{"id":7380,"date":"2016-12-21T19:21:55","date_gmt":"2016-12-21T18:21:55","guid":{"rendered":"https:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/?p=7380"},"modified":"2019-08-22T10:38:31","modified_gmt":"2019-08-22T08:38:31","slug":"comprendre-le-conflit-syrien-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=7380","title":{"rendered":"Comprendre le conflit syrien (1)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Retour avec Pierre JOVA, journaliste, bon connaisseur des affaires internationales et de la g\u00e9opolitique du Moyen-Orient, sur l&rsquo;actualit\u00e9 et les enjeux du conflit en Syrie. Le deuxi\u00e8me volet de l&rsquo;entretien sera publi\u00e9 vendredi 23 d\u00e9cembre.<\/strong><\/p>\n<p><em><strong>L\u2019\u00e9motion publique est vive face aux massacres d\u2019Alep. Pourtant, certains continuent de penser que c\u2019est le prix \u00e0 payer pour \u00e9radiquer le djihadisme. Quel est ton sentiment personnel devant cette situation ? <\/strong><\/em><br \/>\n<strong><br \/>\nPierre JOVA<\/strong> : La tristesse, \u00e9videmment, pour Alep et ses habitants. La Syrie a rejoint l\u2019Afghanistan, l\u2019Irak et la Palestine parmi les conflits aussi complexes que meurtriers, que l\u2019on \u00e9voque avec lassitude. Plus de 300\u2009000 morts, et huit millions de d\u00e9plac\u00e9s dont la moiti\u00e9 hors des fronti\u00e8res, un pays \u00e0 la culture si brillante d\u00e9truit : c\u2019est \u00e0 pleurer.<br \/>\nPersonnellement, je ressens un certain \u00e9c\u0153urement devant l\u2019emballement m\u00e9diatique. Le discours manich\u00e9en sur les atrocit\u00e9s du r\u00e9gime syrien, images \u00e9difiantes \u00e0 l\u2019appui, rappelle des proc\u00e9d\u00e9s qui ne rajeunissent personne. Il semble que nous soyons revenus vingt-cinq ans en arri\u00e8re, avec la Roumanie de 1989 et ses charniers mis en sc\u00e8ne par l\u2019opposition \u00e0 Ceausescu, la guerre du Golfe et ses exactions irakiennes invent\u00e9es par les Kowe\u00eftiens, et l\u2019ex-Yougoslavie avec les camps d\u2019extermination serbes racont\u00e9s par les cabinets de conseil am\u00e9ricains. La propagande est la continuation de la guerre par d\u2019autres moyens. Mais les soutiens au r\u00e9gime d\u2019Assad ne font pas mieux. Nous sommes en pleine guerre de d\u00e9sinformation, des deux c\u00f4t\u00e9s. De la m\u00eame mesure qu\u2019il est r\u00e9voltant d\u2019entendre que les rebelles d\u2019Alep-Est, qui pillent les cargaisons humanitaires et mitraillent les civils qui fuient, sont des gentilshommes, comment croire que les Syriens interrog\u00e9s en zone gouvernementale qui louent \u00ab le Pr\u00e9sident \u00bb soient libres de toute surveillance ? Aujourd\u2019hui, les r\u00e9seaux sociaux, cens\u00e9s contourner la lenteur et la censure de la presse \u00ab officielle \u00bb, par manque de recul, de r\u00e9gulation et d\u2019expertise sont les r\u00e9ceptacles des pires montages, photos impr\u00e9cises et \u00ab t\u00e9moignages \u00bb bidons. A ce niveau, la \u00ab r\u00e9infosph\u00e8re \u00bb, qui pr\u00e9tend lutter contre la d\u00e9sinformation, est souvent la victime consentante de cette maltraitance de la v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 colporter sans v\u00e9rifier les moindres rumeurs.