{"id":3357,"date":"2014-12-18T15:31:32","date_gmt":"2014-12-18T13:31:32","guid":{"rendered":"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/?p=3357"},"modified":"2019-12-12T18:00:25","modified_gmt":"2019-12-12T17:00:25","slug":"1914-2014","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=3357","title":{"rendered":"1914 &#8211; 2014"},"content":{"rendered":"<p>On a beaucoup lu, notamment en d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e, de parall\u00e8les alarmistes entre l\u2019ann\u00e9e 2014 et l\u2019ann\u00e9e 1914.<\/p>\n<p>D\u2019un certain point de vue, je suis d\u2019accord. Il y a comme un air de famille. Mais pas forc\u00e9ment comme l\u2019entendaient ces analyses qui imaginaient un risque de guerre mondiale. Je ne vois pas un avenir proche fait de pantalons garance, de ba\u00efonnettes, ni de trains ventrus qui ronronnent et soupirent avant de nous conduire jusqu\u2019au malentendu.<\/p>\n<p>Non, l\u2019id\u00e9e, c\u2019est plut\u00f4t que depuis 1914, nous n\u2019avons pas appris grand-chose, et qu\u2019au terme d\u2019une longue, fr\u00e9n\u00e9tique et sanglante r\u00e9volution \u2013 au sens\u00a0: un itin\u00e9raire circulaire\u2013 nous sommes de retour au m\u00eame point, Gros-Jean comme devant.<\/p>\n<p>A quel point\u00a0?<\/p>\n<p>1914, c\u2019est deux ans apr\u00e8s 1912. (\u00ab\u00a0Oui, bon, et apr\u00e8s\u00a0?\u00a0\u00bb &#8211; perplexit\u00e9 dans la salle)<\/p>\n<p>1912, c\u2019est l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 un certain navire pr\u00e9tend\u00fbment insubmersible a conduit les deux tiers de ses passagers \u00e0 une reconversion pr\u00e9matur\u00e9e en barquette Picard dans les eaux de l\u2019Atlantique, et cela e\u00fbt d\u00fb, cela e\u00fbt pu constituer un premier signal adress\u00e9 \u00e0 l\u2019homme de la R\u00e9volution industrielle, l\u2019homme ivre de son petit prom\u00e9th\u00e9isme \u00e0 vapeur \u2013 et m\u00eame d\u00e9j\u00e0 \u00e0 explosion \u2013 de son progr\u00e8s, son positivisme et sa f\u00e9e Electricit\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le moment, il semble que cela ait quelque peu \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 nos contemporains. C\u2019est tout baign\u00e9s de progr\u00e8s qu\u2019ils sont partis, deux ans apr\u00e8s, pensaient-ils, pour \u00ab\u00a0la derni\u00e8re des guerres\u00a0\u00bb, cette guerre dont on avait fini par ne plus savoir si on la voulait ou non, au point que c\u2019est \u00e0 peine si, cent ans apr\u00e8s, les historiens parviennent \u00e0 rep\u00e9rer quels ont \u00e9t\u00e9 les v\u00e9ritables imb\u00e9ciles boutefeux de la sainte-barbe europ\u00e9enne. La technique, \u00ab\u00a0les moyens modernes\u00a0\u00bb garantissaient une guerre\u00a0meurtri\u00e8re mais aussi \u2013 et m\u00eame \u00e0 cause de cela \u2013 \u00e0 coup s\u00fbr tr\u00e8s courte. L\u2019Europe industrielle braillait sa foi dans la puissance au ciel vid\u00e9 de Dieu, rang\u00e9 au placard des oripeaux d\u00e9suets, sinon ha\u00efssables, des temps pr\u00e9industriels, de l\u2019Ancien R\u00e9gime, du Moyen Age. Et la floraison d\u2019\u00e9glises n\u00e9ogothiques, d\u2019autels plaqu\u00e9s or et de vitraux de Lucien B\u00e9gulle, les conversions m\u00eame et un certain renouveau de la foi \u00e9taient impuissants \u00e0 enrayer la lame de fond. On croyait bien davantage \u00e0 la science, au progr\u00e8s continu, \u00e0 la machine. Elle rempla\u00e7ait tout, r\u00e9pondait \u00e0 tout, r\u00e9solvait tout.