{"id":5379,"date":"2016-03-09T20:01:39","date_gmt":"2016-03-09T18:01:39","guid":{"rendered":"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/?p=5379"},"modified":"2016-08-28T10:43:03","modified_gmt":"2016-08-28T08:43:03","slug":"de-lart-contemporain-a-la-contemplation-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=5379","title":{"rendered":"De l&rsquo;art contemporain \u00e0 la contemplation (3)"},"content":{"rendered":"<h2>\u00a0<\/h2>\n<h2 style=\"text-align: center;\">Contemplation et\u00a0adoration\u00a0<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019art d\u2019aujourd\u2019hui est divers, embrassant simultan\u00e9ment plusieurs paradigmes, en un foisonnement l\u00e9gitime et f\u00e9cond, m\u00eame si la qualit\u00e9 est n\u00e9cessairement in\u00e9gale, tandis que certaines d\u00e9marches extr\u00eames sont mont\u00e9es en \u00e9pingle comme mod\u00e8les ou repoussoirs. Cette profusion r\u00e9pond \u00e0 l\u2019\u00e9clatement des cadres re\u00e7us, \u00e0 la remise en cause de l\u2019autorit\u00e9 et de la tradition telles qu\u2019elles \u00e9taient accept\u00e9es jusque l\u00e0. Il n\u2019en demeure pas moins l\u00e9gitime de se demander, sur le fond de cette remise en question fondamentale des rep\u00e8res, ce que l\u2019art peut encore porter et transmettre qui d\u00e9passerait la seule exp\u00e9rience personnelle de tel ou tel artiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question peut para\u00eetre peu pertinente\u00a0; il est pourtant un domaine o\u00f9 elle se pose avec force, voire urgence, c\u2019est celui de l\u2019art religieux, et particuli\u00e8rement chr\u00e9tien, si celui-ci doit exprimer quelque chose de la R\u00e9v\u00e9lation de Dieu au monde, qui porte en elle, par d\u00e9finition, l\u2019universel. L\u2019absence d\u2019un syst\u00e8me plus ou moins commun de repr\u00e9sentation du monde, qui pourrait assumer une exp\u00e9rience \u00e0 peu pr\u00e8s commune et tenir lieu d\u2019expression acceptable de quelque chose d\u2019universel se fait ici fortement sentir. La r\u00e9p\u00e9tition de motifs classiques n\u2019est plus gu\u00e8re op\u00e9ratoire, m\u00eame si les grands myst\u00e8res chr\u00e9tiens et les figures essentielles de la vie de l\u2019\u00c9glise n\u2019ont pas chang\u00e9. La peinture elle-m\u00eame, cette \u00ab\u00a0chose mentale\u00a0\u00bb si apte \u00e0 illustrer et \u00e0 enseigner, n\u2019y occupe singuli\u00e8rement, de nos jours, qu\u2019une place r\u00e9duite \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des vitraux, plus rarement figuratifs, ou du mobilier liturgique. Tout se passe comme si, l\u00e0 encore, l\u2019accent se portait sur un travail de la mati\u00e8re (bois, pierre, m\u00e9tal, verre\u2026 et beaucoup moins le b\u00e9ton brut, m\u00eame si celui-ci a permis des innovations architecturales non d\u00e9nu\u00e9es d\u2019int\u00e9r\u00eat, quoique vite vieillies). Si la peinture est encore pr\u00e9sente, ce n\u2019est plus de fa\u00e7on simplement figurative ou illustrative, mais dans la recherche d\u2019une expressivit\u00e9 qui rel\u00e8ve d\u2019une \u00e9motion sugg\u00e9r\u00e9e plus que du d\u00e9ploiement pictural d\u2019un questionnement th\u00e9ologique. Les rat\u00e9s en mati\u00e8re d\u2019art religieux sont navrants, mais les r\u00e9ussites d\u00e9ploient avec force une exp\u00e9rience spirituelle, de fa\u00e7on sensible, plut\u00f4t que de s\u2019appuyer sur une rationalit\u00e9 et un discours th\u00e9ologique constitu\u00e9 (quitte, comme les peintres de la Renaissance, \u00e0 en faire appara\u00eetre avec originalit\u00e9 des dimensions neuves ou singuli\u00e8res).