{"id":5364,"date":"2016-02-21T21:00:57","date_gmt":"2016-02-21T19:00:57","guid":{"rendered":"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/?p=5364"},"modified":"2016-08-28T10:46:42","modified_gmt":"2016-08-28T08:46:42","slug":"de-lart-contemporain-a-la-contemplation-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=5364","title":{"rendered":"De l&rsquo;art contemporain \u00e0 la contemplation (1)"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre d\u00e9sormais <a title=\"De l\u2019art ou du cochon ?\" href=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/2016\/01\/15\/de-lart-ou-du-cochon\/\">c\u00e9l\u00e8bre \u00e9quip\u00e9e<\/a> au monast\u00e8re de la Tourette, pour y d\u00e9couvrir conjointement l\u2019architecture de Le Corbusier et quelques \u0153uvres d\u2019Anish Kapoor, a raviv\u00e9 d\u2019\u00e9ternels d\u00e9bats entre d\u00e9fenseurs, contempteurs et t\u00e9moins sceptiques ou indiff\u00e9rents de \u00ab\u00a0l\u2019art contemporain\u00a0\u00bb, cette hydre invincible qui semble porter en elle tout le poids d\u2019espoir ou (le plus souvent) de rejet des \u00e9volutions de notre civilisation (rien de moins). Plut\u00f4t que d\u2019essayer de justifier l\u2019un ou l\u2019autre de ces points de vue, j\u2019aimerais prendre un peu de temps, dans une mini-s\u00e9rie de trois articles, pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qui se joue dans l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique \u2013 puisque c\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agit toujours, au bout du compte.<\/p>\n<p>\u00c9cartons d\u2019embl\u00e9e quelques faux probl\u00e8mes sur l\u2019art dit \u00ab\u00a0contemporain\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">l\u2019art d\u2019aujourd\u2019hui est aussi int\u00e9ressant que l\u2019\u00e9tait celui du XVIIe\u00a0ou du XVIIIe\u00a0si\u00e8cle. Il y a autant de bons artistes \u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019il y en avait dans le pass\u00e9, simplement nous sommes aujourd\u2019hui submerg\u00e9s de noms d\u2019artistes. Mais c\u2019est tout \u00e0 fait normal, car si vous regardez le <em>Salon<\/em> de Diderot, vous verrez le nombre d\u2019artistes, d\u2019une m\u00e9diocrit\u00e9 absolue, dont on ne sait plus rien maintenant. L\u2019art contemporain est donc aussi int\u00e9ressant que l\u2019ancien, et il n\u2019y a pas de continuit\u00e9 entre les deux.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Merci Daniel\u00a0[1]\u00a0! Ah, pardon, tu n\u2019as pas fini\u00a0?<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">La contemporan\u00e9it\u00e9 n\u2019est pas la simultan\u00e9it\u00e9, qui d\u00e9finit deux choses se passant en m\u00eame temps. Pour qu\u2019il y ait contemporan\u00e9it\u00e9, il faut qu\u2019il y ait interaction entre ces deux choses. Je veux dire que dans l\u2019art contemporain, tout n\u2019est pas contemporain, et pour qu\u2019il y ait contemporan\u00e9it\u00e9, il faut qu\u2019il y ait partage des temps entre l\u2019\u0153uvre et ceux qui la regardent. L\u2019\u0153uvre du XVe\u00a0si\u00e8cle est donc ma contemporaine puisque aujourd\u2019hui je la regarde. Et certaines \u0153uvres d\u2019aujourd\u2019hui sont mes contemporaines parce que je les regarde. Celles que je ne regarde pas ne sont pas mes contemporaines. [2]<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">En bref\u00a0: on regarde ce qu\u2019on veut et si nul n\u2019est cens\u00e9 ignorer l\u2019art, personne n\u2019est contraint d\u2019\u00eatre enferm\u00e9 dans une pi\u00e8ce \u00e0 se regarder en chiens de c\u00e9ramique avec l\u2019urinoir de Duchamp, ou \u00e0 subir le regard angoissant d\u2019un tableau recouvert de formes vagues ou criardes sans logique apparente, indubitable et insupportable atteinte au bon go\u00fbt et au savoir-vivre. Il y a de tout pour tout le monde, avant que le cours des ann\u00e9es ne fasse dispara\u00eetre, ne maintienne ou ne fasse \u00e9merger certains auteurs ou certaines \u0153uvres, qui continueront sans aucun doute \u00e0 d\u00e9plaire \u00e0 nombre de nos successeurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Heureusement