{"id":7910,"date":"2019-06-26T15:20:28","date_gmt":"2019-06-26T13:20:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=7910"},"modified":"2019-06-27T14:05:48","modified_gmt":"2019-06-27T12:05:48","slug":"journee-simone-weil-sept-remarques-sur-le-malheur-chez-simone-weil-pascal-david","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=7910","title":{"rendered":"Sept remarques sur le malheur chez Simone Weil, par Pascal David. [Journ\u00e9e Simone Weil]"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Le texte ci-dessous est la trace de l&rsquo;introduction de Pascal David \u00e0 la deuxi\u00e8me journ\u00e9e Simone Weil que nous avons organis\u00e9 au Simone, 45 rue Vaubecour \u00e0 Lyon, le 25 mai 2019. <\/em><\/p>\n<p>Bonjour \u00e0 toutes et \u00e0 tous&nbsp;!<\/p>\n<p>Je suis heureux que cette journ\u00e9e de r\u00e9flexion ait lieu&nbsp;; heureux de cette habitude prise d\u2019une journ\u00e9e de r\u00e9flexion sur Simone Weil, chaque ann\u00e9e, au \u00ab&nbsp;Simone&nbsp;\u00bb. Une journ\u00e9e comme celle-ci (1) stimule la recherche, (2) cr\u00e9e une communaut\u00e9, une communaut\u00e9 de lecteurs, \u00e0 l\u2019\u00e9coute de l\u2019\u0153uvre de Simone Weil.<\/p>\n<p>Merci \u00e0 Paul Colrat pour son invitation et, surtout, pour la cr\u00e9ation de ce lieu, de ce milieu, le \u00ab&nbsp;Simone&nbsp;\u00bb. Heureux de retrouver les intervenants, Ludivine B\u00e9nard, Anne Waeles, Camille Rhonat, Martin Dumont, qui est \u00e0 l\u2019origine de la journ\u00e9e d\u2019\u00e9tude sur Simone Weil et le malheur, qui s\u2019est tenue rue d\u2019Ulm en 2017, vous tous.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Prol\u00e9gom\u00e8nes \u00e0 la lecture de Simone Weil. L\u2019approche du malheur<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je voudrais faire sept remarques, pour commencer cette journ\u00e9e&nbsp;:&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ul>\n<li>Simone Weil pense \u00e0 partir de son exp\u00e9rience v\u00e9cue. La pens\u00e9e (la philosophie, l\u2019\u00e9criture philosophique) ne vaut pas par elle-m\u00eame mais en tant qu\u2019elle \u00e9claire l\u2019exp\u00e9rience. Autrement dit, c\u2019est vivre qui importe, et non pas construire une philosophie, un syst\u00e8me philosophique qui vaudrait pour lui-m\u00eame, voire une m\u00e9taphysique. C\u2019est le monde v\u00e9cue qui est l\u2019objet de la philosophie. La philosophie \u00e9claire l\u2019exp\u00e9rience, et permet de la transformer. Faire de la philosophie, c\u2019est transformer le monde et se transformer soi-m\u00eame, c\u2019est agir. Simone Weil n\u2019a jamais publi\u00e9 de livre, mais des articles, dans des revues et des journaux, afin d\u2019agir dans le monde.<\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ul>\n<li>L\u2019exp\u00e9rience en usine est un moment d\u00e9cisif, charni\u00e8re de son parcours philosophique. Simone Weil est entr\u00e9e en philosophie en 1925, \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u2019Alain. La philosophie d\u2019Alain est une philosophie de la volont\u00e9 et de la ma\u00eetrise de soi. Les philosophes sto\u00efciens d\u00e9couverts \u00e0 l\u2019adolescence (Marc Aur\u00e8le), Alain, Descartes, Kant, Platon, puis Marx, voici l\u2019horizon philosophique de Simone Weil alors qu\u2019elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 entrer \u00e0 l\u2019usine, le 4 d\u00e9cembre 1934. Un an apr\u00e8s, fin d\u00e9cembre 1935, elle \u00e9crit \u00e0 son amie Albertine Th\u00e9venon cette phrase qui est la phrase d\u00e9cisive&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pour moi, moi personnellement, voici ce que \u00e7a a voulu dire, travailler en usine. \u00e7a a voulu dire que toutes les raisons ext\u00e9rieures (je les avais crues int\u00e9rieures, auparavant) sur lesquelles s\u2019appuyaient pour moi le sentiment de ma dignit\u00e9, le respect de moi-m\u00eame, ont \u00e9t\u00e9 en deux ou trois semaines radicalement bris\u00e9es sous le coup d\u2019une contrainte brutale et quotidienne&nbsp;\u00bb (CO 59). C\u2019est <em>l\u2019exp\u00e9rience de la n\u00e9cessit\u00e9<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ul>\n<li>Le lexique du \u00ab&nbsp;malheur&nbsp;\u00bb est tr\u00e8s pr\u00e9sent dans les \u00e9crits de Simone Weil. Toutefois \u00ab&nbsp;malheur&nbsp;\u00bb n\u2019est pas un concept avant 1938-1939, voire m\u00eame avant la p\u00e9riode de Marseille (1940-1942).