{"id":1714,"date":"2014-06-26T22:25:29","date_gmt":"2014-06-26T20:25:29","guid":{"rendered":"http:\/\/lesalternativescatholiques.fr\/?p=1714"},"modified":"2019-12-12T17:37:12","modified_gmt":"2019-12-12T16:37:12","slug":"eloge-politique-du-foot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lesalternativescatholiques.fr\/?p=1714","title":{"rendered":"\u00c9loge politique du foot"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Le football, spectacle populaire par excellence, est un <em>divertissement\u00a0<\/em>et c\u2019est en tant que tel qu\u2019il est ador\u00e9 par les uns et ha\u00ef par les autres. Je vois deux mani\u00e8res, en philosophie, de comprendre cette notion de divertissement.<\/p>\n<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Qu\u2019est-ce que le divertissement\u00a0?<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Se divertir, c\u2019est d\u2019abord <em>faire diversion<\/em>. Pascal remarque que dans nos moments de divertissement \u2014 la chasse ou la conversation des femmes dit-il \u2014 nous mettons une certaine obstination \u00e0 nous d\u00e9tourner de l\u2019essentiel. Si les hommes \u00ab\u00a0aiment tant le bruit et le remuement\u00a0\u00bb, c\u2019est tout simplement qu\u2019ils n\u2019aiment pas \u00eatre seuls. Pascal remarque qu\u2019il y a un certain h\u00e9ro\u00efsme dans l\u2019attitude de celui qui se tient \u00ab\u00a0en repos dans une chambre\u00a0\u00bb. Porte close et lumi\u00e8re \u00e9teinte, il doit se confronter au risque de la pens\u00e9e, il doit accepter de soupeser froidement son existence, sans personne \u00e0 qui mentir. Se divertir alors, c\u2019est tromper l\u2019ennui, o\u00f9 surgit l\u2019angoisse des grandes questions\u00a0: Dieu, la mort, le salut. En disciple b\u00e2tarde de Pascal et mieux qu\u2019aucun philosophe, l\u2019industrie du divertissement a su tirer les cons\u00e9quences de cet enseignement. En effet, que demande TF1 \u00e0 Arthur le 31 d\u00e9cembre au soir\u00a0? Pas grand chose, me direz-vous\u00a0; mais quand m\u00eame\u00a0: une \u00e9mission capable de d\u00e9livrer temporairement le spectateur de son d\u00e9sespoir <em>l\u00e9gitime<\/em>. Fort subtilement, la t\u00e9l\u00e9vision cr\u00e9e le d\u00e9sespoir dont elle nous d\u00e9tourne\u00a0: vous \u00eates seul, un soir de Nouvel An, devant <em>Les Enfants de la t\u00e9l\u00e9<\/em>, mais vous en riez. On le voit, tout est bon pour nous divertir, m\u00eame Arthur. Mais pour combien de temps\u00a0? Imaginez un instant l\u2019animateur apr\u00e8s sa performance. Solitaire, transpirant et triste, il est de retour dans sa luxueuse chambre d\u2019h\u00f4tel. Rituellement, il sort le whisky en pestant contre ses foutues crampes aux joues\u00a0: une fois de plus il regrette d\u2019avoir mis trop de z\u00e8le dans l\u2019orchestration de son c\u00e9l\u00e8bre rire de phoque ; c\u2019est le moment de prendre un cachet et de penser \u00e0 dormir. Il d\u00e9sesp\u00e8re d\u00e9j\u00e0 du moment o\u00f9 il se tordra d\u2019angoisse dans son lit et prend un deuxi\u00e8me cachet, puis un troisi\u00e8me. Ivre et l\u00e9g\u00e8rement drogu\u00e9, remuant st\u00e9rilement les pieds sous son drap de satin, le malheureux roseau pensant s\u2019agite jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement et finit par se briser de sommeil sur la pointe bien r\u00e9elle de ce petit doute : \u00ab\u00a0suis-je vraiment aim\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb. Arrive le matin et Arthur se l\u00e8ve joyeux \u00e0 l\u2019id\u00e9e de commencer sa journ\u00e9e tr\u00e8s t\u00f4t. Rituellement, il allume la radio, sifflote un coup, s\u2019habille, sort le traitement anti-cerne et pr\u00e9pare ses blagues. Une nouvelle journ\u00e9e de divertissement commence\u00a0: comment finira-t-elle\u00a0?