<br \/>\nCe qui est s\u00fbr, c\u2019est que la victoire du r\u00e9gime syrien et de ses alli\u00e9s cl\u00f4t une cruelle bataille de rues, et offre, qu\u2019on le veuille ou non, un \u00ab soulagement \u00bb \u00e0 ses habitants avec la fin des combats. Mais la reprise d\u2019Alep n\u2019est pas la fin du djihadisme. C\u2019est plut\u00f4t la fin d\u2019un cycle dans la guerre en Syrie. La r\u00e9bellion qui existait entre le r\u00e9gime de Damas et l\u2019Etat islamique est en train de dispara\u00eetre. Cette r\u00e9bellion, qui hier comptait des groupes \u00e0 tendance nationaliste ou islamiste \u00ab mod\u00e9r\u00e9e \u00bb, voulant b\u00e2tir un r\u00e9gime \u00e0 la turque, et qui aujourd\u2019hui est essentiellement islamiste radicale, repose sur une multitude de groupes tous unis contre Damas, mais qui n\u2019ont aucun objectif politique commun. Les rebelles tiennent encore la zone d\u2019Idlib, au nord de la Syrie, o\u00f9 se sont entass\u00e9s beaucoup de combattants \u00e9trangers, et quelques poches autour de Deraa, d&rsquo;o\u00f9 est parti le soul\u00e8vement en 2011. Ce sont ces territoires que le r\u00e9gime va s\u2019appliquer \u00e0 reconqu\u00e9rir, par la reddition ou dans le sang.<br \/>\nLa reprise d\u2019Alep ach\u00e8ve de rehausser le r\u00e9gime de Damas, mais ne lui donne pas la victoire totale. Ce que l\u2019on peut esp\u00e9rer, c\u2019est que cette dynamique en faveur d\u2019Assad permette enfin des n\u00e9gociations \u00e9quilibr\u00e9es entre les puissances r\u00e9gionales. Dans la mesure o\u00f9 elles portent \u00e0 bout de bras les acteurs qui s\u2019affrontent, tout peut s\u2019arr\u00eater selon leur d\u00e9sir ! C\u2019est ce qui s\u2019est pass\u00e9 au Liban, avec les accords de Ta\u00ebf : sign\u00e9s en 1989, ils ont mis fin \u00e0 la guerre civile qui durait depuis 1975, suite \u00e0 des n\u00e9gociations entre la Syrie et l\u2019Arabie Saoudite sur le sort du pays.<\/p>\n<p><em><strong>Repla\u00e7ons un peu la guerre en Syrie dans une perspective historique. En 2011, les r\u00e9voltes contre le r\u00e9gime d\u2019Assad s\u2019enracinent d\u2019abord dans des revendications de libert\u00e9 et dans un ras-le-bol face \u00e0 l\u2019autoritarisme. Tr\u00e8s vite, la Syrie devient le carrefour d\u2019affrontements entre int\u00e9r\u00eats de puissances ext\u00e9rieures. Une opposition islamiste \u00e0 Assad s\u2019organise, financ\u00e9e par des capitaux \u00e9trangers. Devant cette situation, la diplomatie occidentale d\u00e9signe la chute d\u2019Assad comme la priorit\u00e9 politique num\u00e9ro un. Ce faisant, elle s\u2019est sans doute emp\u00each\u00e9e de jouer un r\u00f4le de m\u00e9diateur entre le r\u00e9gime alaouite et la frange dite \u00ab\u00a0mod\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb des rebelles. La voie \u00e9tait alors ouverte pour une alliance entre Moscou et Damas, qui allaient instrumentaliser \u00e0 leur profit la lutte contre le djihadisme. Peu \u00e0 peu, devant la pouss\u00e9e de l\u2019EI favoris\u00e9e par le d\u00e9litement politique de l\u2019Irak, les Occidentaux allaient revoir leur agenda et consid\u00e9rer Assad comme un alli\u00e9 potentiel contre l\u2019EI. Que t\u2019inspire une telle interpr\u00e9tation des \u00e9v\u00e9nements ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>P. J.<\/strong> : C\u2019est assez juste. Il faut m\u00eame remonter plus loin ! Un expert de la Syrie me disait r\u00e9cemment qu\u2019\u00e0 Maaloula, village chr\u00e9tien proche de Damas, le grand-p\u00e8re d\u2019un des chefs rebelles luttait d\u00e9j\u00e0 contre les Fran\u00e7ais qui occupaient le pays, tandis que les chr\u00e9tiens, pro-gouvernementaux, \u00e9taient du c\u00f4t\u00e9 de la puissance mandataire ! Ce sont les m\u00eames camps : les minorit\u00e9s alaouite et chr\u00e9tienne d\u2019un c\u00f4t\u00e9, soutenues par des familles sunnites qui participent aux affaires, et la masse sunnite de l\u2019autre. Les Druzes et les Kurdes jouant de leur c\u00f4t\u00e9 leur propre partition.