<\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ul>\n<li>Du malheur, il est question dans les \u00ab Quelques r\u00e9flexions sur les origines de l\u2019hitl\u00e9risme \u00bb (1939), d\u00e9j\u00e0 dans \u00ab L\u2019<em>Iliade<\/em> ou le po\u00e8me de la force&nbsp;\u00bb, compos\u00e9 en 1938-1939. C\u2019est dans les premi\u00e8res pages du <em>Cahier II<\/em> (d\u00e9but 1941) que Simone Weil se penche sur le \u00ab&nbsp;mot&nbsp;\u00bb malheur et en fait un concept. Elle ne cessera plus de le m\u00e9diter&nbsp;; il suffit de se reporter aux index des <em>Cahiers<\/em> pour s\u2019en rendre compte. Avant 1939, on trouve le \u00ab&nbsp;malheur des temps&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;les malheurs de l\u2019\u00e9conomie&nbsp;\u00bb, etc., mais jamais le concept de malheur tel qu\u2019il est \u00e9labor\u00e9 ensuite. [Dans les lettres de 1936 \u00e0 Victor Bernard (dans <em>La Condition ouvri\u00e8re<\/em>)&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2026le malheur d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 par vous\u2026&nbsp;\u00bb&nbsp;; et m\u00eame \u00ab&nbsp;les malheurs humains&nbsp;\u00bb&nbsp;; ou l\u2019adjectif&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce qui peut au contraire aviver l\u2019esprit de classe, ce sont les phrases malheureuses&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Une guerre malheureuse&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Malheureusement il faut reculer l\u2019entrevue de 3 semaines&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je serais tout aussi malheureuse que vous qu\u2019une tentative pour all\u00e9ger leur sort aboutisse \u00e0 l\u2019aggraver&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Mais je serais malheureuse si quelqu\u2019un subissait une engueulade \u00e0 cause de moi&nbsp;\u00bb&nbsp;; et, certes, l\u2019expression \u00ab&nbsp;les malheureux&nbsp;\u00bb revient tr\u00e8s souvent, mais il me semble que l\u2019\u00e9cart est grand avec \u00ab&nbsp;Exp\u00e9rience de la vie d\u2019usine&nbsp;\u00bb (1941), o\u00f9 \u00ab&nbsp;malheur&nbsp;\u00bb est th\u00e9matis\u00e9.]<\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ul>\n<li>Une remarque de m\u00e9thode alors. Simone Weil a \u00e9crit, en 1942, un essai qui reprend et donne \u00e0 lire ce qu\u2019elle pense sous ce mot de \u00ab&nbsp;malheur&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019amour de Dieu et le malheur&nbsp;\u00bb. Mais c\u2019est dans les notes des <em>Cahiers<\/em> que sa r\u00e9flexion se forge. Entrer dans la pens\u00e9e weilienne du malheur suppose donc d\u2019aller lire les <em>Cahiers<\/em>. Les <em>Cahiers<\/em> \u2013 d\u00e9j\u00e0 le \u00ab&nbsp;Journal d\u2019usine&nbsp;\u00bb \u2013, c\u2019est le lieu o\u00f9 l\u2019acte de penser de Simone Weil se donne \u00e0 lire dans son \u00e9mergence, <em>l\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00e9criture est une exp\u00e9rience philosophique au contact du r\u00e9el<\/em>, une exp\u00e9rience d\u2019\u00e9claircissement de l\u2019exp\u00e9rience et de transformation de soi. La philosophie n\u2019est pas dans la page \u00e9crite mais elle est dans le travail de soi sur soi et de transformation de soi que permet la lecture, la traduction, l\u2019\u00e9criture. L\u2019exp\u00e9rience, toute exp\u00e9rience, le quotidien est le lieu d\u2019une exp\u00e9rimentation et d\u2019une transformation de soi dont les <em>Cahiers<\/em> sont la chambre d\u2019\u00e9cho et le lieu r\u00e9flexif d\u2019un tel travail de soi sur soi (pas psychologie ou biographie, mais m\u00e9tapsychologie et anthropologie fondamentale). L\u2019exp\u00e9rience et l\u2019intervention publique, la mani\u00e8re d\u2019\u00e9crire fonction du support et des destinataires (lettre, article de presse, cahiers) est le lieu o\u00f9 s\u2019\u00e9labore la pens\u00e9e reprise dans les grands essais.