{"id":5375,"date":"2016-03-01T20:00:05","date_gmt":"2016-03-01T18:00:05","guid":{"rendered":"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/?p=5375"},"modified":"2016-08-28T10:42:43","modified_gmt":"2016-08-28T08:42:43","slug":"de-lart-contemporain-a-la-contemplation-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=5375","title":{"rendered":"De l&rsquo;art contemporain \u00e0 la contemplation (2)"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\">L\u2019art \u00ab\u00a0contemporain\u00a0\u00bb remis en perspective<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons vu que ce que l\u2019art peut repr\u00e9senter de plus classique et familier, par exemple dans les multiples <em>Annonciations<\/em> italiennes \u00e0 la Renaissance, \u00e9tait porteur d\u2019une recherche et d\u2019un travail de composition \u00e0 c\u00f4t\u00e9 desquels nous avons t\u00f4t fait de passer, l\u2019admirant pour des raisons parfois superficielles. Reste cependant, lancinante, la question d\u2019un basculement, d\u2019un changement g\u00e9n\u00e9ral de paradigme, pour employer de gros mots, entre l\u2019art \u00ab\u00a0d\u2019avant\u00a0\u00bb (si tant est qu\u2019il existe <em>un<\/em> art) et celui qui appara\u00eet en gros au tournant entre le XIXe\u00a0et le XXe\u00a0si\u00e8cle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De fait, il y a bien, dans la peinture europ\u00e9enne, du XIVe\u00a0si\u00e8cle jusqu\u2019\u00e0 la fin du XIXe\u00a0ou au d\u00e9but du XXe, un principe d\u2019imitation de la nature, dont la perspective est le support privil\u00e9gi\u00e9 et auquel nous sommes particuli\u00e8rement accoutum\u00e9s. Mais l\u2019imitation de la nature n\u2019est pas le r\u00e9alisme ou la repr\u00e9sentation confortable de ce dont nous sommes familiers, et elle conna\u00eet bien des vicissitudes selon la repr\u00e9sentation que l\u2019on a pr\u00e9cis\u00e9ment de ce qu\u2019est la \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb. Si la perspective conduit, pour le dire tr\u00e8s vite, \u00e0 une repr\u00e9sentation cart\u00e9sienne du monde, alors la question de la repr\u00e9sentation de l\u2019invisible, de l\u2019Incarnation, cesse d\u2019\u00eatre centrale et l\u2019on va repr\u00e9senter tout autre chose tout en continuant \u00e0 affirmer que l\u2019on imite la \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb. Bref\u00a0: l\u2019art, ou en tout cas la peinture, ne saurait pr\u00e9tendre \u00e0 montrer simplement ce que l\u2019on voit, ou ce que l\u2019on se repr\u00e9sente de fa\u00e7on plus ou moins imm\u00e9diate. Elle est \u00e0 la fois plus et moins que cela\u00a0: une chose mentale qui m\u00e9rite une approche minutieuse, r\u00e9fl\u00e9chie, m\u00e9thodique, pour en d\u00e9voiler, sinon le sens, au moins la richesse et la complexit\u00e9, mais aussi ces agencements de formes et de couleurs qui agissent de fa\u00e7on imm\u00e9diate sur notre perception avant m\u00eame toute tentative d\u2019intellectualisation.<\/p>\n<p>\u00c9voquant le d\u00e9sir qui l\u2019attire vers la peinture, Daniel Arasse se demande ainsi<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">si cette fascination pour la peinture n\u2019[a] pas \u00e0 voir avec quelque chose de l\u2019ordre du regard enfantin. Baudelaire dit qu\u2019il faut regarder les choses en nouveaut\u00e9, qu\u2019il faut les regarder en enfance, c\u2019est-\u00e0-dire avec ce regard qui se situe avant le langage, celui o\u00f9 l\u2019on ne peut qu\u2019imaginer (puisque l\u2019enfant ne dit rien). C\u2019est un regard qui appartient au moment o\u00f9 le r\u00e9el est encore du r\u00e9el et n\u2019est pas devenu un monde. C\u2019est encore un flux, un continu sans rupture, sans d\u00e9coupes, sans grilles mises par les mots, qui viendront nommer le flux et organiser progressivement le r\u00e9el en monde. [1]<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Daniel Arasse d\u00e9voile ainsi que la peinture suscite chez lui deux types d\u2019\u00e9motions\u00a0: la premi\u00e8re, c\u2019est \u00ab\u00a0le coloris qui [le] touche et qui [l\u2019]appelle\u00a0\u00bb, le bleu de <em>La