<\/p>\n<p>On \u00e9tait tr\u00e8s fier d\u2019avoir chass\u00e9 Dieu de son tr\u00f4ne pour y installer le cheval-vapeur. On avait m\u00eame invent\u00e9 une forme d\u2019humanisme adapt\u00e9 \u00e0 ce nouveau cadre. Ayant tu\u00e9 Dieu, on t\u00e2cha, hypocritement, d\u2019en conserver l\u2019h\u00e9ritage en un apposant une nouvelle signature. Les premi\u00e8res conventions internationales sur le droit de la guerre datent de cette \u00e9poque. Les premi\u00e8res armes de destruction massive aussi.<\/p>\n<p>En sorte qu\u2019il n\u2019est pas surprenant que la Premi\u00e8re guerre mondiale ait constitu\u00e9 un immense sacrifice humain \u00e0 la machine. Avec 80% de tu\u00e9s par fait d\u2019obus, et une bonne part des autres sous les coups des mitrailleuses, ce fut une tuerie des plus m\u00e9canis\u00e9es. Et d\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1915, la guerre \u00ab\u00a0fra\u00eeche et joyeuse\u00a0\u00bb laissait le champ libre \u00e0 la <em>bataille de mat\u00e9riel<\/em>.<\/p>\n<p>Le mat\u00e9riel\u00a0! il n\u2019est que de lire les souvenirs de guerre des auteurs les plus c\u00e9l\u00e8bres du conflit pour voir en lui le seul, le vrai, l\u2019unique vainqueur. A l\u2019armistice, chez tous les bellig\u00e9rants, les hommes manquaient, et le vide ne fut jamais combl\u00e9\u00a0; en revanche, les parcs, au moins c\u00f4t\u00e9 alli\u00e9, \u00e9taient emplis de masses d\u00e9mentielles de mat\u00e9riel attendant son heure. Et cela avait procur\u00e9 la victoire. Quant aux conventions cens\u00e9es humaniser la guerre, d\u00e9chir\u00e9es d\u00e8s les premi\u00e8res vingt-quatre heures du conflit, l\u2019usage des gaz de combat en 1915 ne fit que leur donner le coup de gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>L\u2019homme venait de c\u00e9l\u00e9brer le premier culte de la machine et de d\u00e9couvrir qu\u2019il avait par l\u00e0 m\u00eame plac\u00e9 la mort en m\u00eame temps sur le tr\u00f4ne. Pr\u00e9sente sur le champ de bataille, vaille que vaille, depuis l\u2019\u00e9poque hell\u00e9nistique, elle avait cette fois-ci renvers\u00e9 la perspective, occup\u00e9 tous les premiers r\u00f4les et donn\u00e9 la victoire. L\u2019homme \u00e9tait le grand vaincu.<\/p>\n<p>Il en tira un bilan mitig\u00e9. Il avait bien senti que son univers tout neuf n\u2019avait pas tourn\u00e9 rond, et qu\u2019il manquait quelque chose. Le spleen n\u2019avait pas disparu, lui, le sentiment de vide et de non-sens non plus. Il \u00e9tait m\u00eame plus envahissant, plus terrifiant que jamais. Dans l\u2019\u00e9pais brouillard de smog, les t\u00eates continuaient de se lever, par r\u00e9flexe, vers un soleil obstin\u00e9ment cach\u00e9. La \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb n\u2019avait pas prot\u00e9g\u00e9 de la mort de masse, bien au contraire.<\/p>\n<p>Mais l\u2019homme ne renon\u00e7ait pas \u00e0 \u00eatre \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb. Plut\u00f4t la mort que revenir en arri\u00e8re, f\u00fbt-on dans l\u2019impasse. Il pr\u00e9f\u00e9ra rejeter la faute sur ce qu\u2019il avait subsist\u00e9 d\u2019humanisme au XIXe, juger qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 nul n\u2019y croyait plus et qu\u2019il valait mieux en prendre son parti. Il ne descendit pas la Machine du tr\u00f4ne, ni la Puissance, pr\u00e9f\u00e9rant d\u00e9finir des id\u00e9ologies qui s\u2019en accommodaient, sinon carr\u00e9ment centr\u00e9es sur elles. C\u2019est dire que le raisonnement ne changeait pas. Vers la puissance \u2013 celle de la nation, de la race, d\u2019une