que nous sommes libres, diront certains, mais tout de m\u00eame, quelle perte de temps et d\u2019\u00e9nergie (voire d\u2019argent, quand on voit les prix mirobolants de certaines \u0153uvres \u00e0 peine l\u00e9gitim\u00e9es par le passage des ann\u00e9es, et un investissement public dans la cr\u00e9ation qui fait parfois hurler le contribuable), et quel oubli du talent, de la grandeur, du g\u00e9nie des Anciens\u00a0! Tout cela n\u2019\u00e9tait-il pas beau, et tout ceci n\u2019est-il pas informe, laid, provocateur\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 la br\u00fblante interrogation \u00e0 laquelle nous essaierons de r\u00e9pondre dans ces trois articles en proposant quelques pistes de r\u00e9flexion, \u00e0 d\u00e9faut peut-\u00eatre de grandes conclusions d\u00e9cisives.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\">\u00a0C&rsquo;\u00e9tait mieux avant ?<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est aussi facile d\u2019id\u00e9aliser le pass\u00e9 que d\u2019en d\u00e9noncer la n\u00e9cessaire arri\u00e9ration (les emplois de l\u2019adjectif \u00ab\u00a0moyen\u00e2geux\u00a0\u00bb valent g\u00e9n\u00e9ralement le d\u00e9tour, \u00e0 l\u2019instar de ce \u00ab\u00a0syst\u00e8me \u00e9lectrique moyen\u00e2geux\u00a0\u00bb ou autres aberrations tout aussi r\u00e9jouissantes).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne sais pas si c\u2019\u00e9tait toujours mieux avant, mais c\u2019\u00e9tait assur\u00e9ment tr\u00e8s diff\u00e9rent de ce que de mauvais d\u00e9fenseurs de la grandeur des choses pass\u00e9es pr\u00e9tendent. Sans m\u00eame parler de tous les artistes m\u00e9diocres justement oubli\u00e9s, sans talent ou bien simples imitateurs, jusqu\u2019\u00e0 la naus\u00e9e, de mod\u00e8les bien plus enthousiasmants, les grandes \u0153uvres des si\u00e8cles pass\u00e9s \u00e9taient-elles donc si simples, si \u00e9videntes, si naturelles\u00a0? Alors oui, bien s\u00fbr, quelle \u00e9motion peut-on ne pas ressentir devant une Annonciation plut\u00f4t bien compos\u00e9e, un ange lumineux, une Vierge Marie tout en retenue, un d\u00e9cor lumineux, tant\u00f4t simple, tant\u00f4t somptueux\u00a0? Mais est-ce l\u00e0 le tout de ce que les peintres avaient \u00e0 dire, ont cherch\u00e9 \u00e0 montrer\u00a0? Ne regarde-t-on tous ces tableaux que pour l\u2019arc-en-ciel des ailes de l\u2019ange et la finesse des visages\u00a0? L\u2019adolescent que j\u2019\u00e9tais, visitant le Mus\u00e9e des Offices avec un regard encore peu \u00e9duqu\u00e9, a ressenti une l\u00e9g\u00e8re indigestion de tant d\u2019<em>Annonciations<\/em> juxtapos\u00e9es et globalement assez semblables dans leur sujet et leur traitement, m\u00eame si la r\u00e9alisation en \u00e9tait manifestement le plus souvent remarquable. C\u2019est qu\u2019il y a plus \u00e0 voir qu\u2019un simple th\u00e8me ou motif, et l\u2019exc\u00e8s du m\u00eame peut devenir manque, si l\u2019on comprend ce que l\u2019on voit et appr\u00e9cie la singularit\u00e9 de chaque tableau (m\u00eame s\u2019il y en avait quand m\u00eame <em>beaucoup<\/em>, \u00e0 Florence).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par ailleurs, et de fa\u00e7on d\u00e9sormais assez banalement reconnue, ce que nous admirons n\u2019a-t-il pas aussi surpris, d\u00e9contenanc\u00e9 voire choqu\u00e9 par sa nouveaut\u00e9\u00a0? Les derniers si\u00e8cles en ont \u00e9t\u00e9 l\u2019illustration constante, \u00e0 coups de salons officiels et de salons des refus\u00e9s, et l\u2019on se p\u00e2me tranquillement devant <em>Le Radeau de la M\u00e9duse<\/em> ou <em>Le D\u00e9jeuner sur l\u2019herbe<\/em> comme des tableaux incontournables et en m\u00eame temps familiers, sans plus trop se soucier du rejet qu\u2019ils ont pu susciter. Heureusement qu\u2019il reste une <em>Origine du monde<\/em> pour pr\u00e9server quelques d\u00e9bats anim\u00e9s sur l\u2019art d\u2019avant le \u00ab\u00a0cataclysme\u00a0\u00bb et son possible caract\u00e8re scandaleux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9alit\u00e9, peut-\u00eatre ne sait-on pas, tout simplement, regarder les \u0153uvres dans leur v\u00e9ritable richesse et leur