<br \/>\nDepuis la prise du pouvoir par le Parti Baas en 1963, la Syrie a eu presque cinquante ans de r\u00e9gime policier. En 1982, la r\u00e9volte des Fr\u00e8res musulmans sunnites, d\u00e9j\u00e0 violente, a \u00e9t\u00e9 mat\u00e9e dans le sang. Les opposants actuels en parlent toujours. Contrairement \u00e0 l\u2019Occident contemporain qui vit dans l\u2019instantan\u00e9, en Orient, on ressasse le pass\u00e9, parfois de mani\u00e8re obsessionnelle. Si un membre de sa famille est tu\u00e9 ou humili\u00e9, il faut le venger sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations. Le drapeau de l\u2019Arm\u00e9e syrienne libre, fa\u00e7ade nationaliste de la r\u00e9bellion aujourd\u2019hui en d\u00e9confiture, est celui de la Syrie pr\u00e9-baasiste. Une de ses brigades remonte m\u00eame des si\u00e8cles plus loin, en s\u2019appelant Liwa Ahfad Saladin, \u00ab les Descendants de Saladin \u00bb, du nom du sultan syro-kurde qui a repris J\u00e9rusalem aux Crois\u00e9s !<br \/>\nEn d\u00e9truisant toute culture politique, le r\u00e9gime syrien \u00ab la\u00efque \u00bb a paradoxalement ouvert un boulevard \u00e0 l\u2019islamisme sunnite, r\u00e9prim\u00e9 mais ressurgissant par la base de la soci\u00e9t\u00e9, qui est devenu le refuge ultime. Comme en Egypte et en Irak, o\u00f9 les futurs cadres de l\u2019Etat islamique pointaient d\u00e9j\u00e0 parmi les s\u00e9ides de Saddam Hussein, gagn\u00e9s par une d\u00e9votion salafiste que des ann\u00e9es d\u2019autoritarisme la\u00efcisant n\u2019avaient pu \u00e9radiquer. D\u00e8s lors, l\u2019embrasement de 2011 ne pouvait que d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer.<br \/>\nIl me semble malhonn\u00eate d\u2019affirmer qu\u2019il \u00e9tait suscit\u00e9 et planifi\u00e9 de longue date depuis l\u2019\u00e9tranger. Certes les Etats-Unis avaient la Syrie dans le viseur, dans leur projet de \u00ab Grand Moyen-Orient \u00bb d\u00e9mocratique, selon lequel les dictatures devaient \u00eatre renvers\u00e9es, soit de l\u2019ext\u00e9rieur, soit de l\u2019int\u00e9rieur. Certes, des quantit\u00e9s importantes d\u2019armes \u00e9taient entr\u00e9es en Syrie avant les \u00e9v\u00e8nements, sans doute par l\u2019entremise des Fr\u00e8res musulmans, toujours actifs dans l\u2019ombre. Mais c\u2019est le despotisme et la cruaut\u00e9 des services de s\u00e9curit\u00e9 du r\u00e9gime, comme en Tunisie, qui ont mis le feu aux poudres : en mars 2011, des enfants de Deraa ont \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9s et viol\u00e9s par des policiers pour avoir inscrit un tag hostile \u00e0 Bachar al-Assad. Les protestations, puis les manifestations ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9prim\u00e9es, entra\u00eenant la r\u00e9volte. L\u2019humiliation avait trop dur\u00e9. L\u2019histoire pr\u00e9cisera quelles ont \u00e9t\u00e9 les responsabilit\u00e9s dans l\u2019embrasement.