Danse<\/em> de Matisse qui lui fait monter subitement les larmes aux yeux\u00a0; la deuxi\u00e8me, \u00ab\u00a0c\u2019est quand, avec le temps, la dur\u00e9e, avec le fait de revenir, peu \u00e0 peu les couches de sens, cette accumulation de sens, de r\u00e9flexions, de m\u00e9ditations du peintre, apparaissent\u00a0\u00bb\u00a0[2]. La peinture nourrit l\u2019intelligence, nous l\u2019avons abondamment rappel\u00e9 avec les <em>Annonciations<\/em>, mais elle nourrit aussi les sens. \u00c0 certains \u00e9gards, elle \u00e9duque aussi le regard lui-m\u00eame dans sa dimension la plus imm\u00e9diate\u00a0: j\u2019ai le souvenir, sortant d\u2019une exposition de peinture o\u00f9 seules les toiles, accroch\u00e9es sur un fond noir, \u00e9taient \u00e9clair\u00e9es, et retrouvant l\u2019air libre et la lumi\u00e8re du soleil, d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 de sentir que mon regard s\u2019\u00e9tait consid\u00e9rablement aiguis\u00e9 ou raviv\u00e9 et que les moindres lignes, ombres et lumi\u00e8res de mon environnement me sautaient au visage. L\u2019esth\u00e9tique, dont l\u2019\u00e9tymologie, faut-il le rappeler, renvoie d\u2019abord \u00e0 la perception des sens, puis \u00e0 l\u2019op\u00e9ration intellectuelle qui en r\u00e9sulte, rel\u00e8ve ainsi, pour la peinture, de quelque chose comme une intelligence du regard, de la perception et de l\u2019analyse, parfois simultan\u00e9es, parfois successives, de formes \u00e0 la surface du tableau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut penser ici \u00e0 l\u2019id\u00e9e bergsonienne selon laquelle nos sens peuvent parfois jouer librement, d\u00e9tach\u00e9s de leur fonction utilitaire premi\u00e8re d\u2019appr\u00e9hension du monde et de pr\u00e9paration d\u2019une action. L\u00e0 serait la vocation des arts visuels\u00a0: \u00e0 d\u00e9faut que nous jouissions spontan\u00e9ment d\u2019une telle libert\u00e9, sauf \u00e0 \u00eatre nous-m\u00eames artistes, ils nous conduisent \u00e0 voir le monde autrement, \u00e0 accepter que de lignes ne fassent plus sens directement en vue d\u2019une action, \u00e0 ce que les couleurs ne correspondent plus \u00e0 notre vision spontan\u00e9e \u2013 que nous puissions somme toute <em>contempler<\/em> le monde et simplement le recevoir dans toutes ses potentialit\u00e9s. Certes, le besoin de ma\u00eetrise de notre espace est tellement naturel qu\u2019il est parfois difficile d\u2019acc\u00e9der \u00e0 cette libert\u00e9 propos\u00e9e par une \u0153uvre nouvelle. Mais notre regard peut aussi se former, ce qui explique qu\u2019aujourd\u2019hui on puisse se presser devant Manet ou Picasso comme des classiques incontournables, et r\u00e9server notre incompr\u00e9hension \u00e0 des r\u00e9alisations encore perturbatrices.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_5368\" aria-describedby=\"caption-attachment-5368\" style=\"width: 848px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Matisse-Danse.png\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-5368 size-full\" src=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Matisse-Danse.png\" alt=\"Henri Matisse, La Danse (1910), Mus\u00e9e de l'Ermitage\" width=\"848\" height=\"570\" srcset=\"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Matisse-Danse.png 848w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Matisse-Danse-235x158.png 235w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Matisse-Danse-768x516.png 768w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Matisse-Danse-780x524.png 780w\" sizes=\"(max-width: 848px) 100vw, 848px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5368\" class=\"wp-caption-text\">Henri Matisse, La Danse (1910), Mus\u00e9e de l&rsquo;Ermitage<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 bien y regarder, c\u2019est sans doute autour de cette double dimension, sensible et intellectuelle, que se joue quelque chose d\u2019essentiel dans notre rapport \u00e0 l\u2019art, en particulier celui que l\u2019on qualifie de \u00ab\u00a0contemporain\u00a0\u00bb, qu\u2019il soit ou non pictural. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, c\u2019est peut-\u00eatre bien d\u2019une distorsion de ces deux dimensions, la sensation directe et l\u2019approfondissement progressif et intellectuel du sens du tableau, que naissent un certain nombre de d\u00e9rives voire d\u2019impostures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du c\u00f4t\u00e9 de la sensation directe se placerait un art qui pr\u00e9tend impressionner, pr\u00e9c\u00e9der toute r\u00e9flexion pour susciter une \u00e9motion forte\u00a0: au lieu de la beaut\u00e9, le choc ou le malaise\u00a0; au lieu des yeux, les tripes. Non qu\u2019il ne soit pas l\u00e9gitime d\u2019impressionner, de choquer, de scandaliser, mais cela peut d\u00e9river vers le choc gratuit. Du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019approche intellectuelle, l\u2019objectif manqu\u00e9 consiste en un discours abstrait et assez creux qui pr\u00e9tend l\u00e9gitimer une r\u00e9alisation finalement tr\u00e8s vaine. On peut penser \u00e0 cette histoire sur un \u00e9tudiant des Beaux-Arts validant un examen en d\u00e9bitant un discours sur le cachet effervescent qu\u2019il regarde se dissoudre dans un verre d\u2019eau\u00a0: l\u2019art n\u2019est plus qu\u2019un geste superficiel sur lequel on peut plaquer un discours vague. Dans une certaine mesure, les <em>ready-made<\/em> jouent sur cette corde\u00a0: on est pass\u00e9 du \u00ab\u00a0Ceci n\u2019est pas une pipe\u00a0\u00bb de Magritte, r\u00e9flexion sur les limites de la repr\u00e9sentation, \u00e0 \u00ab\u00a0cet urinoir est de l\u2019art\u00a0\u00bb, l\u2019art r\u00e9duit \u00e0 un geste intellectuel qui interpelle, qui nous interroge sur le regard que nous portons sur ce que nous sommes habitu\u00e9s \u00e0 qualifier d\u2019artistique, mais dont la r\u00e9p\u00e9tition quelque peu m\u00e9canique semble condamn\u00e9e \u00e0 s\u2019\u00e9puiser d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne peut d\u00e8s lors que constater avec regret la scission actuelle entre les Beaux-Arts et les arts appliqu\u00e9s, ceux-l\u00e0 se targuant de former uniquement \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019Art\u00a0\u00bb, et ceux-ci se consacrant uniquement aux diverses techniques artistiques, comme si les uns et les autres n\u2019avaient pas \u00e0 se nourrir r\u00e9ciproquement. On oublie que Picasso, encore adolescent, a \u00e9t\u00e9 en mesure d\u2019achever un tableau classiquement figuratif sur lequel son p\u00e8re travaillait, avant d\u2019\u00e9voluer vers un art qui n\u2019avait rien de simpliste mais pr\u00e9supposait une ma\u00eetrise r\u00e9elle du geste. On pourrait citer encore Matisse, r\u00e9pondant \u00e0 un curieux qui s\u2019\u00e9tonnait du prix \u00e9lev\u00e9 d\u2019un tableau apparemment peu travaill\u00e9 et qui voulait savoir, pr\u00e9occup\u00e9 par une pressante question de rentabilit\u00e9, combien de temps il avait fallu \u00e0 l\u2019artiste pour le peindre\u00a0: \u00ab\u00a0Toute une vie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre ces deux \u00e9cueils, nouveaux Charybde et Scylla, que sont la provocation gratuite et le discours creux \u2013 deux revers d\u2019une m\u00eame triste m\u00e9daille, parfois combin\u00e9s \u2013, il y a pourtant la place pour que passent de nombreux Ulysses, par des voies diverses dont toutes ne s\u00e9duiront pas le m\u00eame public, pas plus qu\u2019une forme ou qu\u2019un courant ne s\u2019est impos\u00e9 de fa\u00e7on universelle \u00e0 quelque \u00e9poque que ce soit, l\u2019art italien de la Renaissance et ses multiples \u00e9coles, en fonction des villes et des r\u00e9gimes politiques, en \u00e9tant un exemple manifeste.