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi voit-on se d\u00e9velopper de plus en plus un art liturgique nouveau, replac\u00e9 au c\u0153ur de la c\u00e9l\u00e9bration eucharistique et de la pri\u00e8re de l\u2019\u00c9glise. Les figures humaines y retrouvent leur place mais souvent d\u2019une fa\u00e7on stylis\u00e9e, pour ne pas se restreindre \u00e0 la surface des choses et des personnes, mais tenter de faire acc\u00e9der \u00e0 leur int\u00e9riorit\u00e9, avec un travail fr\u00e9quent sur la lumi\u00e8re et notamment l\u2019emploi de l\u2019or, qui constitue \u00e0 sa fa\u00e7on un \u00e9cho de l\u2019art de l\u2019ic\u00f4ne et de l\u2019insistance orientale sur la divinisation de l\u2019homme. Ainsi, dans les ic\u00f4nes peintes, l\u2019or est utilis\u00e9 pour le fond (et parfois redoubl\u00e9 par une v\u00e9ritable plaque de m\u00e9tal pr\u00e9cieux qui ne laisse voir que les figures) \u2013 mais l\u2019art traditionnel de l\u2019ic\u00f4ne consiste \u00e0 peindre en allant progressivement vers les couches les plus lumineuses, pour faire \u00e9merger la lumi\u00e8re int\u00e9rieure des saints. Cet art nouveau n\u2019est pas \u00ab\u00a0chose mentale\u00a0\u00bb comme a pu l\u2019\u00eatre la peinture occidentale, mais sans doute peut-il en \u00e9merger une exp\u00e9rience ou une conscience renouvel\u00e9e et apais\u00e9e de l\u2019homme et de sa vocation surnaturelle, tout en trouvant un enracinement dans une exp\u00e9rience \u00e0 la fois esth\u00e9tique et spirituelle mill\u00e9naire. C\u2019est, en somme, retrouver une tradition tr\u00e8s \u00e9prouv\u00e9e et en puiser une inspiration nouvelle pour notre temps \u2013 ce qui n\u2019est pas sans analogie avec la Tradition au sens le plus catholique du terme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question du rapport entre l\u2019art d\u2019aujourd\u2019hui et la foi fait pol\u00e9mique. Fran\u00e7ois Boespflug, relevant la dimension \u00ab\u00a0dialectique, syst\u00e9mique, pol\u00e9mique\u00a0\u00bb de cet art parle d\u2019un lien \u00ab\u00a0en passe de se d\u00e9faire\u00a0\u00bb\u00a0[1]. Sans doute cela implique-t-il plut\u00f4t que l\u2019art sp\u00e9cifiquement chr\u00e9tien ne peut gu\u00e8re appartenir qu\u2019au paradigme de ce que nous avons appel\u00e9 l\u2019art moderne, l\u2019art dit contemporain ne pouvant en effet, par sa remise en question permanente des th\u00e8mes, des formes, des valeurs, s\u2019accommoder d\u2019une forme de subordination \u00e0 quelque chose d\u2019aussi engageant et d\u00e9termin\u00e9 que la spiritualit\u00e9 chr\u00e9tienne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_5380\" aria-describedby=\"caption-attachment-5380\" style=\"width: 745px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fleur-Nabert-Schiltigheim.png\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-5380 size-full\" src=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fleur-Nabert-Schiltigheim.png\" alt=\"Fleur Nabert, ambon et Sainte Famille (Schiltigheim)\" width=\"745\" height=\"994\" srcset=\"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fleur-Nabert-Schiltigheim.png 745w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fleur-Nabert-Schiltigheim-176x235.png 176w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fleur-Nabert-Schiltigheim-585x780.png 585w\" sizes=\"(max-width: 745px) 100vw, 745px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5380\" class=\"wp-caption-text\">Fleur Nabert, ambon et Sainte Famille (Schiltigheim)<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Allons plus loin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour envisager le sens de l\u2019art chr\u00e9tien, il faut int\u00e9grer \u00e0 la fois la question de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique et celle de l\u2019exp\u00e9rience spirituelle. Ces deux questions sont li\u00e9es, c\u2019est l\u2019\u00e9vidence m\u00eame \u00e0 voir les r\u00e9alisations du <em>Quattrocento<\/em> que nous avons d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9es, mais l\u2019art liturgique et son renouveau ne peuvent \u00eatre plac\u00e9s exactement sur le