internationale, m\u00eame d\u00e9marche &#8211; par la machine, par la technique, par la science, cette derni\u00e8re mise au service de tout et n\u2019importe quoi, du darwinisme social \u00e0 l\u2019arme de destruction massive et du racisme \u00e0 l\u2019extermination industrielle. Il ne restait rien d\u2019autre en quoi croire. Tant il semblait vrai que tout ce sur quoi le monde \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb avait fond\u00e9 son \u00e9thique avait disparu aux premiers coups de feu, ou \u00ab\u00a0s\u00e9ch\u00e9 sur le fil\u00a0\u00bb, cribl\u00e9\u00a0de balles aux barbel\u00e9s d\u2019Ypres et du Chemin des Dames.<\/p>\n<p>Une Seconde guerre mondiale \u00e0 cinquante millions de morts plus tard, la donne allait-elle enfin changer\u00a0? Que nenni\u00a0! Cette fois-ci, nous concl\u00fbmes \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de tuer les id\u00e9ologies, et pour en \u00eatre bien certain, de tuer les id\u00e9es elles-m\u00eames. Ce fut avec triomphe, au son des fl\u00fbtes, \u00e0 partir de 1945 dans une moiti\u00e9 du monde et de 1989 pour l\u2019autre. Cette fois-ci, on avait trouv\u00e9 la solution, la v\u00e9ritable r\u00e9ponse universelle\u00a0: mieux que Dieu, mieux que l\u2019id\u00e9e, et toujours aussi clinquant que la machine, ce serait le bien-\u00eatre. Du champ de bataille, le mat\u00e9riel s\u2019\u00e9tait d\u00e9vers\u00e9 partout \u00e0 la surface du globe et \u00e0 la surface de nos peaux humaines. Il allait enfin r\u00e9ussir \u00e0 tout remplir, \u00e0 gaver nos ventres et nos cerveaux jusqu\u2019\u00e0 ce que nous ne puissions plus penser, plus qu\u2019\u00e9mettre, repus, des bruits de digestion perp\u00e9tuelle. Au bout d\u2019un moment, c\u2019est vrai, quoi\u00a0! Si on ne pense plus, on ne pensera plus \u00e0 se battre. (On entend encore souvent ce genre de raisonnement, qui r\u00e9clame de tuer les id\u00e9ologies, les religions en priorit\u00e9 bien s\u00fbr, et tout ce qui ressemble \u00e0 un assemblage de deux pens\u00e9es ou plus ou m\u00eame \u00e0 une diff\u00e9rence. Tous pareils, un m\u00eame cerveau vide, nous serions alors heureux dans les fum\u00e9es de la weed et les p\u00e9tales de roses.)<\/p>\n<p>On y \u00e9tait enfin, \u00e0 la Solution\u00a0!<\/p>\n<p>Il n\u2019a pas fallu plus de dix ans pour d\u00e9chanter, et quelle gueule de bois\u00a0!<\/p>\n<p>La Puissance continue de f\u00eater ses triomphes sanglants, convoquant tant\u00f4t la science, tant\u00f4t la barbarie et bient\u00f4t l\u2019une au service de l\u2019autre, un coup dans chaque sens. La machine r\u00e9clame plus que jamais son tribut d\u2019hommes\u00a0: son nouveau cri est \u00ab\u00a0fondez-vous en moi ou mourez\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Et les hommes gav\u00e9s de mat\u00e9riel persistent \u00e0 \u00e9prouver le m\u00eame vide, le m\u00eame d\u00e9sespoir devant la carence de sens. On a beau leur aboyer \u00ab\u00a0Fais ta life et arr\u00eate de te poser des questions\u00a0\u00bb, cette vie de canard du P\u00e9rigord sans t\u00eate, cette \u00ab\u00a0vie de pluvier, qui mange et fiente de m\u00eame\u00a0\u00bb, disait Socrate, leur convient toujours aussi mal.