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peut-on toutefois s\u2019en tenir \u00e0 ce constat d\u2019une n\u00e9cessaire souplesse, voire d\u2019un tranquille relativisme\u00a0? N\u2019y a-t-il qu\u2019un manque d\u2019ouverture dans la r\u00e9action que l\u2019on peut avoir face \u00e0 bon nombre de productions contemporaines\u00a0? En r\u00e9alit\u00e9, il y a tout de m\u00eame sans doute quelque chose dans la modernit\u00e9, la post-modernit\u00e9 ou tout autre nom qu\u2019on voudra lui donner, qui constitue un basculement massif et peut expliquer des interrogations, des malaises ou des \u00e9lans cr\u00e9ateurs enthousiastes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La peinture a abandonn\u00e9 ses paradigmes anciens, qu\u2019\u00e9taient la perspective et une certaine forme de repr\u00e9sentation r\u00e9aliste (disons\u00a0: qui s\u2019appuie de fa\u00e7on syst\u00e9matique sur la repr\u00e9sentation de figures identifiables, f\u00fbt-ce dans des combinaisons oniriques comme chez J\u00e9r\u00f4me Bosch). Apr\u00e8s une \u00e9volution vers l\u2019abstraction, la peinture a d\u2019ailleurs peut-\u00eatre cess\u00e9 aujourd\u2019hui d\u2019\u00eatre l\u2019art le plus en vogue, au profit d\u2019un rapport plus particulier avec la mati\u00e8re et les objets, de la sculpture au sens large \u00e0 l\u2019architecture\u00a0: il s\u2019agirait de toucher, de manipuler, d\u2019inscrire dans l\u2019espace et le temps, beaucoup plus que d\u2019en rester \u00e0 ce cadre rectangulaire plus ou moins grand et moins imm\u00e9diatement expressif. L\u2019\u00e9volution a des causes lointaines\u00a0: \u00e0 quoi bon vouloir tendre \u00e0 la figuration quand la photographie le permet si ais\u00e9ment et avec une force parfois consid\u00e9rable\u00a0? Il faut faire appara\u00eetre autre chose, mais l\u2019art non figuratif n\u2019est pas facile d\u2019abord pour tout le monde. Peut-on encore peindre avec la bourgeoise et tranquille minutie d\u2019un Waldm\u00fcller quand le monde traverse des crises aussi dramatiques qui remettent en cause les repr\u00e9sentations les plus \u00e9l\u00e9mentaires que l\u2019on croyait poss\u00e9der sur la nature humaine et le monde\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_5367\" aria-describedby=\"caption-attachment-5367\" style=\"width: 859px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Waldm\u00fcller.png\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-5367 size-full\" src=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Waldm\u00fcller.png\" alt=\"Waldm\u00fcller\" width=\"859\" height=\"1016\" srcset=\"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Waldm\u00fcller.png 859w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Waldm\u00fcller-199x235.png 199w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Waldm\u00fcller-768x908.png 768w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Waldm\u00fcller-659x780.png 659w\" sizes=\"(max-width: 859px) 100vw, 859px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5367\" class=\"wp-caption-text\">Ferdinand Georg Waldm\u00fcller, Nach der Schule (1841), Alte Nationalgalerie, Berlin<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019art imite la nature, force est de constater que c\u2019est bien cette nature, \u00e0 tous les sens du terme, du cosmique \u00e0 l\u2019humain, dont l\u2019intelligibilit\u00e9 vacille et se d\u00e9compose, sans recomposition visible dans l\u2019imm\u00e9diat, sans nouvelle synth\u00e8se \u00e0 proposer dans laquelle le monde trouverait une certaine coh\u00e9rence. S\u2019il y a un art plus \u00ab\u00a0contemporain\u00a0\u00bb que les autres, sans doute est-ce bien celui qui explore de nouvelles voies, selon une intelligibilit\u00e9 n\u00e9cessairement circonscrite, individuelle, qui n\u2019a plus grand chose de familier avec ce qui a pu se faire auparavant, o\u00f9 diff\u00e9rents mod\u00e8les se sont certes succ\u00e9d\u00e9, mais sans peut-\u00eatre laisser la place au vide et la crise durable et profonde que nous traversons. Il n\u2019y a plus que des bribes, des fulgurances, peut-\u00eatre, mais le temps des motifs communs, religieux ou mythologiques, dont la seule reprise \u00e9tait re\u00e7ue comme l\u00e9gitime (\u00e0 d\u00e9faut que l\u2019\u0153uvre soit une r\u00e9ussite durable) est r\u00e9volu. Pour le dire autrement, il n\u2019y a sans doute plus de caract\u00e8re fonctionnel \u00e9vident de l\u2019art, religieux, politique ou plus g\u00e9n\u00e9ralement institutionnel\u00a0: le temps des fresques de Puvis de Chavanne \u00e0 la Sorbonne est (heureusement\u00a0!) r\u00e9volu et