m\u00eame plan \u2013 quand bien m\u00eame certains tableaux de ma\u00eetres \u00e9taient destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre plac\u00e9s sur des ma\u00eetres-autels, au c\u0153ur de la liturgie. Ils peuvent co\u00efncider, mais rel\u00e8vent de deux exp\u00e9riences d\u2019ordre diff\u00e9rent, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette diff\u00e9rence qui peut rendre compte aujourd\u2019hui de ce qui se joue dans l\u2019art liturgique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Henri Bergson, s\u2019interrogeant sur l\u2019\u0153uvre de son lointain cousin, Marcel Proust, \u00e9crivait\u00a0: \u00ab\u00a0on ne sort pas de la lecture de Proust avec cette sensation de vitalit\u00e9 accrue que laissent ordinairement derri\u00e8re elles les grandes \u0153uvres d\u2019art\u00a0\u00bb\u00a0[2], ajoutant par ailleurs que Proust \u00ab\u00a0n\u2019avait point compris qu\u2019il n\u2019est pas d\u2019\u0153uvre v\u00e9ritablement grande qui n\u2019exalte et ne tonifie l\u2019\u00e2me, et qui ne laisse pas la porte ouverte \u00e0 l\u2019esp\u00e9rance\u00a0\u00bb\u00a0[3]. Pour garder ce vocabulaire vitaliste de Bergson, on peut dire qu\u2019une \u0153uvre d\u2019art fait cro\u00eetre en nous la vie, non pas comme une force aveugle qui nous traverse simplement, mais en contribuant \u00e0 nous humaniser, \u00e0 nous ressaisir nous-m\u00eames. Plus une \u0153uvre est grande, ou profonde, plus elle suscite en nous une impression puissante qui nous humanise. Cette approche est sans doute plus adapt\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature pour sa dimension morale plus explicite, mais elle sugg\u00e8re tout de m\u00eame qu\u2019une \u0153uvre fait na\u00eetre en nous une \u00e9motion ou une r\u00e9flexion cr\u00e9atrices. Il n\u2019est qu\u2019\u00e0 se laisser toucher avec Daniel Arasse par la profondeur et la beaut\u00e9 de certaines \u0153uvres pour le comprendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au sommet de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique, il y a cette facult\u00e9 d\u2019\u00eatre touch\u00e9 dans notre personnalit\u00e9 la plus profonde, dans notre humanit\u00e9 la plus vivante et la plus haute. L\u2019exp\u00e9rience spirituelle n\u2019est pas sans lien avec cette illumination vivifiante, naturellement, mais elle est d\u2019un autre ordre, en tant qu\u2019elle est non pas seulement une perception, une sensation, mais une v\u00e9ritable rencontre. L\u2019\u0153uvre d\u2019un artiste ne sera sans doute pas accomplie si elle ne porte pas en elle-m\u00eame cette forme de rencontre, si elle n\u2019ouvre pas, non pas n\u00e9cessairement \u00e0 une exp\u00e9rience mystique, mais au moins \u00e0 cette rencontre qui fait grandir en nous, qui vivifie ou rel\u00e8ve notre humanit\u00e9. Reprenons l\u2019exemple de Proust, dont l\u2019\u0153uvre n\u2019en demeure pas moins remarquable et nourrissante par la richesse et la finesse du regard qui s\u2019y d\u00e9ploie\u00a0: Marie-Anne Cochet, l\u2019une de ses premi\u00e8res critiques, a pu d\u00e9clarer en conclusion d\u2019un livre intitul\u00e9 <em>L\u2019\u00e2me proustienne<\/em> (1929) que \u00ab\u00a0Proust a senti, il n\u2019a pas v\u00e9cu.\u00a0\u00bb L\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique n\u2019est pas ill\u00e9gitime\u00a0: elle pose toutefois probl\u00e8me quand elle vient masquer ou remplacer une exp\u00e9rience plus haute, l\u2019exp\u00e9rience spirituelle qui est avant tout relation, avec l\u2019autre dans son humanit\u00e9, et avec le Cr\u00e9ateur en tant qu\u2019il se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 moi et que je r\u00e9ponds \u00e0 son amour. C\u2019est ainsi que chez Proust la vie finit par \u00eatre subordonn\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153uvre et que le projet initial de la <em>Recherche<\/em>, en trois