<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Chronique de la haine anti-foot<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 bien la logique de mis\u00e8re du divertissement et c\u2019est sur sa critique que se fondent les opposants \u00e0 la coupe du monde dans toute leur diversit\u00e9, des <em>favelas<\/em> jusqu\u2019au plateau de Canal+. Pour eux, cela ne fait aucun doute, la coupe du monde est une diversion politique\u00a0 qui vise \u00e0 d\u00e9tourner le peuple des questions s\u00e9rieuses. L\u2019argument est simple\u00a0: dans le contexte de crise sociale br\u00e9silienne, le mondial permet au gouvernement d\u2019\u00e9touffer la clameur de la rue dans la moiteur des stades. Et en effet, comment justifier autrement qu\u2019au moment m\u00eame o\u00f9 le niveau de vie des Br\u00e9siliens s\u2019effondre, l\u2019\u00c9tat investisse aussi lourdement dans une f\u00eate inutile, simplement pour vendre aux touristes du monde entier la carte postale d\u2019un Br\u00e9sil de r\u00eave, \u00e0 grands coups de foot, de samba et de paresseuses en string\u00a0? Comment justifier autrement qu\u2019au moment o\u00f9 les Br\u00e9siliens manquent d\u2019h\u00f4pitaux et d\u2019\u00e9coles, l\u2019\u00c9tat investisse huit milliards d\u2019euros dans des stades\u00a0? Comment justifier autrement qu\u2019en pleine crise du logement, l\u2019\u00c9tat exproprie pour faire de la place aux amateurs de ballon rond\u00a0? L\u2019argument du divertissement ne manque pas de pertinence, comme on le voit. \u00c0 condition toutefois de faire cette nuance. Pour le Br\u00e9silien qui s\u2019engage dans la lutte contre le mondial, ces aberrations budg\u00e9taires fondent un combat politique contre Dilma Rousseff ou, \u00e0 plus forte mesure, un combat anticapitaliste ou antilib\u00e9ral. Mais bien souvent, pour le Fran\u00e7ais qui s\u2019indigne de loin, ces contradictions ne fondent pas une lutte politique mais, comme toujours avec l\u2019\u00ab\u00a0indignation\u00a0\u00bb, une morale du confort : plus que jamais, avec cette coupe du monde au Br\u00e9sil, ha\u00efr le foot est devenu un gage de vertu. Chez la bourgeoise cultiv\u00e9e, surtout, on constate que la haine instinctive du foot a trouv\u00e9 dans le conflit social br\u00e9silien ses conditions id\u00e9ales d\u2019\u00e9panouissement. Depuis le mois de juin, une v\u00e9ritable arm\u00e9e de petits Marx \u00e0 frange et en jupons se fait les dents sur un sport, le foot, qu\u2019il convient de d\u00e9noncer comme un \u00ab\u00a0fait social total\u00a0\u00bb r\u00e9v\u00e9lateur de toutes les in\u00e9galit\u00e9s, de tous les exc\u00e8s, de toutes les oppressions. Et en plus (quelle aubaine\u00a0!) c\u2019est beauf et macho. Dans leur lutte \u00e0 mort contre le capitalo-beaufisme patriarcal que symbolise le foot, nos glabres r\u00e9volutionnaires peuvent compter sur le soutien sans r\u00e9serve des journalistes maigrichons de Canal+, v\u00e9ritable cinqui\u00e8me colonne de la R\u00e9volution, comme le d\u00e9montre par exemple cette chronique lourdement complice d\u2019un autoproclam\u00e9 \u00ab\u00a0sale con\u00a0\u00bb, o\u00f9 se d\u00e9voile sans honte l\u2019alliance redoutable du \u00ab\u00a0social-tra\u00eetre\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0bon pote p\u00e9d\u00e9\u00a0\u00bb. Attention, nous pr\u00e9vient en substance ce man\u0153uvrier de l\u2019industrie du divertissement\u00a0: le football divertit les foules ! Alors il n\u2019y a pas de doute\u00a0: la nouvelle critique sociale, la vraie, la s\u00e9rieuse, c\u2019est la critique du spectacle, la critique de l\u2019ali\u00e9nation par le divertissement\u00a0; et tout le fruit de ce beau g\u00e9nie analytique se condense en une formule \u00e9patante, lanc\u00e9e avec d\u00e9lice comme un cri pour effrayer le bourgeois : \u00ab\u00a0le football c\u2019est l\u2019opium du peuple\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Retournement\u00a0: le vrai sens du foot comme divertissement<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Voyons maintenant comme cette