complexit\u00e9\u00a0: m\u00eame pour les <em>Annonciations<\/em>, ou pour telle illustration d\u2019un \u00e9pisode biblique ou historique, ou encore pour tel portrait, il n\u2019est pas certain que nous sachions bien y reconna\u00eetre \u00e0 la fois tout le talent et toute la pens\u00e9e que le peintre y a mis. C\u2019est l\u2019ind\u00e9passable m\u00e9rite des historiens de l\u2019art, parmi lesquels Daniel Arasse, de fa\u00e7on \u00e0 la fois virtuose et remarquablement accessible, que de faire appara\u00eetre tout ce qu\u2019un tableau engage de travail de conception et de repr\u00e9sentation, au-del\u00e0 du choix de th\u00e8mes parfois tout \u00e0 fait \u00e9cul\u00e9s. Si ces <em>Annonciations<\/em> du <em>Quattrocento<\/em> nous touchent, est-ce pour le seul choix de leur sujet, ou encore pour le traitement relativement \u00e9l\u00e9gant et travaill\u00e9 de celles que nous avons gard\u00e9es, qui pr\u00e9sentent plut\u00f4t bien, ou bien est-ce parce qu\u2019en chacune, en tout cas chez les plus grands, il se joue bien plus que le face-\u00e0-face codifi\u00e9, disons standardis\u00e9, entre deux figures famili\u00e8res\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans combien de tableaux avons-nous su remarquer que, pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019ange Gabriel et Marie ne se voyaient pas, s\u00e9par\u00e9s par une colonne tellement centrale et visible que nous n\u2019y pr\u00eatons plus attention\u00a0? Dans combien de tableaux avons-nous cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir le plan du b\u00e2timent dans lequel se trouve Marie, pour en constater l\u2019\u00e9tranget\u00e9, l\u2019impossibilit\u00e9 ou la subtilit\u00e9, assum\u00e9es par le peintre, et en tirer des conclusions aussi bien pragmatiques que th\u00e9ologiques\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De fait, telle annonciation de Fra Angelico au couvent Saint-Marc adapte son architecture \u00e0 celle du tournant de couloir pr\u00e8s de laquelle elle se trouve, s\u2019adaptant au regard de celui qui passe devant elle, tandis que dans telle autre, conserv\u00e9e \u00e0 Cortone, l\u2019architecture est coup\u00e9e de fa\u00e7on tr\u00e8s pr\u00e9cise par le cadrage pour exprimer la manifestation de la Trinit\u00e9 dans le monde\u00a0: le b\u00e2timent est un carr\u00e9 de trois arcades de c\u00f4t\u00e9, mais le tableau dissimule la troisi\u00e8me sur le c\u00f4t\u00e9 qui nous fait face, et il faut un regard plus attentif pour reconstruire et restituer la partie manquante, derri\u00e8re le si\u00e8ge de Marie. Et que dire du point de fuite qui oriente, au bord m\u00eame du tableau, vers la chute d\u2019Adam et \u00c8ve, qui trouvent enfin dans l\u2019annonce de l\u2019Ange l\u2019occasion d\u2019un rel\u00e8vement\u00a0? Est-ce une \u00e9vidence, que ce d\u00e9tail un peu na\u00eff et pas tr\u00e8s r\u00e9aliste, mais qu\u2019on pardonnerait volontiers \u00e0 un tel g\u00e9nie, comme si quoi que ce soit du reste de la sc\u00e8ne \u00e9tait \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb et repr\u00e9sentait la maison de Marie \u00e0 Nazareth aux alentours de l\u2019an 1\u00a0? Et pourtant, comme le montre remarquablement Daniel Arasse, un imitateur du ma\u00eetre \u2013 sans doute m\u00eame un ami \u2013 dans un tableau conserv\u00e9 au Prado reprenant tout \u00e0 fait la mani\u00e8re de Fra Angelico, n\u2019a pas compris le statut de ce d\u00e9tail, et il repr\u00e9sente Adam et \u00c8ve, dans la m\u00eame zone du tableau, en train de pi\u00e9tiner de fa\u00e7on incompr\u00e9hensible les fleurs du jardin clos de Marie, image de sa puret\u00e9. Un petit d\u00e9tail change et la coh\u00e9rence th\u00e9ologique du tableau laisse la place \u00e0 une triviale absurdit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_5370\" aria-describedby=\"caption-attachment-5370\" style=\"width: 848px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fra-Angelico.png\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-5370 size-full\" src=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fra-Angelico.png\" alt=\"Fra Angelico, Annonciation (Cortone)\" width=\"848\" height=\"708\" srcset=\"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fra-Angelico.png 848w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fra-Angelico-235x196.png 235w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fra-Angelico-768x641.png 768w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Fra-Angelico-780x651.png 780w\" sizes=\"(max-width: 848px) 100vw, 848px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5370\" class=\"wp-caption-text\">Fra Angelico, <em>Annonciation<\/em> (1433-1434), Museo Diocesano, Cortone<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Allons, est-il bien s\u00fbr que nous savons appr\u00e9cier ces <em>Annonciations<\/em> en tant que tableaux profond\u00e9ment r\u00e9fl\u00e9chis et construits, architecturalement et th\u00e9ologiquement, et non comme simples illustrations th\u00e9matiques d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui nous touchent (ou touchaient ceux \u00e0 qui elles \u00e9taient destin\u00e9es), et plus ou moins soigneusement r\u00e9alis\u00e9es\u00a0? Sans doute garde-t-on quelque part dans un coin de la t\u00eate que l\u2019art doit quand m\u00eame avoir une certaine r\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9, montrer quelque chose du monde, mais c\u2019est souvent au prix d\u2019un terrible aplatissement de ce que la peinture, cette <em>cosa mentale<\/em>, pour reprendre l\u2019expression de L\u00e9onard de Vinci, porte en elle. On voudrait un art \u00e0 peu pr\u00e8s r\u00e9aliste, \u00e9ventuellement gentiment symbolique ou all\u00e9gorique, afin de pouvoir int\u00e9grer ces p\u00e9riodes un peu na\u00efves o\u00f9 l\u2019on n\u2019avait pas d\u00e9velopp\u00e9 la perspective et le certificat de r\u00e9alisme que l\u2019on croit pouvoir y attacher. Et pourtant, comme le montre magistralement Daniel Arasse, le choix de la perspective (ou plut\u00f4t d\u2019un type de perspective parmi d\u2019autres, la perspective centr\u00e9e monofocale) n\u2019a rien d\u2019\u00e9vident, et ne vise clairement pas au \u00ab\u00a0r\u00e9alisme\u00a0\u00bb\u00a0: que viendraient faire ces palais dans un village de Galil\u00e9e du temps d\u2019H\u00e9rode\u00a0? Et puis d\u2019ailleurs sait-on vraiment \u00e0 quoi ressemble un ange\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Faut-il le rappeler\u00a0? \u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas d\u2019art pour l\u2019art, [\u2026] il n\u2019y a pas une histoire s\u00e9par\u00e9e de l\u2019art. Il y a une histoire sp\u00e9cifique, singuli\u00e8re de l\u2019art, mais l\u2019art est fort dans la mesure o\u00f9 il est int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 sa soci\u00e9t\u00e9, o\u00f9 il r\u00e9pond \u00e0 des besoins, des demandes, des attentes, des espoirs\u00a0\u00bb\u00a0[3]. L\u2019apparition de la perspective et le caract\u00e8re relatif qu\u2019elle prend tr\u00e8s vite, laissant la place par exemple au mani\u00e9risme, sont li\u00e9s \u00e0 des motifs aussi bien esth\u00e9tiques que th\u00e9ologiques et politiques. Du reste, beaucoup de peintres qui introduisent la perspective dans leurs tableaux le font d\u2019une fa\u00e7on plus suggestive que v\u00e9ritablement r\u00e9aliste, les apparentes erreurs ou distorsions \u00e9tant aussi nombreuses qu\u2019expressives de ce qu\u2019ils cherchent \u00e0 faire voir \u2013 ou pr\u00e9cis\u00e9ment de la fa\u00e7on dont ils cherchent \u00e0 faire voir ce qui justement ne peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9, dans le cas d\u2019un myst\u00e8re aussi fondamental que celui de l\u2019Annonciation. La perspective dans les <em>Annonciations<\/em> ne vaut souvent que pour les ruptures \u00e0 la fois violentes et discr\u00e8tes que les peintres lui font subir, ou pour ce qu\u2019elle contribue \u00e0 cacher\u00a0: ces deux aspects se retrouvent, par exemple, dans l\u2019<em>Annonciation <\/em>de Piero della Francesca, \u00e0 P\u00e9rouse, o\u00f9 la plaque de marbre figurant le Christ, au centre, \u00e9chappe \u00e0 la perspective, car peinte comme si elle se trouvait tr\u00e8s proche, tandis que l\u2019ange et Marie se retrouvent, malgr\u00e9 ce qui appara\u00eet au premier regard, de part et d\u2019autre d\u2019une colonne qui est \u00e9galement une figure classique du Christ, de la pr\u00e9sence de Dieu dans le monde qui devance m\u00eame la venue de l\u2019ange. \u00ab\u00a0Ce genre d\u2019\u0153uvre, confie Daniel Arasse, me bouleverse d\u2019intelligence, avec en plus, bien s\u00fbr, la beaut\u00e9, mais l\u2019intelligence de la peinture m\u00e9rite r\u00e9flexion\u00a0\u00bb\u00a0[4].