, sans fin ni commencement est proprement l\u2019expression de l\u2019oppression&nbsp;\u00bb, p. 72. Je dis&nbsp;: pas de r\u00e9cit d\u2019action, juste des descriptions de gestes.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a> Troisi\u00e8me lettre \u00e0 Albertine Th\u00e9venon, octobre 1935, <em>\u0152uvres<\/em>, p. 148.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a> Nadia Ta\u00efbi, \u00ab&nbsp;R\u00e9flexions autour du <em>Journal d\u2019Usine<\/em>&nbsp;\u00bb de Simone Weil, 1934-1935. L\u2019ouvrier&nbsp;: le d\u00e9racin\u00e9 et \u201cl\u2019homme nouveau\u201d&nbsp;\u00bb, <em>Sens-Dessous<\/em> 2010\/1, p. 56-64 propose de d\u00e9finir le d\u00e9racinement comme id\u00f4latrie car \u00ab&nbsp;l\u2019id\u00f4latrie est engendr\u00e9e par le d\u00e9racinement puisqu\u2019il implique dans tous les domaines de ne plus mettre les choses en relation, mais de regarder chaque chose comme un but en soi&nbsp;\u00bb, p. 61.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref25\" name=\"_ftn25\">[25]<\/a> \u00ab&nbsp;La vie et la gr\u00e8ve des ouvri\u00e8res m\u00e9tallos&nbsp;\u00bb, 1936, p. 166. Voir aussi&nbsp;: \u00ab&nbsp;ce qui est illimit\u00e9 c\u2019est le bonheur pr\u00e9sent&nbsp;\u00bb, p. 170&nbsp;; \u00ab&nbsp;joie pure et profonde&nbsp;\u00bb, p. 174&nbsp;; \u00ab&nbsp;joie sans m\u00e9lange&nbsp;\u00bb, p. 175.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref26\" name=\"_ftn26\">[26]<\/a> <em>\u0152uvres<\/em>, p. 202-203 d\u2019\u00ab&nbsp;Exp\u00e9rience de la vie d\u2019usine&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref27\" name=\"_ftn27\">[27]<\/a> <em>\u0152uvres<\/em>, \u00ab&nbsp;Exp\u00e9rience de la vie d\u2019usine&nbsp;\u00bb, p. 203.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref28\" name=\"_ftn28\">[28]<\/a><em> \u0152uvres<\/em>, \u00ab&nbsp;Exp\u00e9rience de la vie d\u2019usine&nbsp;\u00bb, p. 205.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref29\" name=\"_ftn29\">[29]<\/a> <em>\u0152uvres<\/em>, <em>idem<\/em>, p. 205.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref30\" name=\"_ftn30\">[30]<\/a> <em>Condition premi\u00e8re d\u2019un travail non servile<\/em>, p. 420.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref31\" name=\"_ftn31\">[31]<\/a> <em>Idem<\/em>, p. 422.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref32\" name=\"_ftn32\">[32]<\/a> <em>Idem<\/em>, p. 426.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref33\" name=\"_ftn33\">[33]<\/a> <em>Idem<\/em>, p. 423<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref34\" name=\"_ftn34\">[34]<\/a> <em>Idem<\/em>, p. 425.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref35\" name=\"_ftn35\">[35]<\/a> <em>Idem<\/em>, p. 425.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref36\" name=\"_ftn36\">[36]<\/a> <em>La condition ouvri\u00e8re<\/em>, p. 433. Voir aussi \u00ab&nbsp;Une certaine subordination et une certaine uniformit\u00e9 sont des souffrances inscrites dans l\u2019essence m\u00eame du travail et ins\u00e9parables de la vocation surnaturelle qui y correspond. Elles ne d\u00e9gradent pas. Tout ce qui s\u2019y ajoute est injuste et d\u00e9grade. Tout ce qui emp\u00eache la po\u00e9sie de se cristalliser autour de ces souffrances est un crime. Car il ne suffit pas de retrouver la source perdue d\u2019une telle po\u00e9sie, il faut encore que les circonstances m\u00eames du travail lui permettent d\u2019exister. Si elles sont mauvaises, elles la tuent&nbsp;\u00bb, 432.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref37\" name=\"_ftn37\">[37]<\/a> \u00ab&nbsp;Le christianisme et la vie des champs&nbsp;\u00bb, <em>Ecrits de Marseille<\/em>, Paris, Gallimard, 2008, p. 264.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref38\" name=\"_ftn38\">[38]<\/a> <em>Journal d\u2019Usine<\/em>, p. 81.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref39\" name=\"_ftn39\">[39]<\/a> <em>R\u00e9flexions sur les causes de la libert\u00e9 et de l\u2019oppression sociale<\/em>, Paris, Folio, 1955, p. 16.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref40\" name=\"_ftn40\">[40]<\/a> <em>Condition ouvri\u00e8re<\/em>, p. 431.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref41\" name=\"_ftn41\">[41]<\/a> \u00ab&nbsp;Le christianisme et la vie des champs&nbsp;\u00bb, <em>op. cit<\/em>., p. 264. \u00ab&nbsp;C\u2019est la t\u00e2che de l\u2019Eglise de susciter ces \u00e9motions et de forger ces associations. Mais elle ne le fait gu\u00e8re&nbsp;\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte est issu de l&rsquo;intervention de Paul Colrat \u00e0 la premi\u00e8re journ\u00e9e Simone Weil qui a eu lieu au Simone, le 26 mai 2018. &nbsp; Dans la R\u00e9publique, Platon&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7922,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[1041,1039,1040,1036,1038,1037,933,1042,1035],"class_list":["post-7920","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","tag-contemplation","tag-greve","tag-joie-pure","tag-philosophe","tag-philosophe-reine","tag-philosophe-roi","tag-simone-weil","tag-travail","tag-travail-en-usine","clearfix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7920","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7920"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7920\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/7922"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7920"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7920"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7920"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}