critique manque l\u2019essentiel. On peut certes critiquer un spectacle parce qu\u2019il nous d\u00e9tourne de la r\u00e9alit\u00e9 en nous proposant de prendre plaisir \u00e0 l\u2019apparence, \u00e0 la fiction. C\u2019\u00e9tait la triste position de Platon et il est toujours possible de se r\u00e9clamer de son autorit\u00e9 pour exiger aujourd\u2019hui le bannissement hors de la Cit\u00e9 de nos po\u00e8tes modernes, les footballeurs. Or je tiens que ce serait une double m\u00e9prise\u00a0: sur le sens du divertissement, sur le sens du foot. En effet, tout le monde a d\u00e9j\u00e0 pu exp\u00e9rimenter qu\u2019un spectacle n\u2019est pas toujours un obstacle \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Au contraire, mieux qu\u2019aucun discours abstrait, il peut nous en faire d\u00e9couvrir les aspects les plus cach\u00e9s et les plus essentiels. Que saurait-on de la fourberie sans Scapin, de l\u2019avarice sans Harpagon, de la bourgeoisie sans Jourdain ? C\u2019est pourquoi on peut comprendre le divertissement\u00a0d\u2019une tout autre mani\u00e8re : non pas comme une mani\u00e8re de se d\u00e9tourner de l\u2019essentiel, mais comme une mani\u00e8re d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019essentiel <em>par un d\u00e9tour<\/em>. Et comment le foot nous fait-il d\u00e9couvrir cette part secr\u00e8te de la r\u00e9alit\u00e9 ?C\u2019est tout simple. En d\u00e9montrant constamment la possibilit\u00e9 d\u2019une action collective, le football nous montre une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre et d\u00e9voile \u00e0 chaque match l\u2019essence de la politique : on ne se bat pas seul.<\/p>\n<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Benzema le philosophe-roi\u00a0: le foot et la Cit\u00e9 id\u00e9ale<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019entends l\u2019objection\u00a0: si le foot nous montre quelque chose de la politique, me direz-vous, c\u2019est ce qu\u2019elle a de pire. Et c\u2019est vrai que ce sport exhibe tous les exc\u00e8s du capitalisme lib\u00e9ral\u00a0: c\u2019est devenu un march\u00e9 aberrant et scandaleux. Pire encore que le scandale des salaires, il y a le scandale absolu du Qatargate\u00a0o\u00f9, par un jeu de pression mafieuse et de corruption sans pr\u00e9c\u00e9dent, la FIFA a attribu\u00e9 l\u2019organisation du mondial de 2022 \u00e0 un pays sans histoire, sans culture et surtout sans peuple, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 un pays dans lequel le football est par principe impossible. Mais si le football reste le sport le plus populaire du monde, il doit bien y avoir une raison. Camus, dans une phrase c\u00e9l\u00e8bre, dit que\u00a0ce qu\u2019il a appris de la morale des hommes, c\u2019est au football qu\u2019il le doit. Et il est classique de dire que le football est une \u00e9cole du caract\u00e8re\u00a0: on y apprend, par exemple, \u00e0 gagner sans se prendre pour dieu, \u00e0 perdre sans se trouver nul. Mais c\u2019est aussi et surtout une \u00e9cole du citoyen : on a, au stade, l\u2019intuition de la constitution politique parfaite\u00a0; on y apprend \u00e0 admirer la Cit\u00e9 id\u00e9ale. Dans une \u00e9quipe, l\u2019unit\u00e9 est la seule r\u00e8gle\u00a0: malgr\u00e9 les rivalit\u00e9s, chacun doit faire confiance \u00e0 ses co\u00e9quipiers et jouer pour les autres autant que pour lui. Au livre V de la <em>R\u00e9publique<\/em> de Platon, il y a un passage choc o\u00f9 Socrate explique que la Cit\u00e9 id\u00e9ale, c\u2019est la Cit\u00e9 dans laquelle il n\u2019y a pas du tout de propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e\u00a0: tout est mis en commun, jusqu\u2019aux femmes et aux enfants. La raison d\u2019une telle rigueur est simple\u00a0: la Cit\u00e9 parfaite, c\u2019est l\u2019unit\u00e9 parfaite. Personne ne doit avoir l\u2019occasion de se dissocier du corps social en disant\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est \u00e0 moi\u00a0\u00bb. Dans la Cit\u00e9 id\u00e9ale, tout ce qui a de la valeur r\u00e9sulte d\u2019une action collective\u00a0et fait signe vers un partage : personne n\u2019est heureux seul, personne n\u2019est triste seul. \u00c0 l\u2019inverse, qu\u2019est-ce qu\u2019une Cit\u00e9 menac\u00e9e de d\u00e9clin\u00a0? C\u2019est celle dans laquelle les succ\u00e8s et les \u00e9checs deviennent des affaires individuelles. Au lendemain de la victoire sur le Honduras, pendant la conf\u00e9rence de presse, un journaliste a demand\u00e9 \u00e0 Benzema\u00a0de commenter son doubl\u00e9 (tripl\u00e9\u00a0?) de la veille. Le h\u00e9ros du jour a sobrement r\u00e9pondu : \u00ab\u00a0la star, c\u2019est l\u2019\u00e9quipe de France\u00a0\u00bb. \u00c0 cet instant, il donnait une id\u00e9e assez exacte de ce que Platon appelle le philosophe-roi.<\/p>\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Albert Camus, qui a longtemps \u00e9t\u00e9 gardien au Racing Universitaire Alg\u00e9rois, a d\u00fb conna\u00eetre ce beau sentiment d\u2019unit\u00e9 et de solidarit\u00e9. C\u2019est sans doute ce qui lui a fait dire cette chose \u00e9trange : \u00ab\u00a0<em>un stade de football est le seul endroit o\u00f9 je me sente innocent\u00a0<\/em>\u00bb. C\u2019est une phrase particuli\u00e8rement juste. Elle nous rappelle que nous vivons dans un monde individualiste particuli\u00e8rement st\u00e9rile et culpabilisant. Un monde individualiste, c\u2019est un monde dans lequel l\u2019action collective est d\u00e9valoris\u00e9e, c\u2019est un monde dans lequel tout le poids du succ\u00e8s et de l\u2019\u00e9chec repose sur l\u2019individu. On le voit bien, c\u2019est un monde d\u00e9sesp\u00e9rant\u00a0: sans innocence et sans grandeur. Or que nous montre le foot\u00a0? Qu\u2019un autre monde est possible, o\u00f9 l\u2019on ne se battrait pas tout seul. C\u2019est l\u2019image la plus \u00e9clairante de la Cit\u00e9 dont r\u00eavait Platon : sur le terrain, sauf catastrophe, on quitte le domaine du \u00ab\u00a0chacun pour soi\u00a0\u00bb pour mettre en \u0153uvre la plus noble des devises politiques : \u00ab\u00a0un pour tous, tous pour un\u00a0\u00bb. Le football n\u2019est pas un divertissement qui nous d\u00e9tourne de la politique ; au contraire\u00a0: c\u2019est un spectacle qui nous donne \u00e0 voir la politique en train de se faire, l\u00e0 sous nos yeux, dans tout son s\u00e9rieux.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>De Socrate \u00e0 Socrat\u00e8s\u00a0: la politique \u00e9mancipatrice du ballon rond<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une question se pose\u00a0alors\u00a0: le football, laboratoire de la politique, implique-t-il une politique\u00a0particuli\u00e8re ? C\u2019est la question que se pose le philosophe Jean-Claude Mich\u00e9a dans le petit essai qu\u2019il vient de publier, <em>Le plus beau but \u00e9tait une passe.<\/em> Mich\u00e9a commence par se poser la question philosophique du \u00ab\u00a0beau jeu\u00a0\u00bb. Qu\u2019est-ce que le beau jeu\u00a0? Tout le monde semble d\u2019accord pour dire que c\u2019est un jeu offensif, collectif et audacieux\u00a0: le beau jeu c\u2019est quand toute l\u2019\u00e9quipe s\u2019engage dans un risque qui sera assum\u00e9 jusqu\u2019au bout. Pour le dire en un mot, le beau jeu, c\u2019est ce qui fait dire \u00e0 Zlatan qu\u2019il ne veut pas simplement marquer mais <em>\u00eatre<\/em> <em>heureux<\/em> <em>de marquer<\/em>. Cette d\u00e9finition permet \u00e0 Mich\u00e9a d\u2019\u00e9tablir une belle distinction politique entre le \u00ab\u00a0football lib\u00e9ral\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0football socialiste\u00a0\u00bb. Le football \u00ab\u00a0lib\u00e9ral\u00a0\u00bb est le style de jeu qui correspond au march\u00e9 du foot et \u00e0 ses exigences de rentabilit\u00e9 imm\u00e9diate\u00a0: c\u2019est un football du \u00ab\u00a0moindre mal\u00a0\u00bb