<\/p>\n<p>Nous avons, en fin de compte, oubli\u00e9 trois choses. La premi\u00e8re, la plus triviale, est que nous sommes encore loin d\u2019avoir conduit l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9tat de gavage permanent et d\u2019inaction somnolente et b\u00e9ate qui en r\u00e9sulte\u00a0: \u00ab\u00a0pour que \u00e7a marche\u00a0\u00bb, il faudrait aussi que la richesse soit universelle et r\u00e9partie avec une stricte \u00e9galit\u00e9. Et ceux qui en sont le plus loin d\u00e9clarent la guerre aux autres, quitte \u00e0 arguer d\u2019une id\u00e9e ou d\u2019une religion pour revendiquer, en r\u00e9alit\u00e9, des terres, de l\u2019eau, ou davantage de Puissance. C\u2019est la seconde chose. La puissance est toujours, elle aussi, au pinacle, et c\u2019est une de ces divinit\u00e9s dont Brassens pouvait chanter qu\u2019elle a toujours soif, n\u2019en a jamais assez \u2013 et c\u2019est la mort, la mort, toujours recommenc\u00e9e. De ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 non plus, pas un pas en avant.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la troisi\u00e8me\u2026 celle qui d\u00e9sole tant certains \u00ab\u00a0progressistes\u00a0\u00bb, pour qui tout ce qui n\u2019est pas mat\u00e9riel est archa\u00efque et p\u00e9rim\u00e9, c\u2019est que le mat\u00e9riel, ni m\u00eame la puissance, ne suffisent \u00e0 r\u00e9pondre aux aspirations de tous les hommes, et pourtant, nous continuons \u00e0 faire comme si. Nous tra\u00eenons exactement le m\u00eame spleen, le m\u00eame vide, le m\u00eame sentiment de non-sens qu\u2019en 1914, comme si, cent ans plus tard, c\u2019\u00e9tait encore le m\u00eame cr\u00e9puscule qui s\u2019\u00e9ternisait sur le m\u00eame si\u00e8cle. Et nous cherchons \u00e0 le noyer dans le m\u00eame breuvage, juste un peu retouch\u00e9 dans sa composition.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 en quoi nous sommes de retour \u00e0 notre point de d\u00e9part. Le positivisme machiniste nous a crucifi\u00e9s par le canon et la mitrailleuse. L\u2019id\u00e9ologie totale et totalitaire, premi\u00e8re tentative de combler le vide qu\u2019il avait creus\u00e9, nous a \u00e9touff\u00e9s \u00e0 Auschwitz et atomis\u00e9s \u00e0 Hiroshima. Mais pour y rem\u00e9dier, nous n\u2019avons rien essay\u00e9 d\u2019autre\u00a0: notre nouveau dieu, la Technoscience, c\u2019est le m\u00eame, le bon vieux dieu de 1914, la m\u00eame gueule ouverte et ricanante.<\/p>\n<p>Il ne veut toujours rien savoir de l\u2019homme. Il ne conna\u00eet toujours que le rendement et la puissance. Il exige toujours des sacrifices humains. Il exige carr\u00e9ment l\u2019humanit\u00e9, maintenant. \u00ab\u00a0Augment\u00e9e\u00a0\u00bb, qu\u2019il dit. Face au Dieu qui s\u2019incarne en l\u2019homme, triomphe le dieu qui r\u00e9clame que l\u2019humanit\u00e9 s\u2019emm\u00e9canise en lui.<\/p>\n<p>Il exige toujours autant et r\u00e9pond toujours aussi peu et aussi mal.<\/p>\n<p>Combien de temps allons-nous nous acharner dans l\u2019impasse qui ne m\u00e8ne qu\u2019aux autels des dieux d\u00e9shumanisants\u00a0?<\/p>\n<p>Ce temps de l\u2019Avent nous appelle plus que jamais \u00e0 reprendre une autre route, celle du Dieu qui ne se lasse jamais, qui nous attend toujours et qui s\u2019incarne toujours, au milieu de ces hommes qui l\u2019ont trahi au d\u00e9sert, reni\u00e9 au jardin des Oliviers, embauch\u00e9 dans leurs calculs politiques sordides, port\u00e9 en \u00e9tendard pour justifier leur soif de richesses et de puissance, et aussi de ces hommes qui continuent de l\u2019accueillir comme un enfant.<\/p>\n<p>\u00c7a nous changerait du rayon foie gras.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On a beaucoup lu, notamment en d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e, de parall\u00e8les alarmistes entre l\u2019ann\u00e9e 2014 et l\u2019ann\u00e9e 1914. 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