tomes, se voit alourdi de pages certes magnifiques, mais secondes dans l\u2019ordre de l\u2019intention premi\u00e8re, avec <em>Sodome et Gomorrhe<\/em> et les deux tomes consacr\u00e9s \u00e0 la relation avec Albertine. C\u2019est que, selon le narrateur, \u00ab\u00a0la vraie vie, la vie enfin d\u00e9couverte et \u00e9claircie, la seule vie par cons\u00e9quent pleinement v\u00e9cue, c\u2019est la litt\u00e9rature\u00a0\u00bb. On pourrait \u00e9piloguer sur cette forme d\u2019ambition qui n\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019une tentative prom\u00e9th\u00e9enne et narcissique de se cr\u00e9er sa propre \u00c9criture, forme d\u2019hommage quelque peu biais\u00e9 \u00e0 aux \u00c9critures, oubliant que le chr\u00e9tien n\u2019est jamais dans un rapport binaire \u00e0 la Bible\u00a0: la relation est au contraire ternaire, puisqu\u2019elle inclut la vie de J\u00e9sus, accomplissement de l\u2019\u00c9criture, et c\u2019est dans cette double lumi\u00e8re que ma vie peut \u00eatre \u00e9clair\u00e9e et venir en retour \u00e9clairer ma compr\u00e9hension du Christ et de l\u2019\u00c9criture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce d\u00e9tour litt\u00e9raire et scripturaire nous ram\u00e8ne bel et bien \u00e0 notre sujet. En effet, il appara\u00eet que lorsque l\u2019\u0153uvre esth\u00e9tique est directement subordonn\u00e9e \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience spirituelle, dans le cadre liturgique, lorsqu\u2019elle ne vaut pas pour elle-m\u00eame, son statut et sa forme s\u2019en trouvent profond\u00e9ment transform\u00e9s. Pr\u00e9cis\u00e9ment, elle ne doit pas faire \u00e9cran, mais orienter vers l\u2019exp\u00e9rience spirituelle, comme les \u00e9glises sont orient\u00e9es vers le lever du soleil, figure du Christ vainqueur de la mort, afin que celui qui la contemple n\u2019en reste pas \u00e0 une perception, au sens \u00e9tymologique de l\u2019esth\u00e9tique, mais entre dans une relation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019art liturgique vise ainsi \u00e0 rendre les lieux habit\u00e9s et \u00e0 soutenir la pri\u00e8re, la contemplation des fid\u00e8les, dans la liturgie aussi bien que dans des temps de pri\u00e8re et d\u2019adoration. Cette mission est grande et ambitieuse, et en m\u00eame temps paradoxale\u00a0: l\u2019objet artistique dans sa dimension liturgique n\u2019est pas fait pour \u00eatre lui-m\u00eame contempl\u00e9 dans une exp\u00e9rience finie ou suffisante, il est d\u2019autant plus beau qu\u2019il laisse la place \u00e0 une rencontre qu\u2019il renonce \u00e0 porter en lui-m\u00eame. Tandis qu\u2019une <em>Annonciation<\/em> classique se suffit en quelque sorte \u00e0 elle-m\u00eame, m\u00eame si elle peut ouvrir sur une v\u00e9ritable contemplation spirituelle, l\u2019art proprement liturgique doit orienter vers l\u2019invisible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou du moins, il doit se soumettre \u00e0 une contemplation bien concr\u00e8te mais qui \u00e0 certains \u00e9gards en est l\u2019oppos\u00e9 ou la n\u00e9gation\u00a0: Dieu, dans la foi catholique, n\u2019est pas invisible, non seulement parce qu\u2019il s\u2019est manifest\u00e9 dans le Christ, qu\u2019il est pr\u00e9sent en tout homme, mais parce que pr\u00e9cis\u00e9ment dans le cadre liturgique, il se livre encore et se donne \u00e0 voir sous la forme la plus simple et la plus d\u00e9pouill\u00e9e qui soit, celle de l\u2019hostie consacr\u00e9e. Ce morceau de pain diaphane constitue la limite et le d\u00e9passement de toute exp\u00e9rience proprement esth\u00e9tique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si dans l\u2019art nous cherchons l\u2019expression d\u2019une facette nouvelle de notre humanit\u00e9 et de notre exp\u00e9rience possible du monde, quelle qu\u2019elle soit, afin de pouvoir rencontrer \u00e0 travers une \u0153uvre quelque chose