<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_5369\" aria-describedby=\"caption-attachment-5369\" style=\"width: 605px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Piero-della-Francesca.png\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-5369 size-full\" src=\"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Piero-della-Francesca.png\" alt=\"Piero della Francesca, Annonciation\" width=\"605\" height=\"500\" srcset=\"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Piero-della-Francesca.png 605w, https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Piero-della-Francesca-235x194.png 235w\" sizes=\"(max-width: 605px) 100vw, 605px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5369\" class=\"wp-caption-text\">Piero della Francesca, <em>Annonciation<\/em> (1469), Galerie nationale de l&rsquo;Ombrie, P\u00e9rouse<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La perspective vaut en fin de compte pour le cadrage qu\u2019elle pr\u00e9suppose\u00a0: le cadre \u00ab\u00a0est une fen\u00eatre \u00e0 partir de laquelle on peut contempler l\u2019histoire, et non pas regarder le monde\u00a0\u00bb\u00a0[5]. Ce n\u2019est pas pour chercher \u00e0 \u00ab\u00a0faire r\u00e9aliste\u00a0\u00bb que l\u2019on introduit la perspective, c\u2019est pour montrer comment le regard mesure le monde, comment selon la phrase de Protagoras \u00ab\u00a0l\u2019homme est la mesure de toute chose\u00a0\u00bb. C\u2019est aussi, du m\u00eame mouvement, pour proposer un cadrage qui permet de faire appara\u00eetre pr\u00e9cis\u00e9ment ce que le peintre choisit de repr\u00e9senter ou de signifier\u00a0: rien n\u2019est subi, tout est ma\u00eetris\u00e9 et mis en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout cela est bel et bon, me direz-vous peut-\u00eatre, mais n\u2019y a-t-il pas, tout de m\u00eame, un lien particulier entre la perspective et la peinture europ\u00e9enne, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e du cubisme\u00a0? Et l\u2019art dit contemporain ne marque-t-il pas, \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, une v\u00e9ritable rupture, pour le meilleur ou pour le pire\u00a0? C\u2019est une question tr\u00e8s l\u00e9gitime, sur laquelle il va falloir s\u2019attarder dans le deuxi\u00e8me article.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[1] Daniel Arasse, <em>Histoires de peintures<\/em>, Folio Essais, 2004, p. 332-333.<\/p>\n<p>[2] <em>Ibid.<\/em>, p. 337.<\/p>\n<p>[3] <em>Ibid.<\/em>, p. 159.<\/p>\n<p>[4] <em>Ibid.<\/em>, p. 83.<\/p>\n<p>[5] <em>Ibid.<\/em>, p. 84.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Notre d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre \u00e9quip\u00e9e au monast\u00e8re de la Tourette, pour y d\u00e9couvrir conjointement l\u2019architecture de Le Corbusier et quelques \u0153uvres d\u2019Anish Kapoor, a raviv\u00e9 d\u2019\u00e9ternels d\u00e9bats entre d\u00e9fenseurs, contempteurs&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":17,"featured_media":5370,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[940,942],"class_list":["post-5364","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","tag-art-contemporain","tag-culture","clearfix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5364","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/17"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5364"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5364\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5370"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5364"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5364"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5364"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}