le \u00ab\u00a01\u00a0% artistique\u00a0\u00bb est g\u00e9n\u00e9ralement plus l\u2019occasion de pol\u00e9miques qu\u2019autre chose tant il peut para\u00eetre soumis \u00e0 l\u2019arbitraire d\u2019un artiste dont la l\u00e9gitimit\u00e9 sera toujours contest\u00e9e ou contestable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelle exp\u00e9rience esth\u00e9tique nous reste-t-il alors\u00a0? Son caract\u00e8re relatif, d\u00e9pendant d\u2019une forme de rencontre avec un artiste dont la sensibilit\u00e9 fait \u00e9cho \u00e0 la n\u00f4tre, n\u2019interdit pas pour autant de renoncer \u00e0 toute recherche de sens ou d\u2019intelligibilit\u00e9\u00a0: celle-ci est toutefois plus ardue. Cela appara\u00eet de fa\u00e7on spectaculaire dans un documentaire de Dominik Rimbault, en 2000, consacr\u00e9 \u00e0 Ladislas Kijno, peintre r\u00e9cemment d\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u00e0 qui l\u2019on doit notamment aussi la fa\u00e7ade translucide et la rosace de la cath\u00e9drale de Lille\u00a0: l\u2019un des jeunes commissaires d\u2019une exposition qui lui \u00e9tait consacr\u00e9e ne parvenait pas \u00e0 expliquer l\u2019int\u00e9r\u00eat de son \u0153uvre autrement que par la r\u00e9currence certes fascinante des formes de galet, d\u2019une peinture \u00e0 l\u2019autre, tandis que le peintre lui-m\u00eame, suivi dans son atelier et longuement interrog\u00e9, \u00e9tait capable d\u2019apporter un bel \u00e9clairage sur sa propre d\u00e9marche, parfaitement r\u00e9fl\u00e9chie, avec le soutien d\u2019un ou deux t\u00e9moins \u00e0 l\u2019envergure aussi large et capables de faire appara\u00eetre des \u00e9l\u00e9ments essentiels de la m\u00e9thode de Kijno. Nombre d\u2019\u0153uvres ou d\u2019artistes p\u00e2tissent sans doute du regard trop rapide port\u00e9 sur eux, m\u00eame par ceux qui s\u2019y attachent \u2013 pour ne pas parler de leurs d\u00e9tracteurs. Le r\u00e9sultat peut ne pas plaire\u00a0: il n\u2019en reste pas moins un v\u00e9ritable travail, une forme d\u2019asc\u00e8se personnelle dont l\u2019authenticit\u00e9 et la profondeur sont r\u00e9elles, et qui disent quelque chose d\u2019une exp\u00e9rience humaine. C\u2019est souvent le refus de tenir compte de cette exp\u00e9rience qui conduit \u00e0 critiquer l\u2019art qui la met en lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_5366\" aria-describedby=\"caption-attachment-5366\" style=\"width: 945px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Kijno.png\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-5366 size-full\" src=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Kijno.png\" alt=\"Kijno\" width=\"945\" height=\"538\" srcset=\"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Kijno.png 945w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Kijno-235x134.png 235w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Kijno-768x437.png 768w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Kijno-780x444.png 780w\" sizes=\"(max-width: 945px) 100vw, 945px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5366\" class=\"wp-caption-text\">Ladislas Kijno<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 vrai dire, une mani\u00e8re peut-\u00eatre f\u00e9conde d\u2019\u00e9clairer le probl\u00e8me de l\u2019art dit \u00ab\u00a0contemporain\u00a0\u00bb est de sortir de la simple perspective chronologique, selon laquelle un type d\u2019art succ\u00e8de simplement \u00e0 un autre, avant que l\u2019art \u00ab\u00a0contemporain\u00a0\u00bb vienne s\u2019imposer comme l\u2019<em>Aufhebung<\/em> si longtemps attendue. Nathalie Heinich, analysant en sociologue le march\u00e9 de l\u2019art, a ainsi propos\u00e9 dans un article stimulant\u00a0[3] l\u2019id\u00e9e selon laquelle il y avait aujourd\u2019hui trois formes concurrentes, ou paradigmes, d\u2019art. Il reste de fa\u00e7on marginale un art classique qui \u00ab\u00a0repose sur la figuration, respectant les r\u00e8gles acad\u00e9miques de rendu du r\u00e9el\u00a0\u00bb. L\u2019art moderne quant \u00e0 lui \u00ab\u00a0partage avec l\u2019art classique le respect des mat\u00e9riaux traditionnels\u00a0\u00bb