o\u00f9 l\u2019on cherche la victoire \u00e0 moindre co\u00fbt. L\u2019\u00e9quipe est regroup\u00e9e en d\u00e9fense, la star marque par un exploit individuel et on cherche \u00e0 tenir le 1-0. Le football \u00ab\u00a0socialiste\u00a0\u00bb, ou social disons, c\u2019est le football qui porte dans son jeu le <em>credo<\/em> de la politique socialiste\u00a0: il n\u2019y a de libert\u00e9 que dans l\u2019action collective. C\u2019est le beau jeu, c\u2019est le \u00ab\u00a0football total\u00a0\u00bb\u00a0magnifi\u00e9 par Cruyff : tout le monde attaque, tout le monde d\u00e9fend. L\u2019\u00e9quipe est toujours en mouvement, le jeu se r\u00e9oriente en permanence, le nombre de passes possibles semble infini, il y a sans cesse une d\u00e9cision \u00e0 prendre, un risque \u00e0 assumer et, comme dans la <em>R\u00e9publique<\/em> de Platon, celui qui marque un but, m\u00eame s\u2019il est exceptionnel, ne peut pas dire \u00ab\u00a0c\u2019est \u00e0 moi\u00a0\u00bb. C\u2019est le football o\u00f9, comme dit l\u2019illustre Cantona, \u00ab\u00a0le plus beau but est une passe\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est sur le \u00ab\u00a0sens du collectif\u00a0\u00bb que Socrate voulait fonder sa Cit\u00e9 id\u00e9ale et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que le br\u00e9silien Socrat\u00e8s a su rendre visible par son jeu, en incarnant la libert\u00e9 de son peuple. Socrat\u00e8s \u00e9tait un g\u00e9nial milieu de terrain des Corinthians de Sao Paulo au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, quand le Br\u00e9sil \u00e9tait soumis \u00e0 une dictature militaire. C\u2019\u00e9tait l\u2019exemple m\u00eame du joueur dont on dit qu\u2019il a \u00ab\u00a0du c\u0153ur\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il \u00e9tait un joueur g\u00e9n\u00e9reux\u00a0: capable de courir beaucoup mais aussi de donner beaucoup de lui-m\u00eame et aux autres. R\u00e9volt\u00e9 par les conditions de vie des joueurs et par la situation politique de son pays, il a pris le contr\u00f4le de son club pour cr\u00e9er le premier club autog\u00e9r\u00e9 de l\u2019histoire du foot\u00a0: ce que les Br\u00e9siliens ont appel\u00e9, en pleine dictature, la\u00a0\u00ab\u00a0D\u00e9mocratie corinthienne\u00a0\u00bb. Les joueurs d\u00e9cidaient ensemble de tout\u00a0: des salaires, de la tactique, et m\u00eame de savoir si le bus devait s\u2019arr\u00eater pour qu\u2019un co\u00e9quipier puisse aller aux toilettes. De tout, donc. R\u00e9sultat, ils ont gagn\u00e9 deux fois de suite le championnat en d\u00e9ployant un style de jeu flamboyant. Est-ce que le football majestueux de Socrat\u00e8s a d\u00e9tourn\u00e9 son peuple de sa t\u00e2che politique\u00a0? C\u2019est bien le contraire\u00a0: c\u2019est en regardant jouer Socrat\u00e8s que les Br\u00e9siliens ont pris conscience de la lutte qu\u2019ils devaient mener contre la junte. En 1983, pour la finale du championnat br\u00e9silien, les joueurs de la D\u00e9mocratie corinthienne sont entr\u00e9s sur le terrain en tenant une banderole sur laquelle \u00e9tait \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Gagner ou perdre mais toujours en d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb. Sur le dos de leur maillot, on pouvait lire : \u00ab\u00a0allez voter\u00a0\u00bb. La junte a connu alors son plus grand \u00e9chec \u00e9lectoral et s\u2019est \u00e9croul\u00e9e deux ans plus tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le football n\u2019est pas l\u2019opium du peuple\u00a0: c\u2019est la conscience du peuple en action pour sa libert\u00e9.<\/p>\n<p>\u00a0 Allez les Bleus et <strong>vive la France\u00a0<\/strong>!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le football, spectacle populaire par excellence, est un divertissement\u00a0et c\u2019est en tant que tel qu\u2019il est ador\u00e9 par les uns et ha\u00ef par les autres. 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