<br \/>\nTr\u00e8s vite, le conflit syrien est devenu une guerre de procuration entre l\u2019axe chiite (Hezbollah libanais, gouvernement irakien chiite et Iran, soutiens de Damas), et la coalition sunnite (Turquie, Jordanie, Arabie Saoudite, Qatar, Emirats). Il faut toujours avoir en t\u00eate que cette division confessionnelle du Moyen-Orient a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cipit\u00e9e, selon une logique auto-r\u00e9alisatrice, par l\u2019invasion am\u00e9ricaine de l\u2019Irak en 2003 : en brisant le r\u00e9gime sunnite de Saddam Hussein et en donnant le pouvoir aux chiites, ils ont livr\u00e9 le pays \u00e0 l\u2019Iran, et encourag\u00e9 la Syrie \u00e0 se placer dans l\u2019orbite de T\u00e9h\u00e9ran. Ce faisant, les app\u00e9tis de puissance iraniens ont effray\u00e9 les puissances sunnites. Il est d\u2019ailleurs int\u00e9ressant de savoir qu\u2019Ankara et Riyad \u00e9taient initialement des alli\u00e9s de Damas, avant de vouloir installer un nouveau pouvoir de leur main.<br \/>\nEn Occident, nous avons le regard fix\u00e9 sur Vladimir Poutine, au sujet de la Syrie. Mais en r\u00e9alit\u00e9, l\u2019Iran y joue un r\u00f4le plus fort que la Russie. Ce sont les Iraniens qui ont jet\u00e9 toutes leurs forces, le Hezbollah jusqu\u2019aux troupes d\u2019\u00e9lite des Gardiens de la R\u00e9volution, en passant par les volontaires chiites au martyr, comme les djihadistes sunnites, pour colmater les br\u00e8ches du r\u00e9gime. C\u2019est Qasem Soleimani, le g\u00e9nial tacticien iranien, qui a convaincu les Russes d\u2019offrir la couverture a\u00e9rienne indispensable pour changer le cours de la guerre. Les Etats-Unis ont compris tardivement qu\u2019une solution en Syrie passait par l\u2019Iran. L\u2019accord sur le nucl\u00e9aire iranien pass\u00e9 par Barack Obama avait pour objectif principal de pacifier les relations entre T\u00e9h\u00e9ran et Washington, alors qu\u2019ils combattent en Syrie et Irak le m\u00eame ennemi : Daech.<br \/>\nL\u2019Etat islamique, m\u00eame s\u2019il s\u2019attaque \u00e0 ses troupes et le menace, a \u00e9t\u00e9 le meilleur \u00ab cadeau \u00bb du r\u00e9gime de Damas. L\u2019apparition de ce monstre djihadiste a fait changer l\u2019attitude occidentale \u00e0 son \u00e9gard, comme tu l\u2019as not\u00e9. Alors que ses jours \u00e9taient suspendus, en 2013, \u00e0 une intervention militaire des Etats-Unis et de leurs vassaux, il est devenu un an plus tard le bouclier objectif contre Daech. Il est notoire que le r\u00e9gime damasc\u00e8ne, pass\u00e9 ma\u00eetre dans le r\u00f4le de pompier-pyromane au Liban, a jou\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but la carte du pourrissement de la situation, en lib\u00e9rant des djihadistes et en ciblant en priorit\u00e9 les rebelles nationalistes, vite supplant\u00e9s par des factions de type Al-Qa\u00efda. Remontons m\u00eame plus loin : d\u00e8s 2003, les services secrets syriens ont facilit\u00e9 le transit de combattants djihadistes vers l\u2019Irak, pour nuire aux Am\u00e9ricains. Parmi eux, Boubaker el-Hakim, cofondateur de la \u00ab fili\u00e8re des Buttes-Chaumont \u00bb et \u00e9mir fran\u00e7ais de Daech, tu\u00e9 en novembre dernier. Les djihadistes ont bel et bien \u00e9t\u00e9 instrumentalis\u00e9s quand cela \u00e9tait n\u00e9cessaire pour le r\u00e9gime de Damas. A pr\u00e9sent, Assad et ses affid\u00e9s vont tenter de vider un abc\u00e8s djihadiste qu\u2019ils ont eux-m\u00eames diaboliquement install\u00e9. M\u00eame si reconqu\u00e9rir tout le pays risque de leur prendre encore beaucoup de temps. Il est fort possible de voir le nouvel ambassadeur fran\u00e7ais en Syrie pr\u00e9senter ses lettres de cr\u00e9ance \u00e0 un Bachar el-Assad d\u00e9finitivement victorieux, peut-\u00eatre en 2020\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Retour avec Pierre JOVA, journaliste, bon connaisseur des affaires internationales et de la g\u00e9opolitique du Moyen-Orient, sur l&rsquo;actualit\u00e9 et les enjeux du conflit en Syrie. 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