<\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ul>\n<li>Lire Simone Weil, entrer dans sa pens\u00e9e, c\u2019est alors (cinqui\u00e8me remarque) avoir devant soi les volumes des <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, et naviguer de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, des <em>Cahiers<\/em> aux essais plus construits des <em>Ecrits de Marseille<\/em>, des articles de presse aux lettres ou aux brouillons, en tenant compte \u00e0 chaque fois de la chronologie et du destinataire du texte. En effet, Simone Weil ne pense et n\u2019\u00e9crit pas la m\u00eame chose \u00e0 l\u2019ENS en 1930, \u00e0 Bourges en 1936 ou \u00e0 Marseille en 1942&nbsp;; elle n\u2019\u00e9crit pas de la m\u00eame mani\u00e8re dans un article pour un journal d\u2019extr\u00eame-gauche, ou alors qu\u2019elle dialogue avec des intellectuels dans une revue, ou dans une lettre destin\u00e9e au seul p\u00e8re Perrin, religieux dominicain, ou dans des notes de ses <em>Cahiers<\/em>. Lire Simone Weil, c\u2019est relire, souvent, m\u00e9diter, contempler, et se laisser transformer peu \u00e0 peu par une pens\u00e9e qui conduit \u00e0 penser et \u00e0 vivre autrement.<\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ul>\n<li>Sixi\u00e8me remarque&nbsp;: ce qu\u2019\u00e9crit Simone Weil sur le malheur est d\u00e9concertant, voire choquant, et inaudible. Il ne faut pas minimiser, je crois, cette \u00e9tranget\u00e9 du propos de Simone Weil. Ceux qui n\u2019ont pas l\u2019habitude de lire ces textes peuvent \u00eatre tent\u00e9s de passer \u00e0 autre chose d\u00e8s les premi\u00e8res lignes. Certains des auteurs du collectif <em>Penser le soin avec Simone Weil<\/em> (PUF) l\u2019ont vivement signal\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ul>\n<li>Enfin, septi\u00e8me et derni\u00e8re remarque. C\u2019est avec crainte et tremblement que je parle du malheur \u2013 dont nous devons, \u00e0 mon sens, parler du malheur. Ce n\u2019est pas un objet d\u2019\u00e9tude comme un autre. Je voudrais citer ce passage des <em>Cahiers<\/em>: \u00ab&nbsp;Malheur&nbsp;: le temps emporte l\u2019\u00eatre pensant malgr\u00e9 lui vers ce qu\u2019il ne peut supporter et qui viendra pourtant. (\u2026) (Chaque seconde qui s\u2019\u00e9coule entra\u00eene un \u00eatre dans le monde vers quelque chose qu\u2019il ne peut supporter.)&nbsp;\u00bb (K3, 298) Cela nous rappelle que le malheur est en ce moment en train de d\u00e9truire des vies humaines.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le texte ci-dessous est la trace de l&rsquo;introduction de Pascal David \u00e0 la deuxi\u00e8me journ\u00e9e Simone Weil que nous avons organis\u00e9 au Simone, 45 rue Vaubecour \u00e0 Lyon, le 25&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7892,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[872,929,1032,1031,933],"class_list":["post-7910","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","tag-altercathos-2","tag-lyon","tag-malheur","tag-pascal-david","tag-simone-weil","clearfix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7910","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7910"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7910\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/7892"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7910"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7910"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7910"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}