mais \u00ab\u00a0repose sur l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019artiste\u00a0\u00bb, sur le \u00ab\u00a0caract\u00e8re personnel et subjectif de la vision\u00a0\u00bb\u00a0: il est \u00ab\u00a0<em>le<\/em> paradigme de l\u2019\u00e9poque en laquelle s\u2019est form\u00e9e notre culture actuelle\u00a0\u00bb. L\u2019art contemporain, enfin, \u00ab\u00a0repose sur la transgression syst\u00e9matique des crit\u00e8res artistiques\u00a0\u00bb propre aux deux autres paradigmes, le classique et le moderne. Sa valeur \u00ab\u00a0ne r\u00e9side plus tant dans l\u2019objet propos\u00e9 que dans l\u2019ensemble des m\u00e9diations qu\u2019il autorise entre l\u2019artiste et le spectateur\u00a0\u00bb. Dire qu\u2019une \u0153uvre est ou n\u2019est pas de l\u2019art revient \u00e0 choisir un paradigme et rejeter les autres, qu\u2019il s\u2019agisse de peinture historique ou de dispositifs vid\u00e9os ind\u00e9chiffrables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une position moyenne reviendrait \u00e0 privil\u00e9gier une forme de modernit\u00e9 relativement intelligible contre deux formes d\u2019art, l\u2019une consid\u00e9r\u00e9e comme d\u00e9pass\u00e9e et l\u2019autre comme assez creuse, mais cela revient sans doute \u00e0 choisir et hi\u00e9rarchiser ce qui ne semble plus pouvoir l\u2019\u00eatre de fa\u00e7on objective, ou en tout cas commun\u00e9ment acceptable, et il resterait \u00e0 justifier au nom de quoi on le fait. \u00c0 tout le moins, si l\u2019on ne peut que prendre acte d\u2019interrogations nouvelles et profondes sur notre identit\u00e9 et notre rapport au monde, on peut s\u2019interroger sur la n\u00e9cessit\u00e9 qu\u2019il y aurait \u00e0 devoir accepter un in\u00e9luctable et d\u00e9finitif \u00e9parpillement des exp\u00e9riences (si tant est que ce soit n\u00e9gatif ou qu\u2019il apparaisse n\u00e9cessaire de pouvoir ressaisir une voie moyenne, une direction globale dont l\u2019existence n\u2019a rien d\u2019\u00e9vident). Ne reste-t-il plus que la solution d\u2019un relativisme bienveillant, d\u2019un \u00ab\u00a0Que vois-je\u00a0?\u00a0\u00bb comme Montaigne avait son \u00ab\u00a0Que sais-je\u00a0?\u00a0\u00bb, \u00e0 d\u00e9faut de grande synth\u00e8se et de repr\u00e9sentation du monde commun\u00e9ment partag\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or il est un domaine qui a eu partie li\u00e9e de fa\u00e7on essentielle avec l\u2019histoire de l\u2019art et o\u00f9 cette interrogation ne peut pas \u00eatre totalement laiss\u00e9 ede c\u00f4t\u00e9\u00a0: l\u2019art sacr\u00e9 chr\u00e9tien, dans sa pr\u00e9tention \u00e0 communiquer une R\u00e9v\u00e9lation qui se veut universelle. Ce sera l\u2019objet du troisi\u00e8me et dernier temps de notre r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[1] Daniel Arasse, <em>Histoires de peintures<\/em>, Folio Essais, 2004, p. 320-321.<\/p>\n<p>[2] <em>Ibid.<\/em>, p 24.<\/p>\n<p>[3] \u00ab\u00a0Pour en finir avec la querelle de l\u2019art contemporain\u00a0\u00bb, <em>Le D\u00e9bat<\/em>, 1999\/2 (n\u00b0 104), p 106-115.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; L\u2019art \u00ab\u00a0contemporain\u00a0\u00bb remis en perspective &nbsp; Nous avons vu que ce que l\u2019art peut repr\u00e9senter de plus classique et familier, par exemple dans les multiples Annonciations italiennes \u00e0 la&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":17,"featured_media":5368,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[940],"class_list":["post-5375","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","tag-art-contemporain","clearfix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5375","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/17"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5375"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5375\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5368"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5375"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5375"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5375"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}