de ce que nous sommes ou pouvons \u00eatre, alors l\u2019adoration eucharistique en constitue le couronnement, car la contemplation de l\u2019hostie consacr\u00e9e est la rencontre avec le Fils incarn\u00e9 et livr\u00e9\u00a0: c\u2019est une exp\u00e9rience d\u00e9pouill\u00e9e pour les sens comme pour l\u2019intelligence, mais elle repr\u00e9sente un lieu o\u00f9 chaque personne est d\u2019autant plus engag\u00e9e, c\u0153ur, corps et esprit, tout en repr\u00e9sentation l\u2019attente d\u2019une consommation o\u00f9 se joue le don d\u00e9finitif. N\u2019est-ce pas l\u00e0 au fond ce qui nourrit l\u2019exp\u00e9rience cr\u00e9atrice et esth\u00e9tique, cette capacit\u00e9 \u00e0 nous d\u00e9couvrir nous-m\u00eames en notre humanit\u00e9, \u00e0 la fois belle et bless\u00e9e, \u00e0 la fois sensible et rationnelle, \u00e0 exprimer notre histoire, nos \u00e9motions, nos exp\u00e9riences, nos visions du monde\u00a0? Tout cela est assum\u00e9 et exhauss\u00e9 (osera-t-on \u00ab\u00a0exauc\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0?) dans l\u2019adoration eucharistique, rencontre sensible de deux personnes qui se communiquent l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, pour se donner et se recevoir en v\u00e9rit\u00e9, dans le regard sensible et la contemplation int\u00e9rieure. Plus encore, c\u2019est la rencontre d\u2019une personne humaine qui cherche \u00e0 se ressaisir et se donner de toute sa personne, qui rencontre un Dieu personnel dans la pl\u00e9nitude de trois Personnes, dans une contemplation qui doit en d\u00e9finitive ouvrir sur une rencontre \u00e0 la fois spirituelle et charnelle, ou v\u00e9ritablement spirituelle et personnelle parce que charnelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le retour de l\u2019importance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019adoration a pour cons\u00e9quence d\u2019appeler \u00e0 un art dont l\u2019ach\u00e8vement est un effacement. Quelque chose na\u00eet, se d\u00e9veloppe, dont l\u2019expression est \u00e0 la fois ind\u00e9cise et diverse, mais tend \u00e0 \u00e9carter toute figuration trop pr\u00e9cise qui arr\u00eaterait le regard et la contemplation. Ce que les <em>Annonciations<\/em> italiennes s\u2019effor\u00e7aient de figurer avec tout le paradoxe de la repr\u00e9sentation de ce qui est invisible, ou plus exactement de la fa\u00e7on dont l\u2019invisible se rend visible et l\u2019infini, fini, tout cela se joue non pas dans l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 de la toile, quand bien m\u00eame elle fait entrer dans cette contemplation singuli\u00e8re, mais dans l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de la relation entre Dieu qui se donne et le fid\u00e8le qui se pr\u00e9sente \u00e0 lui pour se recevoir de lui \u2013 l&rsquo;art se faisant d\u00e9sormais accompagnateur et humble m\u00e9diateur, sans pr\u00e9tention de dire le monde ou de le faire voir lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_5365\" aria-describedby=\"caption-attachment-5365\" style=\"width: 721px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fleur-Nabert-Lisieux.png\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-5365 size-full\" src=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fleur-Nabert-Lisieux.png\" alt=\"Fleur Nabert Lisieux\" width=\"721\" height=\"480\" srcset=\"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fleur-Nabert-Lisieux.png 721w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fleur-Nabert-Lisieux-235x156.png 235w\" sizes=\"(max-width: 721px) 100vw, 721px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5365\" class=\"wp-caption-text\">Fleur Nabert, chapelle Notre-Dame du Sourire (Lisieux)<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019art dit \u00ab\u00a0contemporain\u00a0\u00bb, une fois \u00e9cart\u00e9es les d\u00e9marches douteuses ou mensong\u00e8res, parfois malheureusement amplifi\u00e9es par la machine m\u00e9diatique, mais qui sont loin d\u2019en repr\u00e9senter l\u2019essentiel, est multiforme, obscur, et peut t\u00e9moigner d\u2019un rapport au monde angoiss\u00e9, d\u00e9sabus\u00e9, d\u00e9sax\u00e9 qui met naturellement mal \u00e0 l\u2019aise ou suscite des interrogations sans r\u00e9ponse. Sans doute, pourtant, ne saurait-on plus le mettre en accusation qu\u2019il ne faut critiquer le miroir stendhalien qui passe le long d\u2019une route et peut aussi bien refl\u00e9ter le ciel que la boue du chemin. Le XXe\u00a0si\u00e8cle a pouss\u00e9 \u00e0 leur extr\u00eame des interrogations qui d\u00e9passent l\u2019art en tant que tel et qui ont fait \u00e9clater des cadres plus ou moins stables, particuli\u00e8rement en peinture, tant celle-ci par son art de la composition, le choix du cadrage, pouvait signifier en plus de montrer. Nous avons affaire \u00e0 un monde \u00e9clat\u00e9 et d\u00e9sorient\u00e9, c\u2019est un fait, et l\u2019art lui-m\u00eame se retrouve divis\u00e9 en tendances parall\u00e8les et ext\u00e9rieures les unes aux autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais une lumi\u00e8re peut surgir \u00e0 nouveau dans un \u00e9lan spirituel qui touche les c\u0153urs \u00e0 d\u00e9faut de d\u00e9ployer des synth\u00e8ses th\u00e9ologiques nouvelles qui font encore d\u00e9faut, et le feront sans doute encore longtemps, tant les pr\u00e9c\u00e9dentes \u00e9taient le r\u00e9sultat de longs si\u00e8cles de m\u00e9ditation et de d\u00e9cantation. Une nouvelle approche spirituelle s\u2019exprime ainsi aujourd\u2019hui par le biais de l\u2019exp\u00e9rience et de la sensibilit\u00e9, plus que par un travail de la raison d\u00e9ploy\u00e9 dans l\u2019espace d\u2019un tableau. Tout comme les <em>Annonciations<\/em> de la Renaissance italienne ont pu avoir vocation \u00e0 porter la pri\u00e8re et la liturgie en tant que tableaux d\u2019autel, ainsi cet art peut-il sugg\u00e9rer \u00e0 nouveau quelque chose sur ce que nous sommes, ou sommes appel\u00e9s \u00e0 \u00eatre, en se repla\u00e7ant avec bonheur au c\u0153ur de la vie chr\u00e9tienne, dans l\u2019Eucharistie qui en est la source et le sommet.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[1] Article paru dans <em>La Croix<\/em>, le 11 janvier 2013.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[2] Lettre de Henri Bergson \u00e0 Henri Massis, cit\u00e9e dans Henri Massis, <em>D\u2019Andr\u00e9 Gide \u00e0 Marcel Proust<\/em>, Paris, 1938, p.\u00a0381, n. 80.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[3] Cit\u00e9 par Floris Delattre, \u00ab\u00a0Bergson et Proust\u00a0: accords et dissonances\u00a0\u00bb, <em>Les \u00c9tudes bergsoniennes<\/em>, I, 1948, p.\u00a0126.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 Contemplation et\u00a0adoration\u00a0 &nbsp; L\u2019art d\u2019aujourd\u2019hui est divers, embrassant simultan\u00e9ment plusieurs paradigmes, en un foisonnement l\u00e9gitime et f\u00e9cond, m\u00eame si la qualit\u00e9 est n\u00e9cessairement in\u00e9gale, tandis que certaines d\u00e9marches extr\u00eames&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":17,"featured_media":5365,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[940],"class_list":["post-5379","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","tag-art-contemporain","clearfix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5379","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/17"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5379"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5379\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5365"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5379"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5379"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5379"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}